Couverture du journal du 09/04/2021 Consulter le journal

Entretien avec James Moutaouadhia et Pierre Visonneau de Deltamod : « On est portés par un alignement des planètes »

Deltamod (30 personnes, 6 M€ de CA, plus de 10% de croissance par an) c’est une aventure à la fois entrepreneuriale, amicale et familiale qui associe deux couples à Nort-sur-Erdre. Après avoir connu l’échec il y a huit ans, les deux dirigeants James Moutaouadhia et Pierre Visonneau incarnent aujourd’hui le rebond sur un marché du bâtiment modulaire en plein essor.

James Moutaouadhia et Pierre Visonneau, Dirigeants de la société Deltamod

James Moutaouadhia et Pierre Visonneau, Dirigeants de la société Deltamod © Benjamin Lachenal

Comment est née Deltamod ?

James Moutaouadhia : On est amis depuis une vingtaine d’années. Pierre avait une société de négoce modulaire, je l’ai rejoint en 2008.

Pierre Visonneau : J’avais créé cette entreprise fin 2000. On faisait de l’installation pour les constructeurs et les loueurs de bâtiments modulaires. L’activité a connu un premier virage fin 2008 avec l’arrivée de James et le démarrage de l’acti­vité de négoce de bâtiments modulaires. On avait commencé à sensibiliser les clients sur l’intérêt d’acheter de l’occasion. Mais en 2009, on a subi le retournement économique lié à la crise et on a fait des choix stratégiques un peu défaillants. On s’est mis à acheter des bâtiments modulaires sauf qu’on avait alors une structure d’entreprise trop légère financière­ment… On s’est retrouvés assez rapidement en difficulté. On avait mis dix ans à monter quelque chose qui est tombé en un an. On a connu la procédure de conciliation, le redresse­ment et finalement la liquidation, avec une reprise à la barre du tribunal par une société basée dans le sud de la France. On avait 60 collaborateurs à l’époque, ils en ont repris 30. James et moi avons été dans le wagon de la reprise, sauf que la greffe n’a pas pris. Début 2013, on s’est retrouvés sans rien, avec beaucoup de dettes à titre personnel. On a fait un audit assez rapide de ce qu’on aimait et de ce qu’on avait envie de faire pour poursuivre la réflexion qu’on avait portée. En 2013, James et mon épouse ont alors créé Deltamod. On a délaissé la partie service en sous-­traitance pour ne faire que du re­conditionnement modulaire. Et on a redémarré tout petits.

 

Quel est le concept de Deltamod ?

PV : On est partis du constat qu’il y avait trop de gâchis de produits existants, sachant que le bâtiment modulaire est conçu pour une durée de quarante ans et qu’au bout de quinze ans, on peut en faire autre chose. L’idée était de pro­ poser de nouveaux services à des clients qui étaient à la re­ cherche de solutions modulaires de qualité, mais d’occasion. On est dans une démarche d’usage. Finalement, ce qui a eu un effet cisaillant en 2010, avec un stock compliqué à gé­rer, est devenu une force en 2015, avec un parc de bâtiments modulaires d’occasion.

JM : Le fait d’avoir du stock nous a permis de répondre à l’ur­gence. Et comme il y avait une forte activité sur l’ensemble du territoire, on a performé.

 

Comment l’expliquez-vous ?

PV : C’est dû au retournement de marché, à la prise de conscience collective avec l’amorce du virage de l’économie circulaire. Depuis un an, la crise du Covid est aussi un accé­lérateur de cette prise de conscience beaucoup plus large que notre domaine. Le réemploi touche les téléphones, les voitures, les meubles…

 

Concrètement, comment fonctionne votre activité ?

JM : On agit de deux manières : d’une part on allonge la du­ rée de vie des modulaires et d’autre part on leur redonne vie en les reconditionnant.

PV : On est capables de donner un deuxième, voire un troi­sième cycle de vie à un bâtiment modulaire : ces bâtiments sont faits pour être montables, démontables, transportables et reconditionnables. Ce qui fait qu’on se positionne comme un partenaire durable dans le cycle du bâtiment.*

Le modulaire a une image très peu vertueuse que nous voulons déconstruire car elle est aujourd’hui fausse

James MOUTAOUADHIA © Benjamin Lachenal

On rachète des produits qui ont de deux à vingt ans. On peut agir à hauteur de 5%, et alors on fait de l’achat ­revente. C’est possible quand les produits ont été bien conçus et bien en­tretenus. Mais on peut aussi intervenir jusqu’à 70%. Dans ce cas, on ne garde que l’ossature et on re­fabrique un bâtiment avec des composants d’occasion ou neufs. L’idée est alors de proposer du sur­mesure. On fonctionne comme un loueur de voitures qui a, dans son parc, des entrées de gamme mais aussi des voitures avec plus d’options qui vont avoir une seconde vie. Dans notre métier, c’est la même chose : nous avons une partie approvisionnée par les acteurs de la location avec un marché standardisé et ça, ce n’est pas notre marché car il est sans valeur ajoutée. Parallèlement, il y a une partie de la construction modulaire qui s’apparente à du sur­mesure pour des usages prévus à l’origine pour être pérennes et qui finissent par devenir provisoires. Ceux­ là reviennent dans le parc d’occasion avec des caractéristiques spécifiques et on les rend plus durables en les réemployant.

Ce qui fait aussi la force de notre métier, c’est que l’on tra­ vaille avec tout le monde, sur toute la France. Cela nous per­ met de répondre à toutes les demandes pour des bureaux, des salles de classe ou de sport, des vestiaires, des centres administratifs… Nos clients sont à 60% des entreprises et 40% des collectivités. Et, depuis quatre ans, on s’occupe du transfert des bâtiments modulaires entre deux sites sur toute la France pour leur donner un nouvel usage. L’intérêt c’est qu’ils ne passent pas alors par la case usine.

