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ENTRETIEN – Ralph Feghali, cofondateur de Beem Energy : « Démocratiser le solaire »

Née en 2019 à Nantes, la start-up à impact Beem Energy est en pleine accélération. Ayant écoulé près de 10 000 kits solaires prêts à installer, la jeune entreprise continue d’innover avec l’ambition de permettre aux Européens de prendre le contrôle de leur énergie à la maison. Le point avec Ralph Feghali, cofondateur.

Beem panneaux énergie solaire

Ralph Feghali, le président de Beem Energy. © Benjamin Lachenal

Pouvez-vous présenter le concept de Beem Energy ?

Notre start-up conçoit et commercialise un écosystème de produits physiques et digitaux pour permettre aux Européens de prendre le contrôle de leur énergie à la maison. Notre marqueur différenciant, c’est d’être entrés sur ce marché en créant de l’émotion et un lien très fort avec nos utilisateurs. Concrètement, nous essayons de sublimer des produits fonctionnels comme les panneaux solaires traditionnels pour en faire des éléments beaux et performants vers lesquels les particuliers vont se tourner naturellement.

 

À quand remonte la création de la start-up ?

Nous avons commencé à y réfléchir fin 2018, à Nantes, au sein d’Imagination Machine, le start-up studio de Rob Spiro. Nous avons cofondé Beem Energy à quatre, quelques mois plus tard, en 2019. À l’origine, il y a Arthur Kenzo, chief designer. C’est lui qui a pour mission de rendre sexys les produits du quotidien de l’énergie et d’apporter cette expérience utilisateur supérieure à nos clients. Il a une solide expérience puisqu’il est passé par des cabinets de design prestigieux et conçoit également le Pixel phone de Google.

Pierre-Emmanuel Roger, notre directeur technique, a quant à lui la lourde mission de piloter la fabrication de nos produits. Diplômé de Polytechnique, il a notamment participé au lancement du premier moteur hybride chez Renault.

Rob Spiro est membre du board de Beem Energy depuis le tout début de l’aventure. Ensemble, nous avons creusé notre concept préliminaire auprès d’utilisateurs potentiels pour nous assurer que nous avions le fameux “product market fit“, c’est-à-dire un produit qui répondait à un besoin du marché et sur lequel on aurait de la demande.

 

Et vous, quel est votre rôle ?

Pour ma part, je suis président de l’entreprise. Dans mon périmètre, je traite les sujets liés aux ventes et au marketing, à la stratégie ainsi qu’aux relations investisseurs. J’ai une formation d’ingénieur (Agro Paris) ainsi qu’un master en économie d’énergie. Au départ, j’ai travaillé en alternance au Commissariat à l’énergie atomique sur des technologies de photovoltaïque de pointe, couplées à du stockage. C’est là que j’ai découvert ma passion pour le solaire. J’ai ensuite travaillé sept ans pour le cabinet de conseil Kearney. Puis je suis arrivé à un moment de ma carrière où il fallait faire un choix : poursuivre dans le conseil pour monter dans les hautes sphères, ou bifurquer et créer une entreprise. C’est cette seconde option que j’ai choisie car ça faisait déjà un moment que l’idée me trottait dans la tête.

« Plus d’un Français sur deux aimerait produire son énergie et gagner en autonomie énergétique, mais moins d’1 % franchit le pas. »

Qu’est-ce qui vous a poussés à créer des panneaux photovoltaïques prêts à installer ?

