Couverture du journal du 27/11/2020 Consulter le journal

« On est déjà dans le coup d’après »

Dans la tourmente que vivent les entreprises depuis un mois, les banques sont en première ligne. Acteur régional très présent, le CIC Ouest et ses 2500 collaborateurs, a dû, comme les autres, s’adapter très rapidement au nouveau contexte. Son directeur général, Laurent Métral, dresse avec nous un premier bilan d’étape.

De quelle manière le CIC Ouest s’est-il mis en ordre de marche par rapport à la situation d’urgence ?

L’actualité est pour nous très chargée depuis le démarrage du confinement et les premières réalités qui sont venues percuter nos clients. Ça a amené une réorganisation en interne. On a été face à la nécessité d’assurer la continuité de service de la banque au sens large et de son rôle au chevet de l’économie. Ce qui a impliqué pour nos agences, dans un premier temps, de rester complètement ouvertes, avec des collaborateurs qu’il fallait également préserver. On a donc mis en place des situations de télétravail pour faire tourner nos collaborateurs sous forme de « quatorzaine », tout en mettant en place les dispositifs de gestes barrières… Puis, avec le renforcement du confinement, on est resté ouverts, mais rideaux fermés, avec une régulation plus importante des flux entrants dans les agences.

On avait un plan de continuité d’activité qui était déjà prêt, mais pas dans les mêmes dimensions ! Il a fallu l’adapter. On a mis une semaine à peu près pour bien se régler. 
Aujourd’hui, on a 40% des équipes sur sites, en agence ou au siège et 60% qui sont soit en arrêt, soit en télétravail. Nos équipes se sont adaptées dans ce contexte hostile et d’urgence et à une vitesse que personne ne pouvait envisager en interne. 

C’est une bonne surprise ?

Ces dernières années, on a travaillé en termes de management autour du collaboratif, de l’autonomie et de la responsabilité individuelle et collective. Je pense que ces aspects-là ont payé dans notre capacité à nous adapter. Dans un contexte un peu normal, les pas que l’on faisait semblaient normaux et là, tout à coup, ce n’était pas des pas qu’il fallait faire, mais des enjambées et ce travail en amont a été vraiment payant.

Les collaborateurs ont pris conscience aussi de la nécessité de notre présence obligatoire pour assurer le lien entre cet arrêt de l’économie et la reprise. On a une vraie responsabilité dans la mise en place des Prêts Garantis par l’État (PGE). 
Si nos organisations internes font défaut, ce sont les entreprises qui en subiront les conséquences.

Avec seulement 40% d’effectif sur sites, êtes-vous en capacité de répondre au flux des demandes des entreprises ?

Notre activité a été chamboulée : un certain nombre de services se sont retrouvés avec une activité très faible et d’autres avec de fortes activités. On ne veut pas recourir au chômage partiel : on estime que d’autres entreprises en ont plus besoin. On a donc sollicité des collaborateurs qui pouvaient être en dispense d’activité pour renforcer nos équipes Engagement, Entreprises, Assistance dans les PGE. Un peu plus d’une trentaine de personnes au siège ont ainsi été réaffectées sur des activités plus stratégiques et elles ont accepté sans hésitation afin que la banque puisse tenir son rôle.  

On a aussi revu très rapidement les délégations pour l’octroi de crédits pour nos chefs d’agence et nos chargés d’affaires. Pour un directeur d’agence Entreprise, on est ainsi passé à 3 M€ de délégation. Et on a unifié ce montant alors que jusque-là il variait plutôt en fonction de la personne.

En parallèle, on a multiplié par deux les comités de crédit pour tous les dossiers qui dépassent les délégations des commerciaux afin d’être les plus rapides possible dans la prise de déci­sion, l’octroi et la mise en place du dossier PGE. Enfin, les commerciaux en télétravail ont une véritable capacité opérationnelle.

Quelles sont les modalités de report d’échéances des prêts en cours ?

