Couverture du journal du 25/11/2022 Consulter le journal

Entretien avec Boris Couilleau, PDG de Titi floris : « on a une vraie force collective »

Il est aujourd’hui l’une des figures de l’entrepreneuriat coopératif dans l’Ouest. Fondateur et dirigeant des Scop Titi floris et Titi services, Boris Couilleau n’a eu de cesse, depuis, de faire émerger, le plus souvent avec d’autres, de nouveaux projets porteurs de lien social. Les derniers en date ? Une offre d’autopartage, de l’habitat partagé pour les seniors et un tiers-lieu dédié à l’ESS. Entretien avec un chef d’entreprise qui n’imagine pas vivre autrement qu’à 200 à l’heure…

Boris COUILLEAU PDG de Titi floris

Boris COUILLEAU PDG de Titi floris © Benjamin Lachenal

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

Les nouveaux projets, les rencontres, les échanges, l’ambiance entre collègues, le fait d’être assez libre dans ce que je fais. Me faire plaisir au travail, c’est clair que ça a toujours été un fil conducteur pour moi. Le contexte a bien sûr évolué entre le moment où l’on était une poignée et aujourd’hui où l’on est plus de 2 000, mais c’est toujours un plaisir. Je suis assez engagé dans ce que je fais, y compris dans mes relations. J’aime quand elles sont intenses. Ce que j’ai compris en 15 ans, c’est que si l’on s’entoure bien, que ce soit pour les salariés ou les fournisseurs, ça se passe globalement bien, même s’il y a aussi forcément plein d’aléas, d’emmerdements ! C’est hyper important pour moi de ne pas être dans un environnement toxique et d’avoir des relations les plus naturelles possibles.

Après, il faut aussi qu’il y ait du sens, certaines valeurs. C’est pour cela que je me suis engagé dans des projets d’innovation sociale, avec des principes coopératifs et éthiques, d’une lucrativité modérée et partagée entre les différents salariés.

Vous définissez-vous comme un serial entrepreneur ?

Oui. J’aime être à l’impulsion des projets, j’ai toujours besoin d’avoir de nouveaux challenges pour avancer et je passe très vite d’un projet à l’autre. D’ailleurs, mon emploi du temps est basé là-dessus, il intègre de nouvelles rencontres, de nouveaux projets… Je me libère du temps pour cela. Après, ma mission de chef d’entreprises, c’est de les maintenir dans la pérennité.

J’ai le sentiment que l’on est de plus en plus nombreux à être comme ça. Je pense que c’est lié au fait que l’on n’est pas mono-tâches, que l’on a une capacité d’adaptation gigantesque. Sauf qu’il y a aussi une question de moyens. Dans la Silicon Valley, les entrepreneurs ont des milliards sous la main pour faire aboutir leurs idées. Nous, notre mode de fonctionnement c’est d’arriver à débloquer des fonds pour l’amorçage, puis on agrège autour de nous des coactionnaires, d’autres sociétaires, des subventions aussi sur certains projets. On arrive ainsi à lever des fonds. Et on a les moyens humains pour faire de l’ingénierie de projet. Pour tous les projets que j’ai montés, j’ai été épaulé, secondé, ils ont été coordonnés avec d’autres. Autour de moi, il y a également plusieurs personnes qui sont accro à cette culture : on a aujourd’hui une vraie force collective, ça nous permet d’aller plus vite. C’est notamment le cas sur les projets comme Hacoopa, ou le tiers-lieu que l’on crée à Laval où l’on fonctionne avec plusieurs entreprises et où chacun apporte son savoir-faire.

Le partenariat, ce n’est pas forcément une approche naturelle chez les entrepreneurs. Comment ça se passe pour vous ?

Ça ne l’est vraiment pas, non. Pour moi, le déclencheur a été une conférence que j’avais suivie par hasard à Audencia et qui annonçait cette tendance du co-entrepreneuriat. Finalement, à partir du moment où l’on a déjà porté un projet, on n’a plus vraiment quelque chose à prouver. Et par ailleurs, je n’avais pas envie d’être étiqueté transporteur… Je n’aime pas les étiquettes. En revanche, ce qui m’intéresse, c’est d’apporter un service de qualité à des personnes, à des publics fragiles.

Une fois que l’on a accès aux moyens humains, techniques, financiers que donne l’entreprise, ça permet, quand on a des idées, de les lancer plus facilement. Pour la petite histoire, le projet de restaurant Fraterne et celui de maison partagée Hacoopa, je les avais avant de monter Titi floris et j’y suis revenu grâce à l’assise de la Scop. Je n’aurais pas pu les porter à titre personnel car, du fait du fonctionnement en Scop, je n’ai pas un patrimoine personnel très important. En revanche, on met beaucoup du résultat en réserve dans une Scop, de l’ordre de 45 % et cette année c’est même 60 %. Et une partie de ces réserves est mobilisée pour développer d’autres projets.

