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Fabrice Préault et Dominique Fièvre – Groupe Estille : « Nous sommes des entrepreneurs sociaux »

Le groupe Estille, fruit de l’union du groupe Vendéen Soltiss et du ligérien Envie 44 en 2021, œuvre depuis plus de 25 ans en faveur de l’inclusion, de la protection de l’environnement et de l’entrepreneuriat social.  Pour son Président, Fabrice Préault, et son directeur général, Dominique Fièvre, cette addition de PME à impact, qui respecte l’humain et l’environnement et propose une redistribution plus saine des richesses, peut être celui de l’entreprise de demain.

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Fabrice Préault et Dominique Fièvre. ©Benjamin Lachenal

Quel est votre parcours respectif ?

Fabrice Préault. Pour financer mes études en économie gestion, j’ai travaillé dans l’éducation nationale comme surveillant et enseignant, puis comme éducateur de rue. En 1996, j’ai créé Trait d’Union, une entreprise d’insertion basée à La Roche-sur-Yon, qui propose des services pour gérer les hauts de quai dans les déchetteries[1] . De fil en aiguille, j’ai lancé plusieurs sociétés : Siti intérim, MVP, une entreprise de travaux paysagers employant des personnes en situation d’handicap, Apysa, une entreprise adaptée dans le domaine du conditionnement. En 2014, Trait d’Union a connu un accident majeur avec la perte de deux gros marchés, provoquant la chute de son chiffre d’affaires de 75 %. Cela a fragilisé les autres sociétés du groupe. Nous avons donc décidé de nous structurer et d’évoluer vers un statut de holding. Ainsi est né le groupe Soltiss en 2018. Trois ans plus tard, nous avons fusionné avec Envie 44 pour former le groupe Estille.

Dominique Fièvre. Je suis tombé très jeune dans le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS). Après une formation au Centre des jeunes dirigeants de l’ESS à Paris, j’ai pris la tête de l’Ares[2], une structure qui met des sans domicile fixe en situation de travail, pendant sept ans. Puis j’ai dirigé pendant 15 ans ID’EES Intérim (groupe ID’EES), un réseau de travail temporaire d’insertion. En 2014, j’ai pris la direction d’Envie 44, une entreprise de l’ESS qui œuvre dans les domaines du réemploi, la logistique et le transport. Notre structure étant très complémentaire et agissant sur le même territoire que Soltiss, pourquoi ne pas se rapprocher pour accélérer notre impact environnemental et social ?

Quels sont les domaines d’activités du groupe Estille?

FP : Nous avons des services supports et quatre pôles d’activité : bien-être / tourisme / loisirs, économie circulaire et industrie, ressources et compétences, et Logistique et transports. Cela représente 17 structures dont dix entreprises d’insertion, trois entreprises adaptées, deux chantiers d’insertion, un centre de formation et une association intermédiaire (lire encadrés).

Pouvez-vous nous préciser comment est né ce groupe ? Quelle est sa vocation ?

FP : C’est avant tout une histoire de rencontre et de conviction. Avec Dominique, nous nous connaissons depuis 20 ans. Nous partageons la même vision de l’entreprise inclusive. Nos deux structures sont très complémentaires. C’est donc assez naturellement que nous avons décidé d’unir nos forces pour mieux concilier projets économique, social et inclusif et aller plus vite dans leur mise en œuvre, leur développement et leur pérennité. Nous voulions aussi sécuriser le développement du groupe, notamment le jour où Dominique et moi lèverons le pied, alors nous avons également dépersonnalisé son organisation et son fonctionnement. Enfin, nous pensons que notre modèle d’entreprendre, où l’on donne du sens au travail, qui respecte l’humain et l’environnement et propose une redistribution plus saine des richesses, peut être celui de l’entreprise de demain. Ce rapprochement permet de lui donner plus d’ampleur et prouve que l’on peut entreprendre autrement.

