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Jean-Vincent Bioret, dirigeant de Bioret Agri : « L’innovation au cœur de l’élevage »

Créé par l’éleveur Alain Bioret à Nort-sur-Erdre (Loire-Atlantique), Bioret Agri améliore depuis 1993 le confort des vaches laitières pour les rendre plus productives. L’entreprise familiale a fait de la compréhension des animaux et de l’éco-conception les moteurs de ses innovations. À la clé : des vertus écologiques et économiques. De quoi permettre au seul fabricant de matelas pour vaches de France (70 salariés pour 34 M€ de CA) de viser un fort développement international. Le point avec Jean-Vincent Bioret, dirigeant depuis 2007.

Jean-Vincent Bioret

Jean-Vincent Bioret, dirigeant de Bioret Agri. © Benjamin Lachenal

Pouvez-vous présenter l’entreprise et son histoire ?

Mes parents avaient une exploitation laitière. Mon père a créé Bioret Agri en 1993, avec pour vocation de vendre des graines (blé, maïs, avoine) pour les animaux, et en particulier les produits dédiés à la colombophilie (élevage de pigeons voyageurs, NDLR).

En parallèle, ma mère s’occupait des vaches. Après une mise aux normes des sols des exploitations laitières à la fin des années 1980, nos bêtes ont commencé à avoir des problèmes quand elles revenaient dans l’étable : gros jarrets, escarres, blessures…
Mon père a alors eu l’idée d’installer du caoutchouc au sol. C’était à la fois antidérapant et un moyen d’augmenter le confort des bêtes. Ça a amélioré un peu les choses, mais pas suffisamment. Il s’est alors inspiré des aires de jeux pour enfants : il a broyé des chutes d’essuie-glace puis les a réagglomérées avec de la résine avant de les couler à la main dans les logettes (lits de vaches, NDLR). Le tout était recouvert d’une bâche de camion pour rendre étanche le produit. C’est comme ça qu’est né notre premier matelas. En 1999, il a reçu le prix de l’innovation au Salon international de l’élevage (Space, NDLR) de Rennes.

Quels ont été les bénéfices de cette innovation ?

Des améliorations au niveau de la santé des animaux : beaucoup moins de pathologies, de frais vétérinaires, des animaux qui dormaient plus longtemps. Ça a aussi augmenté la production de lait quasi immédiatement de près de 10 %.

Cette innovation nous a permis de comprendre que la vache laitière est une athlète : plus elle dépense de l’énergie à lutter contre son environnement (inconfort, bactéries…), moins elle produit de lait. Mon père a alors décidé de vendre son invention à ses collègues éleveurs. Il a développé cette activité pendant quatre ou cinq ans au sein de son entreprise qui, à l’époque, employait 2,5 équivalents plein temps.

Cette innovation nous a permis de comprendre que la vache laitière est une athlète : plus elle dépense de l’énergie à lutter contre son environnement (inconfort, bactéries…), moins elle produit de lait.

Quels ont été vos parcours et formation avant Bioret Agri ?

Pour aider mes parents à la ferme, j’ai commencé très tôt à m’occuper des vaches. Mon frère a repris l’exploitation et de mon côté, après un bac STT (Sciences des technologies du tertiaire) à la Joliverie dans la métropole nantaise, je suis parti deux mois à Londres. J’ai enchainé les petits boulots : balayeur de rue, éboueur, déménageur… De retour en France, j’ai commencé un BTS de force de vente en alternance. Mon entreprise vendait des tracteurs.
Une fois mon BTS en poche, je suis parti en stop en Irlande. Je me suis très vite fait embaucher dans un supermarché Tesco à Dublin. J’y suis resté neuf mois.

À mon retour en 2004, j’ai suivi une formation d’un an en alternance de la CCI Nantes St-Nazaire pour me perfectionner au commerce international. J’ai travaillé chez Motard, une entreprise de Cholet spécialisée dans le mobilier de luxe. J’ai ainsi sillonné l’Europe au volant d’un camion doté d’un showroom. Ensuite, j’ai acheté un aller simple pour Pékin. Puis, j’ai parcouru toute l’Asie avec mon sac à dos.

À quel moment avez-vous envisagé de reprendre l’entreprise familiale ?