Est-ce que vous poussez en interne vers cela ?

Le statut Scop est là pour essayer de pousser à un développement personnel dans le cadre professionnel, avec une prise de responsabilités, de l’implication, une identification, le fait d’être partie prenante du projet. Ce qui est une fierté, c’est que mes collègues se retrouvent à monter en grade par le biais des filiales que l’on développe.

On n’a aucune structure détenue par des fonds de pension extérieurs1, la priorité est donnée aux salariés associés. Avec, du coup, une relation à la propriété qui est différente du système capitaliste classique, même si on fonctionne dans le même contexte d’économie de marché.

À aucun moment quand même, je ne néglige l’importance du ou de la chef d’entreprise. Je suis pour le développement de chacun dans sa fonction et même de lui permettre de la dépasser pour le bien de l’entreprise, mais il y a quand même un sacerdoce du chef d’entreprise avec un investissement beaucoup plus prenant.

Y a-t-il un effet boule de neige ? Les premiers salariés actionnaires font-ils école auprès des autres ?

On n’a pas eu ce phénomène-là, car la société a énormément grossi : entre 500 et 600 salariés sont arrivés il y a moins d’un an. Sachant aussi que, chez nous, la possibilité de candidater pour devenir sociétaire se fait au bout d’un an et qu’il faut généralement quelques années, entre une et cinq, pour que les salariés prennent vraiment conscience de l’intérêt du statut Scop. Et puis on est sur le libre sociétariat : seuls ceux qui le veulent deviennent sociétaires, on ne force personne. Enfin, il faut bien avoir en tête que l’on est beaucoup sur des postes à temps partiel, proches du Smic, avec pas mal de profils en fin de carrière, la moyenne d’âge étant à plus de 50 ans pour le transport. Ce que l’on constate aussi c’est que l’on a clairement deux métiers, entre les administratifs où environ 70 % sont sociétaires et les conducteurs, même si on essaie de faire en sorte que ce soit le moins visible possible. Et puis il y a aussi un éclatement géographique : on a une quinzaine d’agences. Quant à Titi services, les gens s’impliquent bien, mais on est sur des métiers précaires et ce n’est pas toujours simple pour eux. Les personnes sont toutes arrivées ici pour être salariées et elles se retrouvent pour un certain nombre co-entrepreneurs : c’est un sacré changement de paradigme… Au final, on a donc un taux de sociétariat qui n’est pas si énorme que ça : 300 pour 2 000 salariés (un peu plus de 1 000 ETP).

Les équipes de Titi floris à La Fraterne.

Les équipes de Titi floris à La Fraterne © Titi floris

En revanche, c’est sûr qu’il y a une culture d’entreprise qui s’est mise en place au fil du temps alors qu’au démarrage j’étais un peu tout seul à porter la démarche. Aujourd’hui, chez Titi floris le relai se fait bien sur les postes administratifs et chez un bon nombre de conducteurs aussi. On a plusieurs supports, quelques contenus d’animation pédagogique, on met en place des petits moments d’information Scop dès le recrutement. Et puis il y a l’AG qui est un gros temps fort, les moments conviviaux…

Le modèle Scop a-t-il des atouts à faire valoir dans le monde de demain ?

Avec la pandémie, on bascule vraiment dans le XXIe siècle. On est dans le moment de bascule, avec de gros changements à venir, que ce soit sur le plan climatique, économique, politique. Quand j’ai fait le choix du statut Scop il y a 15 ans, je pensais que c’était le meilleur moyen pour gérer une entreprise dans la durée. Et effectivement, cet état d’esprit, le choix de la qualité de service, une bonne notoriété, les partenariats avec nos fournisseurs et nos clients, tout cela nous porte. Même si on fonctionne beaucoup avec les appels d’offre – une centaine par an –, ce qui n’est pas évident, on a plutôt une bonne image auprès des donneurs d’ordre, des usagers. Tout cela crée un environnement favorable. L’année dernière, pour la première fois, des clients nous ont dit qu’on était plus chers qu’un de nos concurrents mais qu’ils préféraient bosser avec nous… Le fait de faire les choses avec du bon sens et de la cohérence dans la durée, ça paie ! Par rapport à l’épidémie, ça nous a permis de tenir, déjà, et de sortir malgré tout en bonne santé. La Scop, avec cette implication des salariés, fait que l’on a des structures plus solides dans la durée. Et du coup je pense que l’on est bien placés pour la suite.

LA SCOP, AVEC CETTE IMPLICATION DES SALARIÉS, FAIT QUE L’ON A DES STRUCTURES PLUS SOLIDES DANS LA DURÉE

Malgré tout, ce modèle reste encore marginal. Pensez-vous qu’il va enfin émerger ?