DF :  Entendons-nous bien : nous voulons rester une addition de PME, c’est-à-dire faire grandir les activités et les Hommes, sans pour autant grossir. Nous ne sommes pas dans une logique de marché. Nous avons des activités à impact, nous sommes un acteur de l’insertion par emploi et, ensemble, nous voulons continuer à répondre à ces besoins sociaux avec humilité.

FP : Nous sommes des entrepreneurs sociaux. Concrètement, nous sommes des entreprises à part entière, classiques, efficaces en termes de productivité et développant un projet inclusif et environnemental. La cerise sur le gâteau, c’est que certains postes sont destinés à des personnes en insertion. Nous préférons donc nous définir comme un groupe à impact inclusif, environnemental et économique, faisant notamment partie de la grande famille de l’ESS.

Dans un contexte de crises, ce rapprochement est donc une façon de continuer à concilier performance économique, impacts social et environnemental ?

DF :   Complètement. Le contexte économique et réglementaire évoluant régulièrement, il devenait nécessaire d’améliorer nos capacités d’adaptation en renforçant les synergies entre nos différentes structures, les complémentarités entre toutes nos activités. Nous avons donc créé des fonctions supports communes (recrutement, accompagnement).

FP : L’objectif est de pérenniser nos activités, tout en montrant que l’on peut entreprendre autrement et avoir un impact plus fort sur notre territoire. Les entreprises d’insertion, comme celles du groupe Estille, ont été les premières à travailler le tri des déchets dans les années 90. Mais, à l’époque, nous n’avons pas été assez ambitieux et nous nous sommes fait dépasser par des grands groupes comme Véolia. Aujourd’hui, sur le marché du réemploi, de l’achat responsable et plus largement dans l’environnement, nous voulons faire bouger les lignes. Le rapprochement entre Soltiss et Envie 44 nous permet aussi d’avoir une offre globale plus attractive et d’être financièrement plus solide. Si une filiale rencontre des difficultés, comme ce fût le cas, il y a quelques années avec Trait d’Union, le groupe la soutient et l’accompagne pour remonter la pente. Nous avons tiré des leçons du passé.

Cette fusion vous a fait changer de dimension. Comment avez-vous adapté votre management ?

DF :   Nous nous faisons accompagner par un cabinet de conseil. Notre ambition est que dans chaque équipe, chaque permanent, chaque encadrant puisse prendre des décisions en toute autonomie en s’appuyant sur certains paramètres, valeurs et objectifs opérationnels préalablement définis au sein du groupe. Cela concerne aussi bien la notion de rentabilité, que d’impacts social et environnemental.

Être actionnaire de son entreprise cultive aussi le sentiment d’appartenance. » – Dominique Fièvre.

Comment cultivez-vous vos valeurs d’entreprise sociale, solidaire et inclusive avec vos équipes ?

FP : A la naissance du groupe Estille, nous avons créé une Manco [3], une société dont les associés sont des salariés volontaires et qui détient des parts du groupe Estille. Son nom : l’Odyssée de l’Estille. D’ici cinq ans, l’objectif est que le capital du groupe soit détenu à 30 % par les salaries[4], 50 % par un fonds de dotation à impact[5], et 20 % par des financiers (France Active, Ocean Participations). Cet outil de pilotage et de prise de décision est aussi en cours de déploiement dans nos différentes filiales.

DF :  Être actionnaire de son entreprise cultive aussi le sentiment d’appartenance. Les salariés membres de la Manco seront présents au sein du Comité d’organisation stratégique et de surveillance (Coss) du groupe, et auront voix au chapitre que ce soit dans les orientations ou le développement d’Estille.

En tant qu’entrepreneur social, comment créez-vous de la cohésion au sein des territoires ?

DF :  Le groupe Estille se veut acteur du développement des territoires. Cela passe par le développement de la formation des salariés résidants sur ce bassin d’emploi ou de ceux qui pourraient y venir pour répondre aux besoins de main d’œuvre et d’expertise locaux. Cette action se fait en synergie avec nos différentes filiales et les entreprises, ou encore les prescripteurs sociaux comme Pôle emploi et les missions locales.

