Couverture du journal du 25/09/2020 Consulter le journal

« J’avais un rêve de recherche »

Elle est à l’origine de 163 publications et 13 brevets et a obtenu la médaille de l’innovation du CNRS en juin dernier. Sophie Brouard, directrice de recherche du CNRS au Centre de recherche en transplantation et immunologie, nous accueille dans son labo. Entretien avec « une tête chercheuse » enjouée et humble, dont le travail n’a de sens, pour elle, que dans les applications industrielles qu’il génère pour la santé.

Vous êtes vétérinaire de formation, c’était le début de votre parcours nantais ? 

Je suis parisienne d’origine, mais j’ai choisi l’École vétérinaire de Nantes à l’époque surtout parce que j’avais des amis dans la région. J’y suis arrivée en 1990 avec déjà l’idée de faire de la recherche. Mais il était important pour moi de passer par le terrain, et, pendant un an après l’école j’ai soigné des gros animaux… J’ai suivi ensuite un Master 2 à Rennes en greffes et xenogreffes, puis je suis revenue à Nantes pour faire de l’immunologie. J’ai alors rencontré Jean-Paul Soulilou, qui était directeur du Centre de recherche en transplantation et immunologie, et j’ai fait une thèse en immunologie, en 1995. À Nantes, il y avait plus de passerelles entre les études vétérinaires et la recherche, moins d’examens à passer pour avoir les équivalences. Le parcours vétérinaire n’était, c’est vrai, pas la voie royale, mais finalement ça m’a bien aidée car, on aimait bien les doubles parcours, médecin/scientifique, ou véto/scientifique. J’ai fait ma thèse en trois ans sur les xenogreffes, je n’avais pas spécialement envie de passer un post-doctorat,
mais Jean-Paul m’a convaincue. Je suis partie deux ans à Harvard, j’ai pu véritablement faire de la recherche fondamentale, et j’ai passé les concours Inserm et CNRS, j’ai eu celui du CNRS. Je l’ai intégré en 2000, à Nantes, sur un poste de chargée de recherche. J’ai pris la codirection du centre de recherche en 2007, puis la direction en 2012, quand Jean-Paul est parti en retraite. 

La recherche était donc votre premier souhait ? Mais pourquoi l’immunologie ? 

J’avais depuis toujours un rêve de recherche. Mon père était ingénieur de recherche, ma mère technicienne de recherche en biologie, c’était mon milieu. Mon père, un jour, quand j’avais 10 ou 11 ans, m’a emmenée avec lui à une conférence du professeur Jean Bernard. Elle portait sur la compatibilité des groupes sanguins. C’était un grand bonhomme, et c’était une intervention très pédagogique, très grand public… Cela m’a donné envie de m’intéresser à l’immunologie, ensuite. Même si j’ai hésité avec les vaccins, j’avais une admiration sans borne pour Pasteur… 

Quels sont vos thèmes de recherche ?

Les thématiques de recherches de notre équipe portent sur l’immunologie, les transplantations et certaines maladies auto-immunes, telles que la sclérose en plaques, l’hépatite auto-immune, la colorectite-hémorragique, la maladie de Crohn… En transplantation, nous travaillons à la fois en transplantation rénale et pulmonaire. C’est en collaborant avec un collègue pneumologue que j’ai commencé à travailler en transplantation pulmonaire et que j’ai apporté cet axe dans l’équipe. Dans le domaine de la recherche sur le poumon, la question de l’asthme notamment m’intéresse beaucoup. Contrairement à la transplantation qui touche
assez peu de patients, l’asthme concerne beaucoup de monde, et s’il est sévère et mal contrôlé, cela peut être une catastrophe. Nous nous intéressons particulièrement aux phénomènes de régulation des lymphocytes B. Il y a toujours dans le système immunitaire des cellules sentinelles dans le sang, qui jouent le rôle de petits soldats, qui obser­vent ce qu’il s’y passe. Ce sont des cellules régulatrices, elles sont là pour dimi­nuer une inflammation excessive ou la stopper quand il le faut. Dans le cadre de la transplantation, elles peuvent empêcher le rejet d’une greffe… Cette recherche est intéressante aussi, dans le cas du Covid-19, par exemple, qui déclenche des réponses incon­trôlées du système immunitaire…

C’est à partir de cette recherche qu’une première entreprise est née ? 

Oui, nous travaillons sur les moyens de détecter une dysfonction du greffon avant qu’il ne se dégrade, et conduise au rejet et l’hospitalisation. 

Nous avons identifié une technique de visualisation des récepteurs de ces cellules régulatrices, et nous avons proposé de la développer. Nous l’avons présenté au concours Anvar d’aide à la création d’entreprises de technologies inno­vantes, dans la catégorie « projet en émergence » et nous avons remporté ce prix. Nous étions trois, une étudiante en thèse, Marina Guillet, Jean-Paul Soulilou et moi. Nous avons ensuite développé notre idée pour la proposer au concours Anvar biotech en création, que nous avons remporté aussi. C’est là que tout a changé. On nous a dit vous allez être coachés pendant un an et vous allez créer votre boîte… Coacher, à l’époque, était un bien grand mot, ce concept était encore embryonnaire… C’était notre première entreprise, TCland. 