Je n’étais pas réellement parti pour. Mon père m’avait prévenu que si je partais en voyage, il se débrouillerait sans moi. Mais lors de mon périple en Asie, j’ai tout de même visité des salons spécialisés dans le caoutchouc.

Six mois après mon retour, j’ai eu le déclic car je voulais vraiment faire du commerce à l’international. J’ai réalisé que ce je recherchais, je l’avais sous le nez. Mon père travaillait en Bretagne, mais très peu à l’étranger. J’ai pris conscience du marché potentiel que représentait nos matelas, et comme mon parcours collait parfaitement avec ce projet, j’ai décidé d’internationaliser le concept. C’est comme ça que j’ai racheté l’entreprise en 2007 et que mon père a pu prendre sa retraite.

À quels changements avez-vous procédé ?

Lorsque j’ai repris l’entreprise, ma première mission a été d’assurer le service après- vente car on a rencontré un problème avec les bâches de camion utilisées sur la première version de nos matelas. L’acide lactique des vaches mangeait le plastique des bâches. Il a donc fallu trouver une alternative au pied levé. On a opté pour une toile en caoutchouc, car il résiste à l’acide.

C’est à cette période qu’on a commencé à se spécialiser dans la matière. Je suis alors parti me former à Paris au Laboratoire français du plastique et du caoutchouc : caractériser la matière, réaliser des tests, faire du contrôle qualité, comprendre les process de fabrication et transformation, l’approche industrielle… Bref, avoir une vision globale de toute la chaîne amont du caoutchouc depuis l’hévéa jusqu’à la fabrication de nos produits.

Quel est votre modèle économique ?

C’est la vente de nos innovations aux éleveurs laitiers : des produits de couchage, de circulation dans la stabulation, mais aussi des accessoires pour l’étable comme un ventilateur, un grattoir ou une auge d’alimentation plus hygiénique. Cela implique de bien comprendre les besoins de l’animal, tout en étant rentable pour l’éleveur. C’est pourquoi nous étudions les besoins physiologiques des animaux que nos concurrents (environ dix acteurs en Europe, NDLR) ne prennent pas forcément en considération. À commencer par le stress thermique. Il faut savoir que les vaches ont une production optimale de lait lorsque la

température extérieure se situe entre 4 et 8 degrés. Au-dessus, elles sont en surchauffe, et à 30°, elles sont au bord de la mort.

Bioret Agri

Le tapis de sol Magellan® met les pieds des vaches hors de l’urine et du lisier. © Bioret Agri

Quelle est la raison d’être de Bioret Agri aujourd’hui ?

Offrir un environnement propice au confort et à la santé dans l’étable laitière pour augmenter la production quotidienne des vaches comme leur longévité. Avec une véritable fibre écologique qui nous conduit à déployer un processus éco-responsable à base de caoutchouc recyclé pour fabriquer nos matelas et tapis de circulation.

Notre mission consiste donc à apporter des solutions aux éleveurs pour leur permettre de s’adapter aux crises climatique, économique, environnementale… Au début, on vendait un produit. Ensuite, on a compris la matière caoutchouc. Puis on a cerné les besoins physiologiques des animaux. On continue désormais d’innover pour répondre aux attentes sociétales : moins d’impact environnemental, plus de bien-être animal et des produits qui permettent aux éleveurs de s’adapter aux changements climatiques. C’est ce qui fait qu’on est en train de changer de dimension !

Vous avez des exemples ?

Notre matelas Aquaclim®permet de réguler la température de l’animal par rapport à son environnement, sans aucun impact écologique. Le simple fait de faire circuler de l’eau fraîche dans le matelas permet à la vache de se refroidir. Tout ça, on l’a vérifié scientifiquement grâce à un travail en étroite relation avec l’Institut national de la recherche agricole (Inra) et l’école vétérinaire Oniris de Nantes. Cela nous a permis d’établir que sur ce type de matelas, les animaux se reposent plus longtemps et se relèvent moins souvent. Un moyen d’optimiser la circulation sanguine de l’animal et donc leur production de lait.

Qu’avez-vous fait de cette découverte ?