FP :  Cela passe aussi par la participation à des projets de territoire avec une structuration du capital qui associe public / privé, comme par exemple, au sein de cette société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) Les Sens du Bois à Pouzauges, dans l’est de la Vendée. Notre filiale Renovpal est porteuse de ce projet, en partenariat avec la communauté de communes du Pays de Pouzauges et deux entrepreneurs privés.

DF :  Pour être plus précis, nous sommes lauréats d’un appel à projet de France Tiers lieu pour développer des manufactures de proximité. Ce prix nous permet de financer le démarrage et le fonctionnement de cette société dont l’ouverture a eu lieu ce 1er juin 2023. Cette manufacture vient concrétiser toutes les actions conduites sur ce territoire autour de la filière bois, en proposant en effet quatre prestations : formation, sous-traitance, conseil, et information des usagers sur la filière.

Notre rôle, c’est de donner les capacités à chacun de rebondir. » – Fabrice Préault.

Quel regard portez-vous sur les politiques d’inclusion ?

DF :  Les politiques de masse en faveur de l’emploi et d’inclusion ne fonctionnent plus. On entend beaucoup parler de job dating géant et pourtant, les résultats sont relatifs. Je ne dis pas que c’est inutile et nous ne voulons surtout pas être des donneurs de leçon. Mais il faut aussi travailler plus dans la dentelle, personnaliser les parcours et les offres de formation, et mieux répondre aux besoins de chaque entreprise ou territoire. Nous avons démontré notre capacité à inclure des publics peu qualifiés ou en difficultés, grâce à l’accompagnement individualisé. Désormais, nous voulons convaincre les entreprises et les partenaires de l’Etat de l’importance de poursuivre et de renforcer ce suivi de placement dans l’emploi, une fois l’embauche effectuée. L’entreprise doit préparer et sensibiliser son encadrement : les publics qu’elle intègre ne sont plus les mêmes, le rapport au travail a changé. Nous accompagnons des entreprises pour favoriser l’intégration de salariés en leur sein. Cet accompagnement est nécessaire pour conforter leur intégration dans la durée.

FP :  Il n’y a pas de recette miracle et de parcours linéaire. Être autonome et acteur de sa vie, ça s’apprend. Notre rôle, c’est de donner les capacités à chacun de rebondir.

En matière d’économie circulaire, comment l’industrie française peut-elle faire mieux ?

DF :  L’ensemble de l’économie génère des déchets. Aujourd’hui, c’est plus facile d’aller vers du recyclage de la matière que de prolonger la durée de vie d’un objet, d’un appareil ou d’un matériau. Or, c’est pourtant un levier pour aller encore plus loin en matière d’économie circulaire. Si un produit a un défaut de fabrication, il faut envisager de le déclasser et le vendre à moindre prix plutôt que de le détruire. Sur le territoire de Mortagne-sur-Sèvre, dans le Bocage vendéen, nous travaillons ainsi au développement d’une matériauthèque avec des matériaux issus de l’industrie et du bâtiment. La loi Agec de 2020 (anti-gaspillage pour une économie circulaire) a impulsé des éléments forts en imposant aux industriels, notamment dans les filières textile et BTP, de trier leurs déchets issus de leurs productions plutôt que de les jeter ou les broyer, et de réfléchir à des solutions de réemploi ou de valorisation. Il faut aller encore plus loin et plus vite dans ce mouvement vertueux, notamment du côté des matières premières des pièces détachées où il y a des problématiques d’approvisionnement et de prix. Réparer et privilégier l’occasion sont des alternatives pertinentes. Désormais, il faut plus de synergies entre les différents acteurs. Ils doivent investir plus de temps, d’énergie et de moyens. L’Etat n’est pas le seul à pouvoir accompagner ce mouvement. Les filières doivent se structurer, de la collecte au réemploi des objets et des matériaux, jusqu’à la vente. L’écocontribution, système qui permet de récupérer une partie de la valeur d’un produit via un éco-organisme, est une solution pour favoriser le marché de la seconde main. C’est le même principe que ce qui a été fait il y a trente ans pour le recyclage avec Eco-emballages. Aujourd’hui, une partie de ces fonds est fonds est fléché vers le réemploi.