Le constat de départ, c’est que plus d’un Français sur deux aimerait produire son énergie et gagner en autonomie énergétique, mais moins d’1 % franchit le pas. Nous avons cherché dans un premier temps à comprendre pourquoi cette envie ne se convertissait pas, notamment en réalisant énormément d’entretiens avec des utilisateurs potentiels. Notre premier constat, c’est que la marche était trop haute financièrement puisqu’il faut compter environ 10 000 € pour une installation solaire en toiture. Nous avons identifié d’autres freins structurels (être propriétaire, avec un toit bien exposé…), mais aussi réglementaires, notamment toutes les démarches administratives à effectuer pour s’équiper en panneaux photovoltaïques. Nous avons enfin découvert qu’il y avait des freins émotionnels, beaucoup moins appréhendés par les acteurs de la filière. Par exemple, le fait que les gens aiment l’énergie solaire mais pas les panneaux. Ou le fait qu’il n’y ait aucune marque connue dans le secteur. Quand nous avons créé notre kit de panneaux photovoltaïques prêts à installer, nous avons senti que nous avions de la matière pour lever tous ces freins et qu’il y avait un boulevard sur le marché du solaire. C’est pour cette raison que nous avons développé un panneau plus esthétique et plaisant que les traditionnels et aussi facile à installer qu’un cadre.

 

Sur quel créneau avez-vous choisi de positionner Beem Energy ?

Nous nous sommes fixé comme mission première de démocratiser l’énergie solaire en la rendant accessible au plus grand nombre. Mais à terme, nous voulons incarner la première marque européenne dans l’énergie à la maison, pas uniquement dans le solaire. Nous souhaitons être une vraie “love brand“, c’est-à-dire une marque qui a su développer une relation forte avec ses consommateurs. Car c’est de cette manière que nous allons pouvoir rassurer le “mass market“ sur ces nouvelles technologies et favoriser leur adoption.

 

Combien de temps avez-vous pris pour développer le kit ?

Il a fallu 18 mois de recherche pour le mettre sur pied. Il a été créé début 2019 mais évolue régulièrement depuis. Dans un premier temps, nous l’avons testé sur une population assez restreinte. Nous avons commencé par la région nantaise pour pouvoir aller chez les gens. C’était un moyen de vérifier que le kit fonctionnait, mais aussi de récupérer du feedback. C’est de cette manière que nous avons amélioré de nombreux éléments au fil des mois. D’ailleurs, nous mettons un point d’honneur à continuer de l’améliorer en fonction des retours clients. C’est dans l’ADN de la boîte.

 

Que contient le kit ?

C’est le seul kit solaire du marché qui tient dans le coffre d‘une Twingo puisque chacun des quatre panneaux ne mesure que 70 cm par 70 cm. Il est composé de quatre modules photovoltaïques de 75 watts chacun. Il contient également des fixations brevetées, qui permettent d’accrocher les panneaux (au mur ou au sol) en quelques minutes, ainsi qu’un micro-onduleur, qui permet de transformer le courant direct en alternatif. Cet onduleur va se synchroniser avec Enedis pour injecter l’électricité sur le réseau. Le kit intègre enfin un boîtier connecté qui permet de suivre sa production en temps réel.

 

solaire Beem panneaux

Les cofondateurs de Beem Energy (de g. à dr.) : Ralph Feghali, Arthur Kenzo et Pierre-Emmanuel Roger. © Beem Energy

 

C’est ce boîtier qui vous permet de vous démarquer de la concurrence ?

Oui, nous sommes les seuls à le proposer sur le marché. Il permet de suivre en temps réel, via notre application smartphone, la production de chaque kit et les économies générées. Ce boîtier nous permet également d’expliquer à nos clients ce qu’ils peuvent s’attendre à produire en fonction de la saison, de l’exposition, de la région… Se dire qu’on a produit 40 KWh, c’est bien, mais ça ne parle pas à grand monde. C’est beaucoup plus concret si nous expliquons aux utilisateurs que cela représente l’équivalent de la consommation d’un réfrigérateur ou d’une machine à laver sur un mois. L’application indique également ce que l’ensemble de la communauté a produit depuis le début de l’année et permet d’effectuer de l’assistance à distance quand un client rencontre un souci.

 

Quelle est votre cible ?

