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Julien Blanchard, président de Hoffmann Green Cement Technologies : « Nous voulons bousculer le marché »

Révolutionner le monde de la construction avec son ciment vert, telle est l’ambition de Julien Blanchard, cofondateur et président de Hoffmann Green Cement Technologies (HGCT). Créée en 2015, la PME vendéenne a réussi à se faire une place dans un secteur dominé par de grandes multinationales, en misant sur une innovation de rupture. Après avoir inauguré au printemps sa cimenterie verticale unique au monde, l’entreprise continue de tracer sa route et souhaite maintenant accélérer son développement. 

Julien Blanchard, cofondateur et président de Hoffmann Green Cement Technologies © Benjamin Lachenal

À l’origine de la création de votre entreprise, il y a un appel téléphonique en 2014. Au bout du fil, votre futur associé, David Hoffmann. Pouvez-vous nous en dire plus ?

À l’époque, j’étais déjà chef d’entreprise, à la tête des sociétés Argilus et Gillaizeau Terre Cuite. David était, lui, chef de laboratoire chez Séché Environnement à Laval depuis une vingtaine d’années. Pendant son temps libre, il travaillait sur des projets scientifiques liés aux géopolymères (mélanges de minéraux naturels dont la prise se fait à température ambiante, NDLR), à l’activation alcaline qui s’oppose à l’activation cristalline, procédé employé dans le ciment traditionnel. Il a décidé de me contacter, probablement parce qu’il avait senti que j’avais moi aussi une sensibilité environnementale. Je travaillais en effet déjà avec des éco-matériaux. David Hoffmann m’a expliqué qu’il était parvenu à durcir des éléments et à obtenir une sorte de bloc de béton, sans utiliser de calcaire, et surtout sans cuisson, contrairement aux process habituels, avec en plus, un bilan CO2 relativement raisonnable. J’ai tout de suite trouvé ça extraordinaire. À ce moment-là, on parlait peu des émissions de gaz à effet de serre. Je me souviens que lors de mes premières présentations auprès de l’Ademe, cette notion n’était pas encore une préoccupation majeure. David Hoffmann s’était, de son côté, vu refuser l’accès à un certain nombre d’entreprises. Ses travaux n’étaient pas encore considérés comme importants. Aujourd’hui, on se rend compte que nous étions en avance sur ces sujets-là.

Que s’est-il passé par la suite ? 

Je lui ai donné rendez-vous au siège de l’entreprise Argilus, à Chaillé-sous-les-Ormeaux. David Hoffmann est arrivé avec quelques échantillons en main pour me montrer ce qu’il avait réussi à faire. Nous sommes clairement partis d’une page blanche. Nous avons créé un laboratoire pour faire des essais, et avons fondé notre entreprise en commun en 2015. Le premier brevet a été déposé en 2016. Nous en avons douze aujourd’hui : français, européens, américains et chinois.  

Un ciment est dit “vert“ quand la fabrication d’une tonne génère moins de 468 kilos de CO2. Nos ciments sont largement sous ce seuil, aux alentours de 180 à 250 kilos d’émissions. 

Qu’est-ce qu’un ciment vert ?

Selon la réglementation européenne, unement sous ce seuil, soit aux alentours de 180 à 250 kilos d’émissions et sont ainsi les plus décarbonés en France et en Europe. Nos formulations ne contiennent pas de clinker, cette matière fabriquée à partir d’une cuisson à haute température, contrairement à une cimenterie traditionnelle qui, elle, cuit le calcaire à 1 450 degrés durant plusieurs heures. Nous, nous utilisons des co-produits industriels, que nous mettons en contact avec nos activateurs brevetés, sans les chauffer. Ces co-produits sont des argiles, des gypses issus de plaques de plâtre, ou encore des laitiers de hauts-fourneaux[1], que nous récupérons auprès d’une dizaine de fournisseurs en France, notamment dans l’Ouest. Notre procédé de fabrication est donc peu énergivore et peu émetteur de CO2. J’ajoute que, pour mettre au point ces nouveaux ciments, nous avons obtenu toutes les certifications possibles. Nos produits servent à construire des écoles, des hôpitaux, ou encore des logements collectifs. On ne pourrait bien évidemment pas se permettre le moindre problème sur un chantier. 

