Couverture du journal du 26/11/2021 Consulter le journal

Entretien avec Frédéric Le Neillon, Antoine Lambert et Damien Mourguye, cofondateurs et dirigeants de La Belle Boite : « Le rire a toujours toute sa place »

La signature de La Belle boîte - « nous sommes sérieusement drôles » - plante plutôt bien le décor pour cette entreprise nantaise. Car, loin d’incarner seulement les joyeux drilles qui animent événements, formations et spectacles d’improvisation, Antoine Lambert, Frédéric Le Neillon et Damien Mourguye sont aussi des chefs d’entreprise aguerris, faisant travailler trois salariés et une trentaine de comédiens et intervenants. À l’aube pu traverser les affres liées à la crise sanitaire. Non sans douleur, mais avec un certain panache.

Frédéric LE NEILLON, Damien MOURGUYE, Antoine LAMBERT Cofondateurs et dirigeants de La Belle boîte © Benjamin Lachenal

Comment est née La Belle boîte ?

Damien Mourguye : Après une école de commerce à Bordeaux, j’ai travaillé pendant une dizaine d’années dans une PME industrielle. En parallèle de cette expérience professionnelle, j’ai découvert l’improvisation théâtrale en revenant à Nantes, via la Troupe du malin qui nous a permis de nous rencontrer tous les trois. Je suis alors tombé dans la marmite, mais je savais que j’avais ce besoin d’être sur scène : j’avais expérimenté le théâtre pendant mes études. J’avais d’ailleurs hésité à faire une école de théâtre… En 2011, on a commencé à se dire que l’improvisation théâtrale, avec tout ce qu’elle développe d’intelligence collective, de positivité, étaient des mécanismes dont les entreprises avaient besoin. C’est sur ce constat-là, avec une grosse envie de reprendre notre vie en main, qu’on a décidé de créer la Belle boîte. Elle a vu le jour en 2012.

Frédéric Le Neillon : On a tous les trois un parcours qui se ressemble dans l’ordonnancement des choses. Moi je suis le monsieur couleur RH. Pendant dix ans, j’ai fait des RH chez Bouygues Telecom. J’ai découvert le théâtre d’impro tard, à 26 ans. Et comme Damien, les planches me brûlaient les pieds.

Antoine Lambert : De mon côté, je m’étais spécialisé dans le management de la culture. J’ai profité d’un licenciement économique pour précipiter la création de La Belle boîte.

Le choix de l’entrepreneuriat a-t-il été simple à faire ?

FLN : Oui, même si dans notre entourage on nous a regardés comme si on allait devenir des saltimbanques !

AL : Alors que, dans notre façon de nous construire, c’était vraiment un projet entrepreneurial. Avec une réflexion sur une opportunité de marché, en utilisant notre double compétence pour adresser un besoin qui n’était pas forcément satisfait sur le grand Ouest.

DM : Et c’est pour ça que l’on a été incubés chez Audencia la première année, Antoine étant diplômé de l’école. On avait décelé un besoin sur de la formation, de l’animation de séminaires, du conseil en prise de parole en public… On avait déjà pensé tout ça.

L’improvisation est-elle toujours au cœur de votre activité ?

DM : Ce sont surtout ses valeurs qui le sont. Elle infuse notre façon de faire et nos préceptes. Quasiment tout ce que l’on fait est à base d’énergie, d’une certaine prise de risque et, si possible, de créativité. On sait qu’il n’y a rien de plus conservateur, de plus stable qu’une entreprise. Avant de l’ébranler, vous pouvez passer par dix mille échecs. Malheureusement, l’inverse est aussi vrai. Vous pouvez faire des trucs géniaux, trois semaines après, les effets se sont complètement estompés. Donc, on a cette culture de l’improvisation qui est de se dire « ce n’est pas très grave si ça ne fonctionne pas totalement ». Ça laisse beaucoup de marge de manœuvre, ce qui fait qu’on a ce rapport enthousiaste par rapport à notre travail parce qu’on est libérés d’une forme de gravité. Ce n’est pas du détachement, mais un motif pour oser. Il y a effectivement le risque que ce soit moyen, mais franchement, quand on sait le nombre de choses moyennes qui sont faites dans la vie d’une entreprise… On fait entre 200 et 250 jours d’interventions par an, hors période Covid. On en a fait des séminaires, des formations, des animations ! Et finalement, globalement, le public est toujours impressionné par la prestation d’improvisation.

FLN : Si La Belle boîte marche, c’est aussi parce que ce qui a fait la différence par rapport à tous nos concurrents, c’est qu’on est des gens de l’entreprise qui font du théâtre et vont en entreprise. Et dans la capacité que l’on a à lire la relation entre les gens et les enjeux, ça change tout !

