Couverture du journal du 01/03/2024 Le magazine de la semaine

Pascal Bongert, gérant du Laboratoire Bongert : « L’innovation fait partie de notre ADN »

Fondé il y a plus de 50 ans, le Laboratoire Bongert (groupe Kheops) est une référence nationale en matière de conception et fabrication de prothèses dentaires. Basée à La Roche-sur-Yon (Vendée), l’entreprise familiale gérée par Pascal Bongert axe sa stratégie de développement sur une innovation permanente centrée sur le digital et la 3D. Objectifs : anticiper et répondre aux besoins de demain de ses clients et pérenniser l’activité.

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Pascal Bongert, gérant du Laboratoire Bongert. ©Benjamin Lachenal

Quel est l’activité du Laboratoire Bongert ? Et qui sont vos clients ?

Nous concevons et fabriquons des prothèses dentaires sur-mesure. Nos clients sont des chirurgiens-dentistes et orthodontistes, dans toute la France. Dès qu’un patient a besoin d’une prothèse esthétique ou fonctionnelle, le dentiste prend une empreinte et l’envoie à un laboratoire dentaire, qui se charge de réaliser ce dispositif médical.

Le Laboratoire Bongert appartient à la holding familiale Kheops, créée en 1999 et entièrement tournée vers le secteur dentaire, dont je suis également le gérant. On y retrouve deux autres laboratoires : Dental Cap Océan à Coëx (filiale) et l’Atelier des Olonnes (agence dépendant du laboratoire Bongert). Une quatrième entité, Ixi Prod, installée à Mouilleron-le-Captif, se consacre quant à elle uniquement à l’impression 3D métal.

Comment a débuté l’histoire de cette entreprise familiale ?

Au retour de la guerre d’Algérie, mon père, Michel, arrive par hasard en Vendée, à La Roche-sur-Yon, à la recherche d’un travail comme prothésiste dentaire. Lorrain d’origine, il est suivi par ma mère, Michelle, infirmière à domicile. En 1969, alors qu’ils sont sur le point de retourner s’installer en famille dans les Ardennes, le patron de mon père décède. Mes parents décident alors de reprendre l’affaire le 1er janvier 1970.

Mon père avait une forte notion du service client, notamment en ce qui concerne la logistique, que ce soit pour la livraison ou pour récupérer les commandes auprès des cabinets dentaires. Dans un souci de qualité et d’efficacité, il a rapidement fait le choix de créer ses propres tournées et a recruté plusieurs chauffeurs. Pour desservir ses clients situés hors de la Vendée, dans le grand Ouest, il a fait appel à un service de messagerie. Cela a donné un coup d’accélérateur au développement de l’entreprise. En dix ans, nous sommes passés de quatre à 40 collaborateurs. Nous étions l’un des cinq laboratoires dentaires les plus importants de France. Pour accompagner ce développement, le laboratoire avait d’ailleurs déménagé sur un plus grand site à La Roche-sur-Yon, à côté duquel se trouvait la maison familiale.

Comment êtes-vous arrivé dans l’aventure ?

C’était au début des années 80 et ce n’était pas du tout une évidence. Je venais de rater mon bac. Mon père m’a mis une blouse sur le dos et c’est donc par hasard que je me suis lancé dans un apprentissage de prothésiste dentaire, alors que j’étais plutôt attiré par l’informatique. Cette passion ne va pas me quitter. Et en 1986, j’ai convaincu mes parents d’équiper le laboratoire d’ordinateurs pour la partie bons de livraison et facturation. Nous étions très précurseurs à une époque où la grande majorité des entreprises en étaient encore au papier-crayon.

Entretemps, l’activité avait continué à prospérer et mes parents avaient décidé de construire un nouveau laboratoire cinq fois plus grand, toujours à La Roche-sur-Yon. À la fin de la décennie, l’entreprise comptait 90 salariés environ. Nous étions l’un des trois leaders français et un mastodonte dans notre univers ! À titre de comparaison, le nombre moyen de salariés dans un laboratoire était de deux. Il est aujourd’hui de quatre.