On doit être le seul groupe bancaire à avoir proposé à nos clients le report d’échéances jusqu’à septembre en automatique et en systématique, à quelques exceptions près. Ensuite, libres à eux de s’en saisir ou pas, sachant que la très grande majorité a utilisé cette facilité.

S’agissant des Prêts Garantis par l’État, quel est le nombre de demandes reçues à date, pour quel encours global ? 

Le process est encore relativement récent : il y a beaucoup d’entreprises qui prennent le temps de discuter avec leur 
expert-comptable et leurs partenaires bancaires, pour essayer de bien diagnostiquer leur besoin. On est donc très loin du pic.

Aujourd’hui, on a plus de 4 500 dossiers acceptés, pour un encours de 788 M€ sur les 22 départements où l’on est présent. Ces dossiers se répartissent d’un côté avec près de 3 200 dossiers pour un encours de 195 M€ dans les agences grand public qui couvrent les professionnels – artisans, commerçants, CHR, professions libérales – et de l’autre côté, avec 1 365 dossiers sur la partie entreprises « classiques » et ETI pour 592 M€ d’encours.

Pour la Loire-Atlantique, on est à plus de 800 dossiers pour 126 M€, dont 210 (86 M€ d’encours) pour la partie entreprises et 596 (40 M€) pour les professionnels. Sachant que nous avons des parts de marché importantes sur ce segment : on est présent dans 2 entreprises sur 3 et si j’ajoute les professionnels, dans 1 sur 3.

Mais il faut prendre un peu de distance vis-à-vis de ces chiffres. La vitalité d’un territoire peut jouer. Sur la Loire-Atlantique, où nos portefeuilles sont de très bonne qualité, on a beaucoup d’encours parce qu’on n’a pas les mêmes parts de marché que dans l’Orne ou le Berry par exemple. Le seul élément vraiment important finalement, c’est le taux de refus.

Justement, quelle est la politique de risque de la banque par rapport au PGE ? 

Les refus restent vraiment très marginaux. Sachant qu’il y en a deux types. Avec, d’une part, ceux qui ne sont pas de notre responsabilité, puisque ce sont des dossiers qui ne sont pas éligibles selon les règles du PGE. D’autre part, il y a des dossiers sur lesquels on ne se positionne pas, avec donc un vrai refus de la banque. Sur ces dossiers, on estime que l’entreprise était arrivée, avant la crise, dans une position structurellement difficile et qu’il y avait des échéances compliquées à très court terme ; l’épisode Covid ne faisant qu’accélérer quelque chose d’inéluctable. À ce stade, on est entre une vingtaine et une trentaine de dossiers refusés ou en cours de discussion avec le Médiateur du crédit. C’est faible, mais on y est très attentif, car on sait qu’on ne nous fera pas de cadeaux et que l’on parlera sans doute beaucoup plus de nos vingt refus que des 4 500 dossiers acceptés. 

Que conseillez-vous aux entreprises ?

Ce qui est acquis aujourd’hui, c’est qu’on sera au mieux sur une reprise en ‘‘U’’  1, avec des secteurs qui connaîtront une reprise très différente et surtout très décalée. On aura, pour certains clients, une année 2020 qui peut être très blanche en termes de chiffre d’affaires, avec une reprise plutôt en fin d’année, voire en 2021… Il peut donc y avoir un intérêt d’aller sur le PGE en deux ou trois fois si la quotité2 n’a pas été atteinte.

Ce qu’on essaie de voir avec le chef d’entreprise, c’est son 
besoin et si celui-ci est urgent. Tout le monde n’a pas été atteint par cette crise avec la même vigueur. Certains avaient des matelas de trésorerie, pour d’autres, c’est plus compliqué. 

