Couverture du journal du 01/03/2024 Le magazine de la semaine

ENTRETIEN – Guillaume Richard, dirigeant de Dronelis : « L’enjeu, c’est la donnée »

Créateur et dirigeant de Dronelis, basée à Nantes, avec des implantations à Bordeaux et Lyon, Guillaume Richard, 42 ans, fait évoluer l’entreprise dans le secteur des drones vers de nouveaux métiers pour répondre aux nombreux défis à venir.

Guillaume Richard Dronelis

Guillaume Richard, dirigeant de Dronelis. © Benjamin Lachenal

Lyonnais d’origine, qu’est-ce qui vous a amené à Nantes ?

J’ai intégré Audencia après une maîtrise de droit public européen. Mon père dirigeait un cabinet de conseil. Il plaidait pour une double formation, qui assure souvent des boulots passionnants et une sécurité. Pour moi cela a été droit et commerce. J’ai créé ma première entreprise à Nantes en sortant d’Audencia, dans l’informatique à domicile. J’étais un juriste qui passait beaucoup de temps à réparer les ordinateurs dans la famille et chez les amis… Et mon grand-père, dont j’étais très proche, avait été dans la production cinéma, l’un des tout premiers à se lancer dans les films d’entreprise. J’ai toujours été baigné dans l’image et j’avais cette curiosité. L’image et l’informatique sont très liées aujourd’hui. J’ai donc créé Informaclic, l’idée étant de faire du dépannage informatique, qui s’est transformé en entreprise plus dédiée au BtoB, en la spécialisant dans le référencement Google. Notre premier savoir-faire était de positionner les sites. C’était entre 2008 et 2012.

Comment êtes-vous passé aux drones ?

En 2012, Google change son algorithme pour classer les sites et donne une plus grande part à l’image. Il faut faire des sites jolis et efficaces pour donner aux internautes l’envie de rester. J’ai cherché une idée pour amener de la belle image et se différencier. J’ai découvert les drones qui, à l’époque, n’étaient pas très fiables. La première émotion en faisant les premières images a été magique…

Mais de là à créer son entreprise dans le domaine, il y a un pas !

J’avais envie d’un projet plus ambitieux. Mon entreprise fonctionnant correctement, je pouvais me lancer dans une nouvelle activité. Dès que j’ai vu que l’on avait d’autres applications que l’image, je me suis dit que l’on pouvait faire quelque chose. Un premier site internet a été mis en ligne en 2012. J’ai vendu mes premières prestations auprès de campings. À l’époque on ne demandait pas le diplôme actuel1 mais il fallait déjà des autorisations.

Comment Dronelis est-elle née ?

Au départ, Dronelis a été une entité au sein de la première société, avant d’être une entreprise à part entière en 2016. J’ai rencontré Charles Beigbeder, entrepreneur investisseur, qui avait une belle expérience de ce genre de boîtes, et qui savait comment créer une entreprise alors que le chiffre d’affaires était encore inexistant. Il nous a accompagnés avec un premier investissement puis avec d’autres. Il a investi en son nom propre, il nous a même accompagné à Nantes quand il s’agissait d’honorer des rendez-vous importants.

Vous étiez des pionniers, le drone était novateur et fascinait. Est-ce que cela a joué ?

Charles Beigbeder a toujours été avant-gardiste, il l’est encore avec le lancement d’un premier fonds d’investissement mondial sur l’informatique quantique. Il a une vision de l’avenir juste et jamais prétentieuse, avec la vraie conscience du “time to market“, c’est-à-dire la nécessité d’arriver au bon moment sur le marché. Je me souviens aussi d’une phrase de Philippe de Portzamparc dont la présence est essentielle depuis le début. Il est arrivé comme investisseur assez rapidement. Après m’avoir donné beaucoup de conseils, il m’a dit qu’il croyait en l’avenir du drone et de la 3D. En 2016, j’avais d’un côté Charles Beigbeder, un serial entrepreneur et son dynamisme et de l’autre le numéro un de l’introduction en bourse des mid caps, les petites sociétés, et son côté bon père de famille, avec une vraie ambition. Et au milieu de ces deux personnages, j’ai eu la chance d’accueillir Jean-Pierre Benqué, fin connaisseur du milieu de l’énergie puisqu’il a longtemps été un des directeurs généraux adjoints d’EDF. Cela a été une grande chance.