AL : Quand on descend de scène, on nous fait souvent le même retour : « comment vous avez fait pour comprendre tout ça ? » Les gens ont l’impression qu’on a passé trois semaines avec eux dans leur boîte. Ils ne se rendent pas compte que leur quotidien ressemble pas mal à celui de toute entreprise.

Diriez-vous qu’en entreprise, plus qu’ailleurs, l’humour libère la parole ? Voyez-vous une évolution depuis que vous avez commencé ?

AL : Ce que j’aime beaucoup avec notre métier, c’est que l’on permet aux gens d’aller là où ils ne peuvent pas aller d’habitude, en formation, sur scène… On les emmène dans un climat différent.

FLN : J’ai l’impression qu’il y a deux grandes catégories de sujets. D’une part, tout ce qui va concerner la vie d’une boîte en tant qu’institution, avec le management, la transformation de l’entreprise, l’organisation, le commerce… Et puis, d’autre part, tout ce qui concerne les phénomènes sociétaux, les rapports entre les gens, avec ce qui a trait au sexisme, au harcèlement moral, au handicap, etc. Le premier volet, on l’a depuis le début, même si ça prend des formes différentes. Le second volet, lui, a démarré assez tôt avec le handicap au travail parce que c’est ancré depuis longtemps. Et ensuite, il y a depuis quatre ou cinq ans toute une série avec les sujets liés aux harcèlements, à l’égalité femmes-hommes… Tout cela a pris un essor particulier chez nous.

AL : Il faut dire qu’on est les premiers à pousser ces sujets chez nos clients !

IL N’Y A RIEN DE PLUS CONSERVATEUR, DE PLUS STABLE QU’UNE ENTREPRISE. AVANT DE L’ÉBRANLER, VOUS POUVEZ PASSER PAR DIX MILLE ÉCHECS. MALHEUREUSEMENT, L’INVERSE EST AUSSI VRAI.

Est-ce que vous vous interdisez des choses, dans un contexte où l’on entend souvent qu’il devient difficile de rire de tout ?

FLN : Il y a de nombreuses entreprises qui ont la même interrogation, avec cette impression qu’on est coincés, qu’on ne peut plus rien dire. Il y a alors un vrai mécanisme de peur. Nous, on a bossé le sujet de notre place de praticiens de l’humour. Il se trouve que notre conclusion, en tout cas temporaire, c’est que le rire a toujours toute sa place, dans des proportions au moins aussi outrancières qu’il y a dix, vingt, trente ou quarante ans. Il y a un peu un mythe autour du « on ne peut plus rien dire ». La différence, c’est qu’il y a aujourd’hui des gens victimes de traits d’humour ou de supposés traits d’humour qui lèvent la main pour dire « stop ». Ce sont ces populations-là qui se font entendre et qui ne le pouvaient pas avant. Avant, la blague de Jean-Michel sur les blondes passait crème, tandis qu’aujourd’hui, si un homme ou une femme exprime qu’il ou elle aimerait que ça s’arrête, il faut que ça s’arrête. Et ça change absolument tout ! À l’époque, la minorité qui était visée n’était soit pas audible, soit ne pouvait pas s’exprimer parce qu’elle avait un statut trop bas. Avec le temps, ces personnes-là ont eu accès – et heureusement ! – à des situations plus « en pouvoir » et ont été en capacité de s’exprimer.

AL : Et en fait, on se rend compte que quand on demande au gros lourd qui fait des blagues racistes d’arrêter de les faire, ça laisse de la place à d’autres qui ont tout autant d’humour, mais sous d’autres formes. Globalement, le solde de l’humour s’équilibre.

FLN : En entreprise, on est récipiendaires d’une forme d’humour qu’on n’a pas choisie. Quand on rentre dans une salle de spectacle, on paie sa place pour voir quelqu’un et si jamais on s’est trompé, on peut toujours quitter la salle. À la télé, on peut changer de chaîne et on peut couper la radio. Mais le collègue assis en face de soi, on ne peut pas le couper, appuyer sur la touche « mute ».

AL : À plus forte raison, si le collègue est le chef ou le N+2…

FLN : Et ce qui se passe ensuite c’est qu’en entreprise on subit et ça se transforme très vite en harcèlement. On ne dit pas pour autant qu’on détient la vérité ! On part d’une place, celle d’observateur et aussi de celle de gérants avec des salariés qui eux aussi nous renvoient dans la tête des trucs. On a pour parti pris de ne jamais être moralisateurs. C’était d’ailleurs une de nos signatures au départ : « on ne porte pas de messages ». On fait éventuellement office de caisse de résonnance pour des messages portés par des dirigeants, mais ce n’est jamais nous qui allons dire aux gens : « il est temps de vous bouger, vous faites mal ça ». C’est trop casse-gueule et puis qui on est pour le faire ?!