Chaque foyer a au moins un frigo, une box internet, de l’éclairage… Ces éléments vont constituer un talon de consommation électrique incompressible que va venir réduire notre kit. Même chose pour les entreprises. Notre cible est donc large : toute personne ou entreprise disposant de 2 m² de surface disponible au sol ou au mur, sans ombre portée, et idéalement orientée plein sud ! Pour les particuliers comme pour les entreprises, c’est aussi un moyen de se protéger des hausses futures de l’énergie tout en faisant un premier pas vers l’autonomie énergétique.

 

solaire Beem panneaux équipe

L’équipe de la start-up est actuellement composée d’une trentaine de personnes. © Beem Energy

 

Comment fonctionne le kit ?

Une fois installé, il est relié au réseau électrique via une prise électrique classique. Les électrons produits par les panneaux vont alors se diriger vers le point de consommation le plus proche et alimenter les appareils électriques en marche. Si toute l’énergie produite n’est pas consommée, elle repart sur le réseau électrique.

Autre particularité : il s’agit d’un produit modulaire. On peut ainsi relier jusqu’à trois kits sur une seule et même prise électrique. Chaque extension se relie au kit principal avec un connecteur. Un peu à la manière de briques que l’on viendrait empiler. Les clients qui ont goûté à la technologie et qui en sont satisfaits ont tendance à en acheter un deuxième, voire un troisième. C’est comme ça que l’on créée une notion de récurrence.

 

Combien ce kit permet-il d’économiser sur sa facture ?

Les économies réalisées vont dépendre de deux facteurs : d’abord du niveau d’ensoleillement du site où ont été installés les panneaux, mais aussi du prix du KWh.

Au lancement du kit, nous avions estimé qu’il permettait de réaliser environ 80 € d’économies par an et qu’il fallait entre huit et dix ans pour le rentabiliser, selon que l’on se situe dans le nord ou le sud de la France. Aujourd’hui, avec la flambée des prix, on a réévalué l’économie à 100 € par an en moyenne. Pour le rentabiliser, il faut actuellement entre six et huit ans, sachant que nos panneaux sont garantis en performance 25 ans.

 

Faut-il une autorisation pour l’installer chez soi ?

Il n’y a besoin d’aucune autorisation pour installer un kit s’il est à moins d’1,80 m de haut. Donc pas besoin de consulter le plan d’urbanisme local. Il suffit d’effectuer une déclaration auprès d’Enedis pour les prévenir qu’on produit une partie de son énergie. C’est une démarche très simple, qui ne prend que 15 minutes sur internet.

 

Sur quel type de dispositif vous êtes-vous appuyé au lancement de Beem Energy ?

Entre la R&D et le stockage des composants, l’investissement de départ était très important. C’est pour cette raison que nous avons effectué une levée de fonds de 2 M€ en 2019 pour notre lancement. Cela nous a permis d’industrialiser notre premier kit, lancer la production de masse et commencer à recruter l’équipe. Ensuite, autour de fin 2020, nous avons officiellement lancé notre site e-commerce et vendu en ligne nos premiers produits.

 

Les ventes ont-elles rapidement décollé ?

Oui, à partir du moment où notre site de vente en ligne a été lancé, nous avons subi une accélération considérable. Dès la première année d’exercice, nous avons vendu plus de 2 000 kits. Nous avons atteint notre premier mégawatt décentralisé au bout de 18 mois et le deuxième trois mois après. Actuellement, nous affichons une croissance encore plus rapide : nous allons réussir à produire un nouveau mégawatt par mois à moyen terme et nous allons également bientôt atteindre les 10 000 kits écoulés. Ce rythme intense nous a permis de faire passer l’équipe de dix personnes au lancement du site, à une trentaine actuellement.

« La clé, ça a été de s’affranchir des contraintes techniques en prenant le parti de donner le stylo au designer et pas à l’ingénieur. »

Comment Beem Energy a-t-elle innové en matière d’expérience utilisateur ?