Qui sont les grands acteurs du secteur en France et en Europe, et où se situe Hoffmann Green ? 

Il y a aujourd’hui cinq majors européennes : le Français Lafarge et le Suisse Holcim (les deux groupes ont fusionné, NDLR), l’Allemand Heidelberg, l’entreprise française Vicat et Eqiom, filiale française du groupe irlandais CRH. Et selon la DGE, la Direction générale des entreprises, HGCT est le sixième cimentier français, mais nous sommes le premier industriel à proposer du ciment vert en Europe.

Quel a été votre parcours avant de créer HGCT ?

Mon aventure entrepreneuriale et industrielle a commencé dès la sortie de mes études de commerce à l’âge de 25 ans. Après avoir créé un cabinet immobilier (spécialisé dans l’achat, la rénovation et la revente de petites maisons, NDLR), le gérant de la briqueterie Gillaizeau dont j’étais client, m’a proposé de reprendre son entreprise en 2006. J’ai accepté alors que je ne connaissais rien au métier. Le développement de l’activité a pris beaucoup de temps. Il a fallu tout moderniser, changer l’outil de production. Nous vivions à ce moment-là une crise financière et les prix du gaz avaient fortement augmenté. Je m’étais alors demandé comment je pouvais poursuivre mon activité sans chauffer la matière première, à savoir l’argile, et donc sans consommer d’énergie. La création en 2010 d’Argilus, qui fabrique des enduits écologiques à base d’argiles, découle de cette réflexion, et a permis à David Hoffmann de m’identifier. 

En 2016, vous avez bénéficié d’une importante visibilité médiatique grâce à une visite officielle, celle d’Emmanuel Macron. Que vous a-t-elle apporté concrètement ?

Oui, l’année du dépôt de notre premier brevet, nous avons accueilli Emmanuel Macron, qui était alors ministre de l’Économie. Cela nous a offert un formidable coup de projecteur et permis d’enclencher une dynamique positive pour aller chercher les premiers financements, alors que nous avions très peu de moyens, un capital en fonds propres de 5 000 €, pour démarrer. Nous avons été soutenus notamment par plusieurs industriels vendéens reconnus, qui ont cru en notre projet, la famille Cougnaud, ou encore le groupe Briand. Grâce à eux, nous avons pu financer notre première unité de production inaugurée fin 2018 à Bournezeau. Les premières tonnes de ciment sont sorties de l’usine l’année suivante.

2019 marque un véritable tournant dans l’histoire de votre entreprise. Cette année-là, vous avez fait votre entrée en bourse. 

Quand j’ai senti qu’il y avait cette opportunité, je n’ai pas hésité une seconde. Une introduction en bourse, c’est un peu comme décrocher le Graal. Cela peut aussi déstabiliser parce que vous savez que vos actionnaires vont vous observer, vous analyser. Mais cela apporte de tels moyens financiers que, lorsque l’on a des projets industriels tels que les nôtres, cette étape devient indispensable. En novembre 2019, nous avons réussi à lever 75 M€, soit la plus importante introduction en bourse de l’histoire d’Euronext de ces dernières années. 

Comment expliquez-vous ce succès ?

Je pense que nous étions dans un bon timing. Le projet plaisait et était simple à comprendre, aussi bien par les particuliers que par les investisseurs institutionnels. Nous fabriquons du ciment qui n’a plus rien à voir avec le ciment traditionnel qui, lui, est très polluant. Si l’industrie du ciment était un continent, ce serait le troisième à l’échelle mondiale en termes d’émissions de CO2 : 4,6 milliards de tonnes de ciment sont produites chaque année dans le monde. Lorsque la pandémie est arrivée, nous avons continué à travailler, à faire des essais et avons commencé à commercialiser nos produits. En novembre 2021, nous avons remis un coup d’accélérateur avec une augmentation de capital à hauteur de 25 M€. HGCT a ainsi levé 100 M€ en deux opérations. 

