Vous venez en Loire-Atlantique rencontrer les acteurs du « care ». Derrière le terme de souveraineté sanitaire, quels sont aujourd’hui, selon vous, les maillons industriels les plus critiques ?
Il existe des composants absolument stratégiques, à commencer par les principes actifs, dont l’approvisionnement dépend aujourd’hui très largement de la Chine et de l’Inde. Mais il n’y a pas que cela. Nous évoquions, dans le cadre de la séquence « Care Pays de la Loire », la médecine nucléaire : elle repose notamment sur des terres rares, dont l’extraction ou la production sont, pour une large part, contrôlées par la Russie. La crise du Covid a agi comme un révélateur. Nous avons tous vu les difficultés d’approvisionnement, qu’il s’agisse des principes actifs ou, plus simplement, des masques. Cela a mis en lumière une dépendance excessive, qui n’est pas acceptable sur des secteurs aussi essentiels.
Nous devons donc renforcer notre souveraineté dans tous les domaines, et particulièrement en matière de santé. Cela suppose de reconstruire une véritable filière intégrée, à l’échelle européenne bien sûr, mais avec une ambition forte pour la France. Nous disposons d’atouts considérables, notamment une recherche d’excellence. À nous d’en faire le socle d’une reconquête industrielle.
Relocaliser des productions pharmaceutiques coûte cher. Jusqu’où les entreprises sont-elles prêtes à financer cet effort ?
D’abord, il faut rappeler une réalité : les entreprises financent déjà très largement notre système de protection sociale. À travers les cotisations sociales, elles contribuent à hauteur d’environ 60 % à son financement, santé comprise. Au-delà, oui, nous sommes prêts à assumer une part des surcoûts qu’implique la relocalisation. Mais cette ambition doit être portée par la nation tout entière, pas seulement par les entreprises.
Et c’est là qu’il y a, au fond, une forme d’incohérence collective. Nous aspirons tous à davantage de souveraineté, à la réindustrialisation, à des modes de production plus vertueux sur le plan environnemental. Mais, au moment de passer à l’acte, nous continuons trop souvent à privilégier le prix le plus bas. Je ne parle pas seulement de santé. C’est vrai dans le textile, l’ameublement et bien d’autres secteurs. Nous sommes prompts à dénoncer certaines pratiques, certaines conditions de production, certaines normes sanitaires ou environnementales insuffisantes, mais nous restons tentés par des produits importés à bas coût.
Il faut donc une véritable prise de conscience collective. La question est simple : sommes-nous prêts, oui ou non, à payer un peu plus cher pour produire en France et en Europe ? C’est le prix de notre souveraineté.
Cette souveraineté sanitaire, que vous appelez de vos vœux, peut-elle encore être nationale, ou doit-elle désormais être exclusivement européenne ?
Il y a, en réalité, deux niveaux de jeu. Mais je vais commencer par la France. La première chose que nous devons faire, c’est arrêter de surtransposer les réglementations européennes. Trop souvent, la France veut être plus vertueuse que tout le monde, et va au-delà de ce qu’exigent les directives ou les règlements européens. Le résultat est simple, nous pénalisons nos propres entreprises par rapport à leurs concurrentes européennes, sans même parler des Américains ou des Chinois.

BENJAMIN LACHENAL – IJ
Parallèlement, nous menons un combat, et j’assume pleinement ce terme, pour que l’Europe prenne davantage en compte la réalité de la compétition internationale. Sans renoncer à ses valeurs, à ses ambitions sociales, sociétales ou environnementales, elle doit sortir des incantations. Nous soutenons pleinement le principe d’une préférence européenne. Mais nous avons aussi su critiquer certaines orientations qui risquaient de déstabiliser profondément notre industrie chimique, notre sidérurgie, notre filière automobile ou encore notre industrie de santé.
Toute la difficulté consiste à trouver le bon réglage : rester fidèles à nos valeurs, tout en regardant lucidement le monde tel qu’il est.
Vous appelez à simplifier depuis longtemps. Si vous aviez un décret, une procédure ou une norme à supprimer dès demain matin, lequel choisiriez-vous ?
Je vais me référer aux annonces faites récemment par le président de la République à Échassières, lors de l’inauguration du projet de mine de lithium d’Imerys. Il a annoncé une accélération des procédures pour 150 grands sites industriels. C’est une excellente nouvelle.
Mais allons au bout du raisonnement. Il est tout de même paradoxal que l’État reconnaisse lui-même avoir mis en place des règles qui freinent l’économie, l’emploi et, au bout du compte, le pouvoir d’achat, puis choisisse d’y déroger au cas par cas plutôt que de les réformer en profondeur.
« On ne peut pas confondre simplification et caricature »
Je vous parle en entrepreneur. J’ai moi-même failli renoncer à certains investissements importants, y compris dans les Pays de la Loire, tant l’accumulation des procédures environnementales, archéologiques et autres devenait dissuasive. Tous ces sujets sont légitimes, bien sûr. Mais on ne peut pas vouloir tout et son contraire.
La France est l’un des pays les plus réglementés au monde. Nos normes sont souvent instables, parfois contradictoires. Regardez les débats sur le zéro artificialisation nette ou sur les zones à faibles émissions : il devient extrêmement difficile de se projeter.
À un moment, les agents économiques, entreprises comme particuliers, finissent par se dire qu’il est urgent d’attendre, puisque la règle d’aujourd’hui ne sera peut-être plus celle…