Je suis convaincu que c’est bien pour les entreprises ! J’incite d’ailleurs les personnes qui partent en retraite à transmettre ainsi l’entreprise à leurs salariés. Après, ça ne fait pas tout d’être une Scop. Aujourd’hui, on est en plus dans un environnement hyper critique, lié à des hausses de coûts, salariaux, de carburants. Si l’on répercute ces hausses et qu’à côté nos clients vont trouver un prestataire qui maintient les prix, ils ne vont pas tenir compte du statut Scop, ils vont juste retenir les prix. Il n’y a pas de doute, on est bien dans une économie libérale…

Boris COUILLEAU PDG de Titi floris

Boris COUILLEAU PDG de Titi floris © Benjamin Lachenal

La galaxie Titi

Scop née en 2006, Titi Floris (transport et accompagnement de personnes, location de véhicules) est aujourd’hui actionnaire majoritaire de Titi services (services à la personne) et La Fraterne (restaurant-bar inclusif). Elle détient également des parts tout en restant minoritaire dans Hacoopa (habitats partagés seniors), Level (tiers-lieu ESS), Citiz (autoportage) et Gîtes pour tous (gîtes adaptés aux personnes à mobilité réduite).

Quel est l’impact du Covid sur vos activités ?

On a la particularité d’être bénéficiaires sur ces années Covid, ce qui est assez rare dans nos métiers. On sort de cette crise interminable avec une intensité concurrentielle moindre, entre ceux qui s’essoufflent parce qu’ils n’ont pas de capacité à se développer et ceux qui arrêtent. Le marché reste néanmoins très éclaté.

Mais on aurait normalement dû faire de meilleurs chiffres : on a perdu 5 M€ de chiffre d’affaires sur l’exercice 2019-2020 et 1 M€ sur celui de 2020-2021. On a eu des indemnités pour le premier confinement, mais par la suite on en a eu très peu et il a fallu faire avec les moyens du bord… En 2021, il y a eu une semaine de vacances en plus en avril durant laquelle on n’a pas tourné. Une semaine comme ça c’est 150 000 € de chiffre d’affaires perdu rien qu’avec le département de Loire-Atlantique. Il faut pouvoir tenir  !

En ce moment, on a plus d’une centaine d’arrêts maladie à gérer. Pour autant et c’est notre fierté du moment, l’Éducation nationale ferme des classes, mais nous on continue d’emmener les enfants à l’école. Après, je ne sais pas combien de temps on durera comme ça, la période que l’on vit est incroyable.

ON SORT DE CETTE CRISE INTERMINABLE AVEC UNE INTENSITÉ CONCURRENTIELLE MOINDRE, ENTRE CEUX QUI S’ESSOUFFLENT PARCE QU’ILS N’ONT PAS DE CAPACITÉ À SE DÉVELOPPER ET CEUX QUI ARRÊTENT

La question salariale est le sujet d’actualité du moment. Comment l’appréhendez-vous ?

On se fie à la grille de notre convention collective. On ne peut pas en bouger parce que sinon on s’écarte du niveau de compétitivité. Pour le moment les grilles ne sont pas encore publiées, mais on va avoir une hausse de 3 à 3,5 %. Actuellement, le Smic a rattrapé nos barèmes, donc ça interpelle, ça grogne un peu… En revanche, on reverse habituellement 45 % du bénéfice en participation salarié même si, exceptionnellement cette année, on ne va verser que 35 % aux salariés et mettre 60 % en réserve à cause de cet environnement complètement hasardeux… Ça fait quatre ans que l’on fait entre 1 et 1,5 % de résultat net. Ce sont des marges très faibles. Si l’on passe sous les 0,5%, on est morts, moins de 1 %, c’est critique. Cette année, on va faire 1,3 ou 1,4 : on a fait 35 M€ de chiffre d’affaires sur l’exercice 2020-2021, pour 400 000 € de résultat.

Quelles sont vos perspectives ? Le climat incertain vous incite- t-il à réduire la voilure côté projets ?

On a pour projet de mener une opération d’acquisition externe durant le premier trimestre dans la région Auvergne-Rhône Alpes. Il s’agit de personnes qui préparent leur départ en retraite. Du coup, on se positionne en minoritaire, avec l’idée ensuite de transformer cette entreprise en filiale Scop. On prévoit aussi l’agrandissement de 600 m2 de nos locaux l’hiver prochain, de même que l’ouverture de la première maison partagée seniors Hacoopa à Orvault et on avance sur le tiers-lieu ESS de 5 000 m2 Level à Laval… Donc, non, on ne s’arrête pas !

1 . La Macif va rentrer au capital de Titi Floris le 22 janvier à hauteur de 20 000 €. L’assureur mutualiste augmentera ensuite sa participation de 30 000 € lors du prochain exercice de la Scop, en septembre