DM : En revanche, on aime bien jouer en miroir et donc incarner ce que les gens voient tous les jours, avec évidemment un brin de caricature et de l’émotion ! Et alors certains se rendent compte des choses et se disent : « mais je ne veux pas être ce personnage-là ! »

FLN : Et ensuite on donne la main aux responsables de l’entreprise dans les filières compétentes RH, juridique et direction générale pour qu’ils viennent dire : « on ne veut plus voir ça ». Car si on ne porte pas de messages, en revanche on veut que certaines pratiques s’arrêtent, donc on va quand même tout faire pour que ça cesse…

La Belle Boite

La Belle Boite © D. R.

Est-ce que les entreprises qui travaillent avec vous ont un certain profil ?

AL : Oui quand même, il y a un certain filtre à l’entrée. On ne voit pas trop les entreprises un peu frileuses. Sachant qu’on n’a jamais cherché à lisser l’identité de La Belle boîte. Toutes peuvent faire appel à nous, mais on n’est pas une entreprise qu’on choisit sur catalogue.

FLN : On peut aussi servir de cheval de Troie… Parfois, un décideur nous fait rentrer dans la place et on sent que tout le premier rang est en train de se dire : « c’est musclé quand même ! ». Et comme on a le sourire et qu’on envoie, la personne peut réussir son coup. Et ça c’est chouette, parce que du coup, on intervient dans des structures où les gens ne sont pas si prêts que ça. Parfois, il y a donc de bonnes surprises…

AL : …Et parfois, ça coince ! En tout cas, ce que l’on observe, c’est qu’il y a beaucoup d’initiatives aujourd’hui qui viennent du management intermédiaire, de personnes qui ont envie de pousser les choses.

DM : C’est une des évolutions que l’on a enregistrées au cours de ces dix ans : la place de l’intelligence collective en entreprise ou dans les administrations. Au début, c’était le ou la responsable communication qui décidait de tout dans son événement, avec la direction. Et de plus en plus, on a vu des groupes projets de managers intermédiaires.

FLN : Les plus proches des réalités opérationnelles du terrain sont les mieux placés pour venir pousser les sujets de la vie quotidienne. La direction générale, elle, est parfois hors sol. Plus le groupe est grand et moins elle se rend compte de la réalité.

Au début du premier confinement, vous aviez publié sur votre blog un article très engagé, arguant que vous n’étiez pas compatibles avec la distanciation. Finalement, comment avez-vous traversé cette période ?

AL : Au départ, on s’est sentis tellement démunis… En gros, on nous coupait les bras et les jambes, on ne voyait pas comment on pouvait être utiles. Et puis, au bout d’un moment, la situation se prolongeant, l’urgence est arrivée aussi bien pour nos clients d’un point de vue stratégique ou des conditions de travail, que chez nous. On n’avait quasiment rien fait de mars à fin août 2020 : on commençait à avoir bien siphonné la trésorerie. Donc on s’est dits : « allons-y, transposons notre activité au digital ». Finalement, ce n’était qu’une contrainte, sachant que la contrainte est créative, c’est la base de l’impro. On s’est replongés dans la technique, on a potassé et on est devenus experts de tous les outils visio et de partage de la Terre… Les entreprises, elles, étaient perdues et ne savaient même pas de quoi elles avaient besoin. On a revu nos formats, on a fait beaucoup plus de chansons, des génériques, du doublage improvisé sur des extraits de films, des keynotes improvisés aussi…

FLN : Ce qui a pu peut-être nous différencier d’autres acteurs du secteur à ce moment-là, c’est qu’on a vraiment vu notre couleur d’entrepreneurs. On s’est rendus compte qu’on pouvait créer notre studio en proposant des solutions clés en main.

AL : Après tout, si n’importe quel gamin de 17 ans était capable de le faire, il n’y avait pas de raison qu’on n’y arrive pas ! Et puis les clients ont accepté de bidouiller, tout le monde bidouillait alors, notamment pour le télétravail…

DM : Ce qui fait qu’on a aujourd’hui une nouvelle corde à notre arc.

Diriez-vous que cette période s’est finalement révélée bénéfique, pour l’agilité qu’elle a nécessitée, la créativité qu’elle a engendrée ?

DM : On a fait en sorte que ça le devienne, au prix d’un effort et d’un renoncement à ce qui fait une partie du sel de notre métier : le plaisir d’être face aux gens. D’un point de vue purement économique et compétences, on a su transformer cette période en opportunité, oui. En revanche, se couper des rires et des gens, c’était vraiment dur. C’était comme faire des blagues dans des salles vides…

FLN : Je me méfie aussi car d’un point de vue humain, on a « cramé de la gomme » et je pense qu’on paie toujours l’addition. Il y a de la fatigue, je trouve, d’autant qu’on a redémarré fort depuis la reprise des événements.