Votre projet phare, c’est la Potager extraordinaire qui rouvre le 1er juillet à La Roche-sur-Yon. En Maine-et-Loire, 13 ans après son ouverture et de graves difficultés financières[6], son homologue Terra Botanica trouve enfin son modèle. Comment comptez-vous être rentable ?

FP : Le point commun entre ces deux parcs, c’est le végétal mais le modèle et les ambitions sont différentes. Nous ne sommes pas un parc d’attraction mais un parc de loisirs.  C’est un lieu immersif où l’on vient vivre des expériences et écouter des histoires autour du végétal, où l’on vient apprendre et comprendre comment cultiver, s’alimenter, tout en préservant la biodiversité. Quatre ans après la fermeture du site associatif à La Mothe-Achard[7], près des Sables d’Olonne, le parc renaît dans un autre lieu plus grand, le Centre Beautour, à La Roche-sur-Yon, avec l’ambition de développer le tourisme sur le territoire. En termes de fréquentation, notre ambition est raisonnable puisque la rentabilité financière est fixée à partir de 60 000 visiteurs par an, d’avril à fin novembre[8], alors que les professionnels du tourisme nous parlent d’un potentiel de 100 000 visiteurs. Nous avons identifié trois sources de recettes. Une partie touristique, avec les billets d’entrée et les produits de la boutique, qui représentent 70 % de notre CA prévisionnel, la restauration 20 % et la partie événementielle (location pour des assemblées générales ou organisation de teambuilding NDLR), 10 %.

 

Le groupe Estille, c’est :

  • 750 salariés dont 541 en insertion
  • 33,4 M€ de produits d’exploitation (2022). Prévisionnel 2023 : 37 M€
  • 2 sièges sociaux : La Roche-sur-Yon et Saint-Herblain
  • 4 pôles d’activité

Les 4 pôles d’activité

Bien-être / tourisme / loisirs

  • Le Potager extraordinaire
  • Le Conservatoire du Potager extraordinaire
  • VVI  (Villages vacances inclusifs « La belle vie »)

Economie circulaire et de l’industrie

  • Envie ERG –  L’Electroménager rénové garanti
  • Trait d’union
  • Renovpal 
  • Les Chantiers du réemploi
  • Apysa 

Logistique et transports, services aux collectivités et aux entreprises

  • Envie 2e Transport
  • MVP (Mains vertes et paysages)
  • Trait d’union
  • Les Sens du Bois
  • Néoptera
  • Anjou Viti Services 

Ressources et compétences

  • Siti Interim (travail temporaire d’insertion)
  • Siti Adapt (entreprise adaptée de travail temporaire)
  • Solitt emploi(agence intérim inclusive et solidaire)
  • E2S formation
  • Assdac

 

[1] Il s’agit d’accueillir le public qui vient déposer de objets pour alimenter les recycleries.

[2] Association pour la Réinsertion économique et sociale.

[3] Contraction de « managers company »

[4] Cette part est à ce jour détenue par les dirigeants.

[5] Aujourd’hui, il s’agit d’un pôle associatif qui va évoluer vers un fonds de dotation à impact.

[6] Selon un rapport de la Cour des comptes en 2016, la rentabilité de Terra Botanica était prévue à 290 000 visiteurs. Or, la fréquentation fût de 162 000 personnes en 2014. Huit ans plus tard, le parc a trouvé son attractivité avec 460 000 visiteurs, soit une hausse de 40 % par rapport à 2019.

[7] Le Potage extraordinaire est né en 1995 à La Mothe-Achard sous la forme d’une association. Vingt ans plus tard, à la suite du désengagement des collectivités et de difficultés financières, le groupe Soltiss (futur Estille) reprend la main avec l’idée d’en faire un parc autour du végétal. Fin 2018, il répond à l’appel à projet de La Roche-sur-Yon agglomération et obtient l’année suivante la délégation de service public.

[8] A partir de 2024.