J’ai eu l’idée de prendre une caméra thermique pour essayer d’aller plus loin et rafraîchir les animaux durant tout l’été pour leur éviter tout stress thermique. On a alors mené une étude avec le pôle Cristal de Dinan, spécialisé dans le génie climatique, et l’Icam de Nantes (école d’ingénieur, NDLR). On a ainsi modélisé informatiquement tous les flux thermiques, du rumen de l’animal jusqu’à l’eau qui circule dans le matelas. Cela nous a amenés à intégrer des tuyaux au sein du matelas, mais aussi un échangeur thermique raccordé à un puits. La circulation de l’eau du puits dans l’échangeur thermique permet ainsi d’extraire de l’énergie du corps de l’animal, soit 250 watts par heure et par vache, et ce quasiment sans aucune consommation d’énergie.

C’est de cette manière que vous avez créé la zoothermie ?

On s’est alors dit qu’il y avait quelque chose à faire de cette énergie fatale. C’est là qu’on a eu l’idée de raccorder le système à une pompe à chaleur. C’est donc en s’inspirant de la géothermie qu’on a créé la zoothermie. J’arrive ainsi à produire un kilowatt-heure d’énergie par bête ! Les vaches deviennent une nouvelle source d’énergie gratuite, qui pourra être utilisée directement à la ferme ou dans son environnement proche. Par exemple pour chauffer l’eau qui servira à nettoyer le laboratoire d’une ferme qui produit du fromage. Bref, un circuit court et vertueux créé à partir de la chaleur que dégagent les vaches !

Quels sont vos autres produits phares ?

Il y a le tapis de sol Magellan®, qui grâce à ses rainures, met les pieds des vaches hors de l’urine et du lisier. Il permet de diviser par deux les pathologies de pied des bêtes en seulement six mois. Au passage, cela réduit également les émanations d’ammoniaque de 40 %. Du coup, c’est bon aussi pour la planète, le système respiratoire de l’éleveur et celui de la vache ! Au niveau de l’impact, c’est que ce j’ai inventé de mieux et c’est ce qui m’a amené à développer dernièrement le Delta X, que nous sommes en train de finaliser. Il s’agit d’un système qui permet de séparer l’urine du lisier pour ensuite la transformer en engrais, directement utilisable à la ferme.

Quelle importance accordez-vous à l’éco-conception ?

L’éco-conception, c’est l’avenir et c’est un moyen d’être acteur du changement. Car un produit éco-conçu à longue durée de vie sera forcément moins impactant au niveau de l’environnement qu’un produit recyclé trois fois. C’est pourquoi elle est omniprésente dans notre façon d’innover.

Par exemple, on retraite 60 % des matelas en latex usagés de France. On est les seuls revalorisateurs de l’Hexagone et notre objectif est de réussir à recycler l’intégralité du latex français d’ici quelques années. Pour la matière première de nos matelas, on utilise également du bouchon de pharmacie broyé. Sur le site de Joué-sur-Erdre (Loire-Atlantique), on recycle ainsi 6 000 tonnes d’élastomère par an. Et pour fixer nos produits au sol, on utilise également du polyAl, une matière issue du recyclage des bouteilles de lait, dont nous sommes les seuls revalorisateurs français.

Vos produits sont régulièrement récompensés pour leur aspect innovant. Quelle place accordez-vous à l’innovation et la R&D ?

Entre 3 et 4 % du chiffre d’affaires chaque année. Autour de chez nous, nous avons des dizaines de fermes où l’on teste tous nos produits. Mais aussi en Belgique, Allemagne… Sur les dix dernières années, cette stratégie nous a permis d’avoir une avance technique et technologique d’environ 15 ans sur nos concurrents étrangers.

Où en est l’entreprise actuellement ?

Depuis 2007, l’entreprise est n°1 du matelas pour vaches en Europe et l’unique fabricant en France. Avec une marque de fabrique : placer l’innovation au cœur de l’élevage. Nous distribuons nos matelas en caoutchouc dans le monde entier, dans plus de 65 pays de l’Amérique du Nord jusqu’au Japon. Nous réalisons aujourd’hui les deux tiers de notre chiffre d’affaires à l’export (34 M€ en 2022) pour un effectif de 70 personnes. Sur les 20 dernières années, l’entreprise affiche une croissance annuelle de 18 % en moyenne.