Comment se sont déroulés vos premiers pas dans ce monde que vous ne connaissiez pas ? 

J’étais encore stagiaire, j’ai dit « je veux bien mais je n’y connais rien. » On nous avait juste prévenus : cela va être dur de créer une entreprise, 95% des boîtes n’existent plus au bout de cinq ans. Mais j’avais mon poste, donc je ne risquais pas grand-chose, c’était une aventure. Nous avons reçu 80 000 € pour le concours création, sans beaucoup d’aide autre, sinon la mise en contact avec des investisseurs. Nous sommes allés les voir, la fleur au fusil, avec nos présentations, genre 50 diapositives… comme des scientifiques quoi ! À la deuxième diapo, ils nous ont coupé et nous ont dit : « C’est quoi votre business plan ? » J’ai regardé mon acolyte, je lui ai demandé : mais de quoi parlent-ils ? « Et bien… c’est votre plan à cinq ans… »  J’étais bien en peine de répondre. Moi qui ne savais pas où en seraient mes manips dans les trois mois…  On réfléchissait comme des chercheurs, mais finalement ils ont été très bienveillants, et nous ont dit de commencer quand même le travail. Nous avions gagné les deux concours Anvar, c’était une carte de visite, et Jean-Paul Soulilou était une sommité, une référence, il avait créé l’un des plus grands centres de transplantation à Nantes. Les portes étaient ouvertes… Six ans après, TCland était une entreprise de vingt personnes. Ensuite, il y a eu Effi­mune, devenue Ose Immunotherapeutics, qui développe des outils thérapeutiques dans les domaines variés du cancer et des maladies auto-immunes. 

Depuis, vous avez appris à côtoyer le monde de l’entreprise…

De toute façon, je ne suis pas une « fondamentaliste », je suis vétérinaire à la base, et j’ai toujours besoin de savoir à quoi mes recherches vont servir, et avec des applications qui ne nécessitent pas d’attendre cinquante ans… Quand je déve­loppe des bio-marqueurs, il faut que ce soit simple, applicable, que l’on puisse faire des tests rapidement pour des coûts moindres, et qu’on puisse développer le résultat en deux ou trois ans de préférence, même si dans les faits c’est souvent plus long. Ce qui est un peu frustrant, est quand on participe au développement des produits, puis que l’on doit laisser la suite aux entreprises. La plupart du temps, les entreprises achètent les licences aux laboratoires, pas les brevets, qui sont trop coûteux. Les liens avec l’industrie sont très intéressants, c’est un monde très différent qui n’aborde pas les choses de la même façon. Certains côtés peuvent sembler négatifs pour nous chercheurs, par exemple quand on doit présenter un produit, il y a un discours marketing que les chercheurs n’ont pas et que les scientifiques n’aiment pas trop. Mais à côté de cela, les industriels ont des façons très rationnelles d’aborder les choses, on avance plus vite avec leur vision, donc on se complémente bien. 

Vous n’avez jamais été tentée par l’aventure de l’entreprise, en tant que dirigeante ou chef de département par exemple ? 

J’aurais pu me mettre à dispo du CNRS et diriger une entre­prise moi-même mais je ne le souhaite pas. Je souhaite garder le côté académique et recherche, l’encadrement des étudiants, des équipes, toujours pouvoir réfléchir à d’autres sujets, j’ai l’impression de ne pas faire tous les jours la même chose. Par contre, ce qui m’intéresse beaucoup est de participer à la stratégie d’une boîte. Je suis au CA d’Ose Therapeutics, j’y apporte le côté scientifique, et en amont, on peut aussi évoquer les sujets, approfondir. Mais il faut un peu se former, sinon on ne comprend rien… J’ai suivi une formation d’administrateur à Audencia, il y a deux ans, c’était une « over view » mais c’était bien de le faire. Je comprends mieux les réactions du conseil d’administration, les rôles de chacun…  

Vous avez reçu dernièrement la médaille de l’innovation du CNRS, qu’est- ce que cela signifie pour vous ? 

J’ai reçu un mail du CNRS qui m’a demandé mon numéro de portable parce qu’on avait quelque chose d’important à me dire. J’ai cru que j’avais oublié de rendre un rapport… En fait, le directeur du CNRS m’a appelée, j’avais eu déjà, en 2004, la médaille de bronze… J’étais ravie, même si j’ai demandé pourquoi moi ? Ils me l’ont donné pour mon activité sur les lymphocytes B, la découverte des récepteurs et les liens avec l’industrie, qui ont débouché sur des créations d’entreprises. Ose Immunotherapeutic, que j’ai contribué à fonder, est cotée en bourse. Ce n’est pas rien…