H2, la deuxième unité de production de HGCT, haute de 70 mètres, a été inaugurée en mai dernier à Bournezeau, à proximité de la première usine © Smartmedias – Yann Bresson

Comment cet argent a-t-il été investi ?

Nous avons construit deux nouvelles unités de production. H2, inaugurée en mai dernier à proximité de la première usine à Bournezeau, est la première cimenterie verticale au monde. Elle doit nous permettre, à terme, de multiplier par cinq notre capacité de production sur notre site historique, en passant de 50 000 à 250 000 tonnes de ciment par an. H3, sa sœur jumelle, sera construite à Dunkerque à partir de l’an prochain. Elle fournira le nord de la France, la région parisienne et la Normandie. Notre ambition est aussi d’irriguer le Benelux où nous avons beaucoup de demandes. Notre modèle économique nous impose de limiter nos transports en camion. C’est pour cette raison que nous avons décidé de nous  rapprocher des chantiers, pour être dans un périmètre de 300 à 350 km maximum autour du lieu de fabrication. 

En quoi l’usine H2 est-elle révolutionnaire ?  

Il s’agit d’une véritable usine 4.0. Connectée et automatisée, elle est pilotée par une seule personne. Son mode de production est inédit, puisque la matière première est envoyée et stockée dans 19 compartiments à 60 mètres du sol. Sous ces compartiments se trouve une zone d’activation de mélanges. Tout se fait en transport pneumatique. Il n’y a pas de moteurs. Le choix d’une usine verticale nous permet aussi d’avoir une emprise foncière deux fois inférieure à notre première unité de production.  

David Hoffmann, ciseaux en main et Julien Blanchard, lors de l’inauguration de l’unité H2 le 12 mai dernier à Bournezeau © Smartmedias-Yann Bresson

En 2022, vous avez réalisé votre première opération de croissance externe en faisant l’acquisition du groupe ABC Broyage. Dans quel but ?

Avec cette opération, notre objectif était d’internaliser la transformation de nos matières premières dont les laitiers granulés provenant d’aciéries, qui sont broyés très finement pour obtenir une poudre blanche semblable à de la farine, indispensable à la fabrication de nos ciments. Auparavant, nous devions acheter cette poudre à un fournisseur. Le centre de broyage situé au sud d’Angoulême a été mis en service début juin. Progressivement, nous essayons d’intégrer toutes les étapes dans la chaîne de production. Toujours dans cette logique d’économie circulaire, nous avons investi 1,5 M€ dans la construction d’une centrale à béton, afin d’expérimenter la fabrication d’un béton vert que nous commercialiserons prochainement. L’idée est de mélanger notre ciment à des déchets industriels issus par exemple de la démolition d’immeubles, et non plus de granulats nobles provenant de rivières, des sables marins ou encore de carrières. 

Il y a encore beaucoup d’acteurs de la construction très conservateurs. Il faut faire de la pédagogie. 

Le secteur de la construction représentait en 2022 près de 43 % des consommations énergétiques annuelles en France et générait 23 % des émissions de gaz à effet de serre. Les acteurs de la filière sont-ils prêts à s’adapter aux réglementations qui ne cessent d’évoluer[2] ? Et dans quelle mesure ces évolutions réglementaires peuvent-elles profiter à votre activité ?