Si le besoin n’est que de 15% aujourd’hui3, on milite auprès du chef d’entreprise pour être sur ces 15% et se laisser la capa­cité de revenir plus tard. C’est une question de responsabilité : il n’y a pas de droit à tirage ! On souhaite, et c’est le message qui a été porté aux équipes, apporter à nos clients bienveillance et professionnalisme. C’est notre rôle de banquier d’avoir un discours qui nous semble raisonnable et responsable et non pas juste d’être dans la compassion et dans le systématisme des 25%. Nos clients attendent de la réactivité pour leur demande, que l’on facilite ces recours, et qu’on exerce cela avec professionnalisme, de la franchise et de la transparence. Cette dernière est nécessaire : plus tôt on pourra communiquer sur les difficultés présentes, mais aussi futures, et mieux on anticipera les solutions au-delà du PGE qui, bien qu’indispensable, ne sera pas suffisant. L’objectif est de faire en sorte que le chef d’entreprise n’arrive pas en septembre ou octobre devant un mur de dettes avec des reports d’échéances, de déclarations, qui, à un moment donné, dans tous les cas, seront à payer…

Quels sont les secteurs les plus demandeurs de PGE aujourd’hui ?

Un des effets malheureusement de cette crise, c’est qu’elle est d’ampleur assez générale : l’ensemble des secteurs est impacté. Après, il peut y avoir quelques entreprises qui tirent un peu mieux leur épingle du jeu ou souffrent moins et d’autres qui sont plus dans le dur. Le BTP, l’automobile, l’ensemble de notre clientèle professionnelle sont touchés de plein fouet. Mais on voit la résilience de nombreux chefs d’entreprise qui font montre d’initiative, de combativité pour essayer d’amortir le choc. 

Y a-t-il des actions particulières prévues pour certaines typologies de clients ?

L’accompagnement des clients en difficulté, on en a toujours fait. Nous prévoyons d’activer de manière un peu plus forte des solutions que nous avions déjà et de les rendre plus automatiques, plus simples. Par exemple, sur la clientèle professionnelle, on met en place des autorisations de découvert ponctuelles supplémentaires, des reports sur des échéances de prêts immobiliers de résidence principale, voire de prêts 
à la consommation parce que, pour les professionnels et professions libérales, les patrimoines entreprise et privé sont souvent confondus. 

Sur la partie CHR, on a aussi des discussions avec un certain nombre de distributeurs pour étudier des reports lorsqu’on a des clients communs. On se met alors dans la position de la courroie de transmission. 

On a aussi un rôle de conseil sur ce qu’ils peuvent faire sur la modulation des montants de leurs prélèvements fiscaux qui, pour beaucoup de chefs d’entreprise ne sont pas maîtrisés. 

Et on a mis en place la gratuité des frais de rejets unitaires, sur demande du client. Ce qu’on ne souhaite pas en effet, c’est que les entreprises rejettent les fournisseurs en bloc, ce qui générerait de vrais problèmes. 

Les délais de paiement sont un autre des problèmes cruciaux pour les entreprises. Le SEPAmail peut être une solution pour réduire ces délais. Quelle est la politique du CIC en la matière ?

On avait un projet, SEPAmail Rubis4 abandonné début 2020 car il n’avait pas rencontré le succès auprès de nos entreprises clientes. Sur ces aspects-là, on a encore un peu de travail à faire pour les accompagner vers nos solutions e-facture qui permettent d’améliorer les délais de paiement. Même si, pour moi, les délais de paiement sont plus une question de responsabilité individuelle que d’outils. 

Au-delà du soutien immédiat à la trésorerie des entreprises, le CIC compte-t-il soutenir l’économie locale ? Si oui, de quelle manière ?

On veut arriver à maintenir l’existence d’un certain nombre de manifestations ou d’institutions culturelles ou sociales qui sont un élément important dans l’attractivité d’un territoire. On le fait avec d’autant plus de facilité que l’on s’inscrit dans des programmes pluriannuels. On maintiendra donc nos actions de sponsoring et de mécénat pour 2020 et 2021 au même niveau, soit près d’1,5 M€ par an pour nos partenaires nantais.