Nous investissons continuellement dans la recherche et le développement pour créer de nouveaux produits de confort animal, pensés avec et pour les éleveurs. Et nous sommes également en train d’ouvrir des branches à l’international. Nous avons récemment ouvert des bureaux en Allemagne, en Pologne et au Canada. Avec l’objectif de faire de Bioret Agri une multinationale familiale. C’est pourquoi nous emménageons prochainement dans un nouveau siège à Mouzeil (Loire-Atlantique). Un investissement de 4,5 M€ qui va générer la création de 25 emplois sur trois ans.

Bioret Agri

L’entreprise retraite 60 % des matelas en latex usagés de France. © Benjamin Lachenal

Vous pouvez nous en dire plus sur ce nouveau site ?

Nos locaux historiques ne permettaient plus l’optimisation de notre organisation industrielle. Nous avions besoin de plus de place pour augmenter nos cadences mais aussi plus d’espace pour accélérer la mise au point de nos innovations et notre stockage.

On quittera donc à l’automne notre site historique de Nort-sur-Erdre pour un site deux fois plus grand à Mouzeil. Il s’étend sur 4 hectares, dont 6 500 m2 de bâtiments et 35 000 m2 dédiés au stockage et expéditions. Le nouveau site sera également doté d’un showroom de 350 m2 et d’une salle de formation de 120 personnes. Une grande partie des nouveaux locaux sera dédiée au bureau d’étude : espaces techniques, laboratoire de tests et analyses.

Concrètement, nous avons construit un véritable hub logistique capable de répondre à l’explosion de la demande que l’on anticipe pour accompagner notre développement en France et à l’étranger. Un moyen de répondre à nos ambitions de croissance !

Justement, quelles sont-elles ?

Notre diversification autour du bien-être animal est en marche. Nous avons pour objectif de conserver la croissance annuelle moyenne de notre chiffre d’affaires à +18 %. Aujourd’hui, notre matelas rafraichissant commence à être accepté dans la tête des éleveurs et on commence à bien le vendre.  Mais rien à voir avec nos autres matelas en termes de quantité. Quand le marché va se lancer, les quantités à gérer vont être énormes.

À l’international, mon plus gros challenge sera l’Amérique du Nord. On vient d’acheter un terrain d’1,2 hectare au Canada, en Ontario, pour y construire un siège social avec l’ambition de réussir à fournir la zone laitière. Nous sommes déjà présents depuis 7 ans là-bas avec un bon chiffre d’affaires, mais qui reste bien inférieur au potentiel du marché.

Dans cette zone du Nord-Est du continent américain, 80 % des logettes des exploitations sont en sable. C’est une aberration économique et écologique car après l’air et l’eau, le sable est une des ressources les plus rares et utiles à l’homme. Pour Bioret Agri, le potentiel est donc énorme. Mon challenge sur place sera là-encore de réussir à faire prendre conscience aux éleveurs qu’il existe des techniques et produits alternatifs moins impactants, plus performants et plus économiques que ceux qu’ils utilisent aujourd’hui.

Le plus dur aujourd’hui dans notre secteur, c’est la résistance de l’humain au changement. Tout le monde veut de l’innovation, mais personne ne veut changer ses habitudes.

Quels sont vos enjeux à l’heure actuelle ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le plus dur aujourd’hui dans notre secteur, c’est la résistance de l’humain au changement. Tout le monde veut de l’innovation, mais personne ne veut changer ses habitudes. Et quand il y en a une, chacun préfère attendre trois ou quatre ans de voir comment ça se passe chez le voisin avant d’envisager d’y passer. Il y a une telle inertie actuellement que mon plus gros challenge est d’abord de faire accepter les changements. C’est valable dans tous les pays et c’est le sac à dos de tous les inventeurs. Mon métier aujourd’hui et dans un futur proche, c’est donc l’évangélisation. C’est à dire faire évoluer les mentalités des éleveurs et leur faire prendre conscience qu’ils ont besoin de nos innovations pour être plus performants et que ça leur rapportera de l’argent.

Quelles caractéristiques aura l’exploitation laitière du futur selon vous ?

Elle sera neutre en carbone. Elle participera non seulement à la fourniture de denrées alimentaires, mais deviendra également une source d’énergie renouvelable et locale. Les exploitations seront dispersées partout sur le territoire de manière que chacun puisse aller y chercher son lait, son panier de légumes et y faire son plein. On a tous les outils qu’il faut pour. Et notamment une des meilleures agricultures du monde. Donc j’y crois énormément !