Au cours de la décennie suivante, vous avez partiellement quitté l’entreprise. Pourquoi ?

Je suis parti pour gérer un laboratoire dentaire dans le Finistère dans lequel le laboratoire et des membres de la famille avions des parts. Je revenais quand même deux jours par semaine travailler en Vendée. J’avais une trentaine d’années et je doutais de ma capacité et de ma légitimité à gérer le laboratoire familial. J’avais besoin de diriger « mon » entreprise. J’ai aussi ressenti le besoin de suivre une formation de gestion.

Puis, en 1997, ma mère est décédée. J’ai décidé de revenir travailler avec mon père à 100 %. Nous avons vendu nos parts du laboratoire de Quimper, sur un bilan positif. En cinq ans, j’avais réussi à multiplier les effectifs par quatre (de 4 à 15) et à effacer toutes les dettes. Je me sentais enfin légitime pour prendre la suite de mon père qui venait d’annoncer à la centaine de salariés son prochain départ en retraite.

En septembre 1999, je suis devenu gérant de la SARL Laboratoire Bongert. Mon père m’a épaulé pendant près d’un an et demi. En juin 2000, il a officiellement quitté l’entreprise. À quelques mois près, son départ a coïncidé avec notre emménagement dans nos locaux actuels, en janvier 2001. Ce bâtiment de 2 000 m² est situé au nord de La Roche-sur-Yon, sur l’axe en direction de Nantes, un emplacement stratégique, au bord de la quatre-voies et à proximité de l’A83.

Désormais en première ligne, comment avez-vous orienté l’entreprise ?

J’ai souhaité conserver et consolider son ADN centré sur le service client et l’innovation permanente, tout en la structurant, pour la pérenniser. J’ai donc poussé le Laboratoire Bongert en dehors de ses murs historiques, en créant un établissement secondaire, l’Atelier des Olonnes (2006), et ouvert l’entreprise sur d’autres technologies, comme le digital. À ce dernier titre, j’avais créé en 2001 Scandent et fait l’acquisition de notre première machine numérique. La finalité était de fournir, au Laboratoire Bongert mais aussi à des confrères, un service d’usinage de prothèse dentaires.

J’ai souhaité conserver et consolider l’ADN de l’entreprise centré sur le service client et l’innovation permanente, tout en la structurant, pour la pérenniser. »

L’innovation occupe donc une place centrale dans votre développement?

Oui, elle fait complètement partie de notre ADN. Mon père avait innové du côté des services apportés aux clients. Moi, j’ai plutôt œuvré sur les plans technologique, réglementaire, produit ou encore dans la gestion et la structuration du groupe familial. Nous avons ainsi imaginé notre propre ligne de boîtes d’emballage aux couleurs du Laboratoire Bongert et dans les années 90, nous avons été le premier laboratoire dentaire de France à avoir un service communication et commercial.

Quelle est votre stratégie pour innover ?

Je regarde ce qui se passe ailleurs, dans tous les secteurs d’activité, pour innover dans notre domaine. Nous n’avons pas de service R&D. L’innovation se fait au fil de l’eau et de façon transversale. Néanmoins, il y a six ans, nous avons structuré notre recherche et développement en la canalisant autour de projets bien identifiés et définis, et en y dédiant une équipe pluridisciplinaire et des moyens. Selon les années, on y consacre entre 1 et 2 % de notre chiffre d’affaires. Cela peut sembler faible mais, dans notre métier, c’est plutôt conséquent. La plupart des laboratoires dentaires français ne font pas de R&D. En parallèle, nous participons à des projets de recherche avec des praticiens et l’Université de Nantes.

