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Entretien avec Stéphane Alligné, PDG de Dotnet : « l’entreprise, c’est l’ascenseur social par excellence ! »

Dirigeant de Dotnet, éditeur nantais de logiciels Saas, Stéphane Alligné est aussi l’auteur d’un premier livre. Intitulé Commerce & e-commerce – L’audace d’entreprendre qui devrait être suivi de deux tomes, il y évoque sans langue de bois les expériences et rencontres, heureuses ou non, d’un parcours entrepreneurial riche malgré ses 39 ans.

Stéphane Alligné, PDG de Dotnet

Stéphane Alligné, PDG de Dotnet © Benjamin Lachenal

Quel type d’entrepreneur êtes-vous ?

Je suis un créateur. Je ne suis pas du tout en capacité de reprendre une entreprise pour réaliser l’optimisation d’un centre de profit existant. Je fonde des entreprises, qui marchent ou non d’ailleurs, mais qui toutes partent de zéro, même pas d’un produit ou d’un outil à commercialiser. Ce que j’aime, c’est d’abord trouver l’idée, puis le produit ou le service et enfin le commercialiser, et ça uniquement sur le digital.

Diriez-vous que vous êtes tout le temps en veille ?

Disons que l’on est tous confrontés à un moment donné à un besoin, que ce soit d’un produit ou d’un service et en général pour moi ça commence comme ça, en réaction à des réponses qui me sont proposées et qui ne me conviennent pas. J’essaie alors de trouver une autre réponse.

Après, des idées, il en existe beaucoup, mais qui soient exécutables et monétisables, c’est un autre sujet… C’est un peu le problème aujourd’hui avec les start-up qui enchaînent des levées de fonds. Beaucoup ont des idées et sont enclines à lever des fonds, mais ensuite la viabilisation du projet, c’est une autre paire de manches. Ma première société et celle-ci ont été créées sans argent, juste avec les idées et la niaque. Et pourtant, Dotnet est pérenne. Aujourd’hui, on est une quinzaine, on a fait 1 M€ de chiffre d’affaires en 2021 pour 300 000 € de résultat et on est rentable depuis la première année en 2015.

L’argent des investisseurs est pour moi dilapidé aujourd’hui. Alors que les levées de fonds sont extrêmement utiles pour les sociétés en développement. De mon point de vue, une entreprise doit rapidement montrer sa capacité à être viable. Celle qui a besoin de 5M€ pour générer 1 M€ de chiffre d’affaires, sans même parler de rentabilité, c’est qu’il y a un problème. Alors qu’a contrario, une entreprise qui a déjà montré sa capacité à générer du cash-flow, de la rentabilité, et à créer de la valeur ajoutée, aurait besoin de cash pour passer un palier. Même si, personnellement, pour me développer je mise toujours sur l’auto-financement. Ma vision des choses, c’est la gestion en bon père de famille. Ce qui n’empêche pas de bien rémunérer les collaborateurs. On a mis en place l’épargne salariale depuis quasiment le début, ils ont trois primes mensuelles cumulables…

Quelle est votre idée avec la publication d’une trilogie ?

L’idée est de proposer un partage d’expérience car en quinze années d’entrepreneuriat j’ai vu pas mal de choses. Dans le premier tome qui est paru en octobre, j’ai commencé à en raconter une petite partie. J’ai voulu partir de la pratique, en montrant qu’on peut faire de bonnes et de mauvaises rencontres, qu’il peut y avoir de bons et de mauvais sujets et expliquer comment je les ai appréhendés. Après, est-ce que je les ai bien ou mal appréhendés, ça c’est un autre débat ! Mais au moins je partage cette expérience, dont le seul but est de faire éviter à d’autres ces écueils rencontrés.

L’objectif de cette trilogie n’est pas pécuniaire : je ne touche pas d’argent sur la vente de ces livres, l’intégralité étant reversée aux associations que l’on soutient : Croix Rouge, Unicef, l’association Ilot pour les personnes en réinsertion, Les apprentis d’Auteuil, la Ferme des animaux sauvés de la mort… Tout un ensemble d’associations que l’on a sélectionnées avec les collaborateurs.

Votre livre comprend deux parties très différentes, entre le témoignage de votre parcours entrepreneurial et une autre, très pratique, de conseils pour réussir, en particulier dans le e-commerce. Pourquoi ce choix ?

Ce premier tome est une sorte d’introduction aux deux autres qui vont suivre, pour voir justement ce que veulent les lecteurs : est-ce que ce sont les 60 premières pages où je raconte mon vécu ou bien la pédagogie qui suit ? Et je me rends compte que depuis qu’il a été publié en octobre, c’est plus cette première partie qui intéresse.