La clé, ça a été de s’affranchir des contraintes techniques en prenant le parti de donner le stylo au designer et pas à l’ingénieur. Du coup, il a commencé par chercher ce qui allait résonner émotionnellement chez les gens et leur donner envie. C’est pour cette raison que nous avons travaillé l’esthétique et le motif de nos panneaux, mais aussi le schéma d’installation de nos kits pour concevoir la façon la plus simple de poser soi-même un kit solaire.

Au départ, nous avons rencontré des gens du métier qui nous disaient que ça ne marcherait pas. Que faire un panneau solaire différent des panneaux traditionnels, ça ne pourrait pas fonctionner. Que ça coûterait trop cher à produire. Ou que le design d’un panneau n’intéressait pas les particuliers et qu’il s’agissait uniquement d’une question de prix. Heureusement, les deux dernières années nous ont prouvé le contraire !

 

Le volet communautaire semble également central dans votre stratégie ?

Il y a effectivement un volet communautaire extrêmement fort dans ce qu’on est en train de faire. D’ailleurs, les foyers qui s’équipent de nos kits le font aussi pour sentir qu’ils jouent un rôle concret pour la transition. Les utilisateurs voient également la communauté grandir au fil des mois, avec un impact exponentiel à la clé. Nos clients ont envie de sentir qu’ils ont initié un mouvement qui prend de l’ampleur et qu’ils poussent le reste de la société à le rejoindre.

« Nous sommes sur une trajectoire où l’on va quasiment dix fois plus vite que ce qui est demandé par le gouvernement. »

En quoi Beem Energy contribue-t-elle au développement des énergies renouvelables à l’échelle nationale ?

Aujourd’hui, le gouvernement appelle à aller deux fois plus vite sur le développement des énergies renouvelables en France. Pour déployer un parc solaire de 5 MW, il faut en moyenne cinq ans en France. Avec notre kit, il va falloir environ six mois. Nous sommes donc sur une trajectoire où l’on va quasiment dix fois plus vite que ce qui est demandé par le gouvernement. Et nous avons la conviction qu’en mettant l’individu au service du collectif, nous pouvons accélérer bien au-delà que ce qu’envisage le gouvernement sur le déploiement des énergies renouvelables en Europe.

Quel regard portez-vous sur l’accélération du marché des énergies renouvelables ?

C’est une tendance de fond qui existe depuis notre lancement : le besoin en solutions de production d’énergies alternatives est de plus en plus pressant. Elle est catalysée par la flambée des prix de l’énergie. Pourtant, le prix du KWh augmente depuis 15 ans quand celui du solaire baisse. Il y a un effet ciseau très vertueux qui se crée : décentraliser de l’énergie devient de plus en intéressant économiquement. Sortir des énergies fossiles, même si c’est dans le cadre d’une crise, reste une bonne chose pour lutter contre le changement climatique.

L’autre point positif, c’est que ces crises ont tendance à accélérer les changements de comportement des particuliers, ce qui va forcément aussi dans le bon sens.

Pour autant, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir : on a franchi cette année en France les 100 000 foyers équipés en autoconsommation sur un parc de 30 millions de logements. C’est donc aussi à l’État de faire bouger les choses.

Quels sont selon vous les enjeux d’avenir du secteur ?

Il y a tout d’abord un enjeu d’adoption de moyens de production d’énergie bas carbone qui est clé dans un monde qui a été construit sur du fossile. Le second, qui est au moins aussi important, est l’enjeu de sobriété, d’évolution des usages et de pédagogie. Je suis convaincu que ce sont les deux clés pour réussir à avancer main dans la main. Cela devra forcément passer par une véritable prise de conscience des particuliers. Il faudra intégrer la sobriété comme quelque chose d’apprécié. Une forme d’engagement mais qui ne soit plus perçue comme une contrainte. Beem Energy sera là pour les accompagner !