Comment cela s’est-il concrétisé ?

On a démarré à trois de l’ancienne entreprise, mais deux sont repartis dans l’informatique pure. J’ai recruté un pilote, un ingénieur, un ancien de chez Parrot, pour mettre au point un drone de pulvérisation destiné à nettoyer les toitures. Cela ne se faisait pas à l’époque. Nous avons recruté ensuite un commercial, d’autres pilotes… Aujourd’hui, nous sommes 17 et nous atteindrons enfin la rentabilité cette année.

Dronelis démoussage

Dronelis annonce assurer 95 % du marché national du démoussage de toitures par drone. © Dronelis

Depuis 2017 le marché a changé !

Il n’a pas changé, le marché existe aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas avant. Le vrai métier du drone a commencé quand les gens nous ont confié des missions de démoussage, de nettoyage, sans savoir si on les faisait en drone ou pas. Le marché existe vraiment depuis 2019.

Quelle part y prenez-vous ?

Nous avons 95 % du marché national sur le démoussage par drone. Nous mettons au point nos propres drones. Nous venons même de déposer les dossiers pour l’autorisation de nos drones “Cormoran“, un drone 100 % Dronelis. Nous le faisons car nous voulons maîtriser notre outil et notre coût de production pour mieux tenir le marché. Les quelques concurrents que nous avons sont sur du BtoC. De notre côté, nous nous focalisons sur les dossiers BtoB, en particulier l’industrie et l’immobilier. C’est dans ce contexte que notre solution a une vraie valeur ajoutée.

Entre la thermographie, la modélisation 3D, le démoussage, l’inspection des bâtiments, quel est votre créneau ?

Nous nous concentrons sur les métiers les plus rentables. Nous avons investi beaucoup d’argent dans la pulvérisation et aujourd’hui c’est notre première source de chiffre d’affaires et de rentabilité. Nous apportons à nos clients rapidité, coût inférieur et gain de temps.

De même, pour la prise de vue. C’était sympa au début, cela nous a permis d’avoir nos premiers dossiers, mais aujourd’hui notre organisme de formation forme les journalistes qui font très bien leur métier et qui peuvent assurer des prises de vues par drone. Aujourd’hui, il n’y a pas de reportage sans vues par drones. Ils sont accessibles et techniquement efficaces. À condition d’avoir les autorisations… Nous formons des journalistes et nous sous-traitons ponctuellement pour France Télévisions et quelques clients car cela reste des missions sympas à réaliser.

La prise de vue n’est donc plus le cœur de votre métier ?

Le pari que nous avons fait de quitter ce marché fait qu’aujourd’hui nous sommes encore debout. Nous nous sommes concentrés sur trois métiers : le démoussage, métier que nous avons inventé, l’inspection avec un drone qui butine littéralement les bâtiments ou les ouvrages d’art, qui offre une information de qualité à tous les spécialistes, architectes, géomètres, ingénieurs. C’est le cas aussi de la thermographie, notre troisième métier. Nous sommes maintenant devenus des spécialistes du bâtiment, de la couverture et nous appliquons notre savoir-faire drone à notre spécialité. Nous ne sommes pas uniquement des dronistes. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui nous travaillons avec de gros industriels comme Airbus, Eurenco, Unilever, Alstom… Le côté drone ne les épate plus du tout, ce qu’ils veulent c’est avoir une information plus qualitative et moins chère. Cette année, le diagnostic énergétique par drone, exécuté plutôt l’hiver, va représenter 25 % de notre chiffre d’affaires contre 5 % l’an dernier. Et nous pensons que le contrôle des panneaux photovoltaïques, qui se déroule plutôt l’été, va s’accélérer. Nous pouvons observer le rendement et les défaillances et restituer une donnée complète à l’exploitant de fermes photovoltaïques. Nous développons nos propres solutions qui nous permettent d’être plus efficients sur les coûts.

Nous accompagnons aussi le groupe Veolia sur l’inspection des réseaux d’eau en captant les informations pour celui-ci.

Vous vous êtes spécialisés également dans l’inspection des ouvrages d’art ?