 

Le grand public a souvent une mauvaise image des préfabriqués. Il les associe notamment à des passoires thermiques. Qu’en est-il aujourd’hui ?

JM : Le modulaire a cette image très peu vertueuse que nous voulons déconstruire car elle est aujourd’hui fausse.

PV : En France, on est assez atypiques sur le marché du mo­dulaire. On a la particularité d’avoir les lois énergétiques et les obligations réglementaires les plus drastiques de l’Union européenne. Le produit qui y est développé est considéré comme le haut de gamme du modulaire européen.

 

Hormis son coût, quels sont les avantages du modulaire sur le marché de la construction ?

PV : Sur ce marché, les gens ont une visibilité de plus en plus courte, donc un besoin de plus en plus urgent. C’est dû au poids de l’administration qui allonge les délais de décision et au moment où le projet doit se faire, il a été amputé de toute cette partie. Mais avec la construction hors site, on divise par trois le temps de construction.

Parallèlement, nous sommes au carrefour de deux ten­dances : l’économie circulaire et l’envie de construire diffé­remment via le hors site, avec des constructions vouées à être préfabriquées en usine à hauteur de 70%. Ça minimise la phase chantier et permet aussi aux salariés de travailler dans des conditions plus favorables.

JM : Et ça crée aussi moins de pollution, moins de déchets.

PV : Sans compter que le traitement des déchets se situe sur un seul site et qu’on ne traite quasiment aucun déchet sur le site de montage. L’objectif global étant la décarbonation de notre activité. C’est un enjeu pour nous, fixé par la RE20201 qui sera mise en place au 1er janvier 2022.

 

Quelles sont les perspectives sur ce marché de la seconde main ?

PV : Les loueurs ont délesté beaucoup de parcs locatifs dans les années 2016 à 2018, ce qui a permis l’accélération de l’oc­casion. Notre domaine d’activité enregistre une croissance à deux chiffres, avec une accélération très nette depuis trois ans. Il est porté par des travaux de construction sur le grand Paris et dans l’optique des Jeux olympiques. Ces chantiers tirent le marché en concentrant les produits sur l’Île-de-France et en appauvrissant les parcs des autres régions, les loueurs étant sur des taux d’occupation de leur parc à 90%. Dans ce contexte, on est la première entreprise en France à créer une usine de reconditionnement. On est ainsi précurseurs dans l’industrialisation de ce métier. L’intérêt de notre nou­velle usine – qui a nécessité un investissement de 4,8 M€ –, c’est de modéliser cette filière. On a aujourd’hui 12 000 m2 de stock : 7 000 m2 de modulaires à reconditionner et 5 000 m2 reconditionnés et prêts à vendre.

 

Quelles sont les caractéristiques de la construction modulaire aujourd’hui ? Ses enjeux ?

JM : Le modulaire est de plus en plus intégré par les grands architectes et les constructeurs de modulaires se rapprochent également de l’architecture. On constate donc une montée en gamme.

PV : Il y a aussi un travail sur les composants de matières premières qui tire le marché vers le haut, avec de meilleurs isolants, l’intégration du bois, la prise en compte de la pompe à chaleur, du photovoltaïque… On est loin de la boîte stan­dard sur un chantier ! Les bâtiments sont mieux conçus, plus durables et moins énergivores.

On subit tous la crise liée au Covid, mais on est la preuve que tout n’est pas en déclin. On ne veut pas verser dans l’euphorie, mais il faut aussi savoir positiver !

Pierre VISONNEAU © Benjamin Lachenal

Quels sont vos objectifs désormais ?

PV : On prévoit un doublement de notre chiffre d’affaires à trois ans et on veut recruter huit à dix personnes cette année. Pour parvenir à cet objectif, on va s’appuyer sur la complé­mentarité de nos métiers mais aussi proposer de nouveaux services. Ça passe par le développement de la maintenance. On se rend compte que, sur notre marché, les bâtiments sont livrés, installés, mais très peu entretenus finalement. On sou­haite proposer en 2022 un service de maintenance à la fois préventive et corrective qui allongera encore la durée de vie des bâtiments, en s’appuyant sur un réseau de partenaires en régions.

 

L’avenir semble plutôt bien s’annoncer pour Deltamod ?

PV : On subit tous la crise liée au Covid, mais on est la preuve que tout n’est pas en déclin. On ne veut pas verser dans l’eu­ phorie, mais il faut aussi savoir positiver ! On a cette chance d’avoir une usine qui vient à point nommé pour la relance ! Après, on sait aussi d’où l’on vient…

JM : Il y a huit ans, on était au fond du trou, mais on était sûrs de ce qu’on allait développer. Notre activité étant un nouveau métier, il a fallu expliquer aux banques notre mode de fonc­tionnement et pourquoi on avait besoin d’autant de stocks. Et on a gagné leur confiance.

PV : Quand vous vivez un échec, il y a deux possibilités : soit ça vous met au fond du trou et c’est fini, soit ça vous donne l’énergie pour rebondir et c’est clairement ce que nous avons vécu. Même si en France, on n’est pas encore dans la culture américaine qui consiste à dire : « tu t’es planté une fois, tu vas faire mieux à la deuxième », avec le travail et le sérieux, on y arrive ! Après, on a aussi la chance d’avoir toujours été deux. Et on est portés par un alignement des planètes.

 

1. Cette réglementation environnementale vise à réduire l’impact carbone des bâtiments et poursuivre l’amélioration de leur performance énergétique. Elle remplace l’actuelle réglementation qui datait de 2012.