Notre stratégie, c’est de nous demander de quoi aura besoin demain le couple patient/client (prothésistes dentaires et orthodontistes). Comment rendre les prothèses plus agréables, plus fonctionnelles, avoir des matériaux plus légers, plus élégants ou comment améliorer les process techniques et les mettre en œuvre : voilà ce qui guide nos projets d’innovation. Nous échangeons beaucoup avec les praticiens et les professeurs de l’Université de Nantes pour identifier ces besoins et faire ensuite des tests cliniques. Certains étudiants (doctorants en chirurgie dentaire, NDRL) établissent même des thèses sur certains projets que nous menons. Par exemple, sur la mise en place d’une méthode pour faciliter et sécuriser l’empreinte des implants dentaires.

Les innovations numériques et l’impression 3D ont fait la réputation du Laboratoire Bongert. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous sommes l’un des premiers laboratoires français dentaires à avoir adopté ces technologies innovantes, ce qui nous a effectivement permis de nous démarquer de la concurrence et d’être aujourd’hui encore dans le top 3 des laboratoires dentaires français. Elles ont forcément impacté nos savoirs et nos compétences – il a fallu se former -, nos process ou encore le choix du matériel.

Dès 1992, nous avons ainsi été précurseurs en nous équipant de notre premier laser pour faire de la soudure, et d’un serveur informatique. Cela nous a apporté de l’efficacité, de la fluidité, des process plus productifs et mieux encadrés. Cela est d’autant plus vrai, qu’à la fin de la décennie, nous avons obtenu la norme Iso 46 001 . Cette certification garantit le respect de la réglementation et la qualité des process de fabrication pour les dispositifs médicaux. L’avoir est non seulement un gage de confiance pour nos clients mais a également structuré nos méthodes de conception et de fabrication.

Le développement du numérique et l’arrivée de la 3D à l’aube de l’an 2000 ont fortement révolutionné notre métier de prothésiste dentaire, avec une forte rupture technologique. Ainsi, la méthode traditionnelle à base de cire utilisée depuis toujours pour la réalisation d’empreintes est depuis vingt ans progressivement remplacée par la caméra numérique. Cet outil numérise la bouche du patient. Puis nous réalisons la prothèse à partir d’un fichier numérique.

Aujourd’hui, 40 % de nos clients disposent de cette technologie. Pour être en phase avec leurs besoins, nous avons fortement développé ces compétences entre 2015 et 2020. C’est à ce moment-là, en 2016 précisément, que nous avons d’ailleurs créé la marque Digital Labs by Bongert. L’objectif est de faire entrer le Laboratoire Bongert dans le monde de demain, de le faire identifier comme une référence numérique dans notre métier et de renforcer ainsi son image de laboratoire innovant.

Et quid de la 3D ?

En 2008, nous avons arrêté l’usinage et fermé Scandent, qui nous servaient pour l’usinage des prothèses dentaires, pour nous orienter vers la 3D. Les solutions additives sont en effet parfaitement adaptées à notre métier : chaque prothèse est un prototype car chaque bouche est unique. Les prothésistes dentaires sont ainsi devenus les premiers utilisateurs à grande échelle de la 3D. Au sein du laboratoire, le développement de cette technologie s’est accéléré à partir de 2010 avec l’acquisition de nouvelles machines puis grâce à un partenariat outre-Atlantique.

De quelle façon ?

En 2014, j’ai rencontré les Canadiens de 3DRPD Canada qui, comme moi, faisaient des recherches sur des process numériques pour imprimer en 3D métal. Ils étaient un peu plus avancés que nous. De cette rencontre est née la société 3DRPD Europe qui est devenue, en2020, Ixi Prod. La holding familiale Kheops en est alors actionnaire majoritaire à 90 %, eux à 10 %. Ils sont depuis sortis de cet actionnariat en 2020. Mais nous restons partenaires car nous avions ouvert, en 2014, un centre de production aux États-Unis, dans l’État de New York. Son nom : 3DRPD USA. Kheops est actionnaire à hauteur de 15 %. À travers ce partenariat, nous partageons nos connaissances et nos réseaux, et nous menons des programmes de recherche communs autour de solutions par frittage laser (impression 3D métal à l’aide de laser, NDLR).