Nous sommes intervenus sur le pont Chaban-Delmas à Bordeaux ou le pont du Bonhomme au Bono. L’évolution du matériel nous permet aujourd’hui d’être encore plus performants dans leur contrôle au profit des ingénieurs.

Nous nous présentons aujourd’hui comme une entreprise de BTP qui travaille avec des drones. Nous sommes des spécialistes de l’immobilier et du bâtiment. 

Est-ce difficile d’être soumis en permanence à l’évolution technologique ?

Nous savons que dans cinq à dix ans nous serons plus une société qui organise la vie du drone que des pilotes de drones. Nous lancerons des drones pour faire le travail, sans avoir autant d’assistance manuelle. Notre travail sera de qualifier la donnée, de la traiter correctement et d’avoir une vraie vision de celle-ci et de notre métier. Commercialement, nous nous présentons aujourd’hui comme une entreprise de BTP qui travaille avec des drones. Nous devenons des spécialistes de l’immobilier et du bâtiment. Nous avons fait le choix de ne pas aller dans le domaine de l’agriculture. Les agriculteurs sont au top de l’innovation, en optimisation et en organisation. Leur enjeu est d’apprendre à utiliser un drone et traiter la donnée. Nous les formerons, mais ils seront les premiers à automatiser les drones. 

Que pensez-vous de la question des livraisons par drone ?

L’enjeu de demain, c’est le transport. On en a parlé avec Charles Beigbeder quand je l’ai rencontré pour la première fois. Le transport par drone va agréger un grand nombre de métiers : la logistique, les spécialistes des supports, des lignes aériennes. Beaucoup de grandes entreprises comme la SNCF et RTE réfléchissent à l’utilisation de leurs réseaux aériens. On sait que l’on va arriver à cela. Toute la question reste légale et c’est aussi une problématique de logistique et d’investissement. Nous savons aujourd’hui faire transporter du matériel par drone d’un point A à un point B. L’enjeu, c’est de trouver notre place dans ce milieu qui verra le jour. Nous sommes intéressés par le sujet. C’est un marché qui va être énorme.

Est-ce que l’intelligence artificielle va influencer votre métier ?

Nous serons demain une entreprise de collecte de données. Nous développons notre logiciel Dronelis Atlas. L’enjeu porte sur la partie analyse de données. Nous proposons aux entreprises qui ont de nombreux sites et entrepôts d’envoyer les drones les contrôler et collecter les données. Nos clients se connecteront à notre plateforme pour découvrir automatiquement la détection des pathologies relevées. Nous accumulons énormément de données depuis sept ans, c’est un vrai actif de notre société. Cela a une valeur. Nos serveurs repèrent une tuile cassée, un faîtage refait, etc. L’idée est d’aller vers plus d’automatisation. L’intelligence artificielle peut nous y aider.

Dronelis Academy

La Dronelis Academy forme 200 stagiaires chaque année au pilotage de drones. © Dronelis

Vous proposez donc un nouveau modèle…

Nous avons conscience que Dronelis vendra une information ou une action. En le faisant avec des drones, notre information sera moins chère. Nous avons levé, en 2022, 1,1 M€. Nous allons pouvoir développer les premiers automatismes et les lancer pour la thermographie et surtout mettre au point des drones de pulvérisation 100 % Dronelis afin de permettre une action plus efficace. Nous travaillons également au blanchiment des serres. Cette opération qui se fait aujourd’hui par hélicoptère, n’est pas accessible aux exploitations intermédiaires.
Notre modèle évolue également sur la prévention. Nous proposons depuis le début d’année des contrats de maintenance afin d’anticiper les problèmes. Nous passons chaque année capter l’information avec nos drones, ce qui permet d’anticiper les problèmes. Une maintenance qui assure une économie dans les travaux et le traitement des pathologies. Le suivi et l’analyse de la donnée se fait automatiquement sur notre application, notre client profite d’un coût deux fois inférieur. En réalité, notre contrat “Vigilance“ permet à nos clients d’avoir un œil permanent sur leurs bâtiments ou leurs ouvrages. Ce qui permet de s’organiser beaucoup mieux et proposer des interventions échelonnées au meilleur coût. Pour cela il faut une base logicielle assez solide.  Notre métier va être de vendre des contrats de vigilance des bâtiments pour permettre aux propriétaires de faire des économies importantes.

Vous avez essaimé très tôt sur le territoire national !