On avait aussi des engagements de recrutements. L’année dernière, on avait signé 90 contrats d’alternance et on devrait maintenir ces engagements cette année. 

Enfin, le troisième engagement, c’est le fait de continuer notre rôle de proximité de banquier auprès de nos clients. Demain il va falloir que l’on continue d’envisager des projets de croissance externe, d’investissements. On sait que cette relance sera sans doute compliquée, sans doute longue. Et cela va se faire dans un contexte de taux bas qui n’est pas le plus favorable pour la banque… En même temps, dans une période de récession économique, on sait qu’on aura quelques soucis à aller chercher de la commission et on aura parallèlement un effet risque qui augmentera. Mais c’est notre cuisine interne. On a eu un résultat historique en 2019 de 113 M€ qui nous permet d’envisager avec sérénité, pour nos collaborateurs mais aussi pour nos clients, un accompagnement sur le long terme. La seule sortie que l’on voit, c’est, à nouveau, un développement du territoire. La vitalité de CIC Ouest dépend de la vitalité de celui-ci, de nos entreprises.

En tant que dirigeant, quelles leçons tirez-vous de ces premières semaines ?

Il y a plein de choses que l’on a réussi à faire qui sont pour nous un vrai capital et qui peuvent servir de levier pour la suite. On est, par exemple, allé très vite sur le télétravail et on ne reviendra pas en arrière. Dans les mesures d’adaptation que l’on a opérées aussi grâce à notre informatique, on ne reviendra pas non plus en arrière : sur l’automatisation, la dématérialisation d’un maximum de choses et la simplification des process pour nos clients et nos chargés d’affaires afin que ces derniers puissent se concentrer sur leur valeur ajoutée : être en discussion avec le chef d’entreprise pour l’aider à se projeter sur le rebond. 

Comment voyez-vous l’avenir ?

On a beaucoup d’interrogations et d’incertitudes sur la reprise et il n’y a rien de pire pour l’économie. Comment le consommateur va-t-il sortir de cette crise ? Est-ce que la consommation va repartir ? Est-ce qu’on aura une perte de confiance ? Si les entreprises réduisent leurs frais de fonctionnement, un certain nombre d’autres activités pourront être touchées, l’intérim, la communication et la publicité, le tissu associatif aussi… Il y a quelques semaines, on aurait évoqué la problématique du recrutement pour les entreprises, et désormais on pourrait bientôt voir une remontée du chômage.

Aujourd’hui, ce qui me semble important, même si tout le monde est dans une situation d’urgence, c’est déjà d’envisager la reprise et ses modalités et de voir comment on met en place les éléments nécessaires pour permettre à tout le monde de franchir ce cap. Comme pour beaucoup d’entreprises, il y a le temps de la crise et, en même temps, on est déjà dans le coup d’après, dans le rebond. J’ai d’autant plus d’espérance que la Loire-Atlantique a toujours été un territoire très collaboratif, d’entraide des réseaux, des écosystèmes. Ça devrait être un élément majeur dans notre capacité à rebondir.

1. Selon les économistes, la reprise pourrait suivre différents modèles : en V, la crise serait suivie d’un rebond rapide. En U, la crise courrait sur un ou deux trimestres, suivi d’un long rattrapage avant de retrouver le rythme de croissance d’avant la crise.

2. Le montant de la couverture garantie par l’État varie en fonction du chiffre
d’affaires de l’entreprise.

3. Le PGE ne peut dépasser un plafond de 25% du chiffre d’affaires HT 2019 ou du dernier exercice clos, exception faite des entreprises nouvelles ou innovantes.

4. SEPAmail Rubis est une application permettant d’envoyer des demandes de règlement par mail avec pièce jointe et d’initier les paiements correspondants à ces demandes.

Crédit photo Laurent Métral : C. Blanchard