Quels sont les enjeux auxquels votre secteur d’activité doit faire face et comment y répondez-vous ?

La nouvelle réglementation européenne 2017/745 sur les dispositifs médicaux, entrée officiellement en application en mai 2021 , est l’un des principaux défis auxquels la profession doit faire face. C’est une évolution importante pour renforcer la sécurité des dispositifs médicaux, dans l’intérêt des patients. Elle implique notamment des changements de matériaux et une meilleure traçabilité de tous les matériaux utilisés. Toutes ces données médicales sont enregistrées pour chaque patient à l’échelle européenne. Ce qui implique d’investir dans les outils, les process et les compétences, de modifier en profondeur les logiciels. C’est aussi du temps en plus à consacrer à ces tâches administratives, sans compter que certaines zones du règlement sont floues.

Heureusement, grâce à une veille permanente, nous avions anticipé cette réglementation et nous sommes déjà aux normes.
La pression économique, engendrée entre autres par l’inflation et la hausse du prix des matières premières et de l’énergie, est un autre enjeu du moment. Elle touche de plein fouet le secteur des dispositifs médicaux et risque de mettre en déséquilibre notre fabrication 100 % française à laquelle nous sommes tant attachés depuis 50 ans et que nous revendiquons comme une identité de marque forte. Et c’est donc à contrecœur, dans un souci de maintenir un certain niveau de productivité, que nous proposons une petite gamme de dispositifs médicaux que nous faisons fabriquer en Chine depuis ce mois de mai. Cela ne représente qu’1% du CA du laboratoire en 2023 mais ces produits d’importations cassent nos codes.

Laboratoire Bongert, Vendée, prothèse dentaire.

Réalisation d’une prothèse dentaire en 3D. © Pix Machine

Quels sont vos projets ?

À court terme, il y a le déménagement d’Ixiprod en 2024. Actuellement hébergée dans les locaux du Laboratoire Bongert, la société aura son propre bâtiment de 200 m² de l’autre côté de la rue. Cet investissement de 400 000€ doit accompagner les perspectives de croissance de cette filiale, et permettre l’acquisition de nouvelles machines.

Mais à bientôt 62 ans, mon grand projet est de transmettre l’opérationnel du groupe familial. Il y a trois ans, j’ai mis en place un Codir pour faire en sorte que le groupe et ses filiales soient pérennes, même sans moi. Et depuis une petite année, j‘ai commencé à me retirer de l’activité quotidienne, tout en gardant la main sur la coordination, les orientations stratégiques, le positionnement, la veille et la R&D. Cette transmission concerne à la fois mes équipes et deux de mes enfants qui travaillent avec moi : Pierre, 30 ans, responsable de production et du développement d’Ixiprod et futur gérant de cette filiale, et Marc, 27 ans, responsable des Ressources humaines du laboratoire Bongert et d’Ixiprod. C’est un peu par hasard s’ils sont dans le groupe. Rien n’était prémédité.

Même si Pierre possède quelques parts, aucun de mes deux fils ne s’est positionné sur la reprise capitalistique de la « Maison Bongert ». Je leur laisse le choix et la liberté de leur décision. Ce n’est pas parce qu’ils s’appellent Bongert qu’ils doivent forcément devenir la troisième génération d’entrepreneurs du groupe. Pour autant, que ce soit à mes enfants ou à une personne extérieure, je ne veux pas transmettre à n’importe qui. Il doit y avoir un vrai projet avec des valeurs humaines fortes. Dans cette perspective, je prépare la transmission de l’ensemble de mes fonctions pour pérenniser chaque entité du groupe. Ensuite, je pourrai m’effacer.

laboratoire Bongert, Vendée, prothèse dentaire

Prothèse dentaire. © Antoine Martineau

Le Laboratoire Bongert en chiffres

• 95 salariés (Groupe : 125)
• 7,7 M€ de CA en 2022 (Groupe : 10.9 M€)
• 280 clients
• 65 000 prothèses produites par an (Groupe : 85 000)