Il y a un dynamisme nantais en matière de drones, mais Bordeaux est aussi une ville très dynamique, nous y avons une forte activité commerciale. Nous nous sommes implantés là-bas en 2018 avec Dronelis-Academy, notre organisme de formation. En même temps qu’à Lyon, où nous avons développé une activité commerciale grâce à nos réseaux avec les bailleurs locaux.
Nous sommes placés en tête des organismes de formation au pilotage de drones, avec environ 200 stagiaires par an. Ce domaine est désormais développé en parallèle. Nous sommes très actifs également à Toulouse.

Il faut réformer les autorisations et fonctionner avec un système de licence pour alléger les vrais professionnels et contraindre ceux qui ne le sont pas. 

Quels sont les freins ?

Les autorisations de vol sont un frein pour les nouveaux entrants. Je préfère parler, pour nous, de contrainte. Nous avons une personne et demie à plein temps sur la gestion des demandes d’autorisation. Cela demande une expertise, une habitude, des relations humaines. Nous avons développé des relations positives avec la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) qui est notre organisme de tutelle. Nous sommes avec elle dans une dimension de construction. Et nous avons des liens excellents avec les équipes de la préfecture de Nantes.

Je revendique toutefois le fait qu’il faille réformer les autorisations et fonctionner avec un système de licence pour alléger les vrais professionnels et contraindre ceux qui ne le sont pas. Sinon personne ne respecte les règles. Aujourd’hui, 70 % des vols ne sont pas déclarés, avec tous les risques d’accidents et questions d’assurance quand un drone tombe.

Comment avez-vous vécu la période Covid ?

Nous avions tout juste signé notre premier contrat à 100 000 € par an sur trois ans. Qui a sauté à cause de la pandémie. Cela a été décourageant. Nous avons alors vu qu’il nous fallait un modèle basé sur un peu plus de récurrence. Et qu’il fallait vite atteindre le million d’euros de chiffre d’affaires pour avoir la taille critique permettant de signer d’autres dossiers plus importants. Côté bureau, pendant cette période, nous avons pu nous concentrer sur la mise au point du drone de pulvérisation que nous contrôlons aujourd’hui de A à Z.

Est-ce que le monopole des drones chinois est problématique ?

Non, ce qui l’est, c’est de ne pas avoir de drones français. Pour avoir la qualité, la fiabilité et du sérieux, il n’y a pour l’instant que les drones chinois. En France, il n’y a pas grand-chose. C’est la raison pour laquelle, sur nos métiers de prédilection, nous voulons tenir la technologie et avoir nos propres drones, assemblés par nous et avec nos logiciels.

Quelles sont les valeurs de l’entreprise ?

Nous recrutons pour des professions qui n’existent pas encore. Je privilégie les qualités humaines, nous avons des passionnés, nous recrutons du savoir être, des compétences. C’est toujours difficile comme dans les autres entreprises de recruter des bons commerciaux, des ingénieurs, des informaticiens. Mon quotidien reste l’humain. Nous serions beaucoup plus si nous pouvions trouver les bonnes personnes. La moyenne d’âge dans l’entreprise tourne autour de 32 ans. J’aimerais avoir quelques seniors.

Nous avons la chance de faire un métier qui peut faire évoluer certaines choses. Comme la thermographie, qui a un impact direct sur l’environnement. Globalement, j’ai besoin que l’entreprise soit au service de ses employés si chacun s’engage pour elle. L’engagement est quelque chose d’important. On a un métier compliqué techniquement, il faut être hyper appliqué avec nos clients en le leur expliquant en toute honnêteté. La performance doit être dans notre quotidien. Le diable étant dans les détails, nous avons fait de la qualité des détails notre priorité. Il faut être très humble avec nos entreprises car nous sommes dans un milieu très changeant et en risque depuis le début. On l’a vu avec le web. Il y a déjà eu dans le secteur une restructuration de beaucoup d’entreprises. Les prochaines années vont amener un nouveau marché.

  1. Brevet de pilote professionnel de drone.

 

En chiffres

2016 : création de Dronelis

CA : supérieur à 1 M€

17 collaborateurs

Une levée de fonds de 1,1 M€ en 2022

200 clients et une trentaine de grands comptes

200 personnes formées chaque année