Petit à petit, on va en effet devoir construire avec le minimum d’émissions de CO2 possibles par mètre carré. Nous avons une route devant nous parce que nous proposons une solution qui correspond aux attentes du marché. Mais n’oublions pas qu’il y a encore beaucoup d’acteurs de la construction très conservateurs. Il faut faire de la pédagogie auprès des maçons, des promoteurs, des constructeurs, des bureaux d’études ou encore des architectes. Nous avons l’une des solutions les plus décarbonées dans le domaine du ciment en France et en Europe, mais nous nous devons quand même de prendre notre bâton de pèlerin pour expliquer que notre ciment blanc est tout aussi performant que le ciment gris traditionnel qu’ils utilisent depuis 30 ans. Il est plus coûteux, 30 à 40 % plus cher que le ciment classique, parce que nous avons beaucoup investi et sommes au tout début de notre aventure industrielle. Nous n’avons pas encore atteint l’effet de massification. Toutefois, on constate que la plupart des majors du BTP (Bouygues Construction, Eiffage, GCC, les Maçons Parisiens…) sont prêtes à faire cet effort financier puisqu’elles ont signé avec nous des contrats de fourniture pour les trois, cinq ou sept prochaines années. Localement, nous avons signé en juin, un beau partenariat avec Vendée Habitat, (le premier bailleur social du département, NDLR), en vue de la construction de plusieurs milliers de logements jusqu’en 2030, et comptons également parmi nos clients le groupe immobilier vendéen Duret.  

Je suis convaincu qu’on est au début de l’ère des crédits carbone, à l’image des débuts de l’ère internet dans les années 2000. 

En décembre dernier, vous avez lancé une initiative originale : la commercialisation de crédits carbone. De quoi s’agit-il précisément ?  

HGCT est le premier industriel français à proposer un tel dispositif. Pour faire simple, toutes les deux tonnes de ciment produites chez Hoffmann, un crédit est généré. On considère que la production de deux tonnes correspond à une tonne d’émissions de carbone évitée. Ce crédit est vendu autour des 50 € et est acheté par toute entreprise qui n’a pas ou peu de leviers pour décarboner ses activités. Cela peut être des acteurs du secteur bancaire, de grands groupes du CAC 40, des transporteurs, des compagnies d’aviation. En achetant ces crédits, ces derniers vont pouvoir les déduire de leurs propres émissions. La commercialisation de ces crédits va permettre à une industrie verte comme la nôtre de se développer face à des mastodontes déjà en place. L’objectif étant de financer notre R&D, et surtout d’être plus compétitifs. Je suis convaincu qu’on est au début de l’ère des crédits carbone, à l’image des débuts de l’ère internet dans les années 2000.

 

Julien Blanchard (au premier plan à gauche) lors de la signature cet été à Riyad d’un contrat de licences d’une durée de 22 ans, avec la holding saoudienne Shurfah © Hoffmann Green Cement Technologies

Quels sont vos objectifs de croissance ?

Nous avons pour ambition de réaliser 100 M€ de chiffre d’affaires à l’horizon 2026-2027, avec nos trois unités en France et les futures usines que nous construirons à l’international. Nous venons d’ailleurs de signer avec la holding saoudienne Shurfah notre premier contrat de licences à l’étranger, qui prévoit la construction à partir de l’an prochain, en Arabie Saoudite, de quatre usines sur le modèle de l’unité H2. Pour nous, c’est une étape majeure qui va ouvrir la voie à d’autres contrats de ce type. Des discussions sont d’ores et déjà en cours.

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui face au chemin parcouru ?

Il y a huit ans, on nous disait que c’était impossible de produire du ciment sans cuisson. Aujourd’hui, avec nos produits on peut construire des immeubles de 25 étages. Nous sommes au début de notre ascension et voulons maintenant bousculer fortement le marché du ciment et des cimentiers traditionnels en imposant nos solutions décarbonées comme des solutions d’avenir.
 

EN CHIFFRES

Année de création : 2015 

12 brevets

55 collaborateurs
Chiffre d’affaires 2022 : 3 M€ 

Objectif 2026-2027 : 100 M€ en France et à l’international

[1] Les laitiers granulés sont des déchets issus de la fabrication de la fonte, du fer ou de l’acier, souvent utilisés par l’industrie routière.

[2] En 2020, la France est passée d’une réglementation thermique (RT 2012) à une réglementation environnementale, la RE 2020 qui repose sur une transformation progressive des techniques de construction, des filières industrielles et des solutions énergétiques.