Dans cette introduction, je fais un voyage dans le temps et dans l’entrepreneuriat ces dernières années, avant la création de Dotnet, puisque je m’arrête juste avant. J’y raconte des rencontres, des expériences, qui sont plus ou moins marquantes et enrichissantes, mais qui, dans tous les cas, méritaient qu’on en parle. Parce qu’elles étaient un parfait exemple d’une situation donnée et parce qu’elles peuvent permettre à un jeune entrepreneur d’éviter les écueils que j’ai pu rencontrer.

Vous écrivez que pour vous l’entreprise est « l’ascenseur social par excellence »…

Oui et j’en ai d’ailleurs indéniablement bénéficié. Je suis fils de paysan et d’un paysan pauvre, qui n’a fait que des mauvais choix dans sa vie. Comme dans des milliers d’autres familles, il y avait un choix à faire pour les études des enfants, car mes parents n’avaient pas la capacité financière de permettre à deux enfants en même temps de faire des études. Et ils ont choisi l’aîné, mon frère. Je partais donc avec peu de possibilités… Je suis parti de chez mes parents à 18 ans et j’ai été déscolarisé immédiatement. J’ai fait de l’intérim pendant un an, j’ai passé le bac en candidat libre, puis j’ai enchaîné avec un BTS Commerce en alternance. J’étais en Vendée et je suis venu à Nantes à ce moment-là.

Pourtant, on dit souvent que l’ascenseur social est en panne en France…

Pour moi il fonctionne très bien ! Avec un bac+2 Commerce, vous pouvez être commercial, si vous n’êtes pas trop mauvais, vous allez, théoriquement, monter au fur et à mesure. Vers 30 ans vous aurez un job d’encadrement et vous continuerez à progresser. Sauf que je ne me suis pas retrouvé dans ce fonctionnement. La patience étant très loin d’être une de mes vertus, je voulais tout, tout de suite. Dès la fin de mon BTS, je savais que je voulais monter une entreprise. Je ne savais pas quoi, je ne savais pas comment, mais c’était évident pour moi. Mon patron en alternance me faisait rêver, alors qu’il n’avait que des problèmes !

DÈS LA FIN DE MON BTS JE SAVAIS QUE JE VOULAIS MONTER UNE ENTREPRISE. JE NE SAVAIS PAS QUOI, JE NE SAVAIS PAS COMMENT, MAIS C’ÉTAIT ÉVIDENT POUR MOI

Qu’est-ce qui vous faisait rêver alors ?

La liberté dont il jouissait. Quand on n’a pas d’actionnaires, elle est incontestable. Certes, on doit assumer ses choix et on ne peut pas échanger de manière collégiale, mais c’est la liberté d’assumer ses choix et j’avais besoin de ça. Du coup, je me suis engouffré dans la création de mon entreprise dès que j’en ai eu la possibilité. Le e-commerce ce n’était pas du tout prévu à la base, je n’étais pas du tout fan d’informatique, mais je suis tombé dedans en BTS, pendant mon alternance. Mon patron m’avait alors demandé de dynamiser le service commercial et j’avais bricolé un site internet.

Quel a été le déclencheur ?

Un accident de moto. J’avais 18 ans et je roulais par tous les temps. Contraint à l’immobilité pendant un certain temps, j’ai réfléchi à ce que je voulais faire de mon existence. J’avais alors une niaque à toute épreuve, pas grand-chose à perdre et tout à gagner ! En cherchant sur internet des pièces pour réparer ma moto, je n’ai pas trouvé ce que je voulais, ça coûtait cher, les délais étaient longs… Je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. J’ai trouvé un fournisseur dans le sud de la France qui acceptait de travailler avec moi… Je me suis dit : « il faut y aller ». Le projet a démarré en 2005.

En évoquant votre parcours entrepreneurial, vous indiquez qu’« il faut semer pour récolter. Or, parfois, c’est la sécheresse ». Qu’entendez-vous par là ?

Pour qu’un projet émerge, il faut parfois en monter plusieurs. Et finalement c’est exactement ce que font les business angels : ils misent sur dix ou quinze chevaux et au final, il y en a un ou deux qui passent la ligne d’arrivée ! Il n’y a pas de hasard, mais des réponses proposées, qui correspondent ou pas. Ou alors, parce que je me suis parfois associé avec différentes personnes, c’est l’associé qui n’est pas le bon. Et finalement, dans ma vision des choses, il vaut mieux que je n’ai pas d’associé, sinon le projet ne sera pas fait comme je l’imagine. À plusieurs, on dit qu’on va plus vite, mais les freins à la prise de décision sont eux aussi démultipliés. Moi, j’ai besoin de réactivité, qu’on avance en permanence, d’innover sans discontinuer, pour conserver l’avance vis-à-vis de la concurrence, garder nos parts de marché.

Dans votre livre, vous évoquez le sujet de l’égo. Faut-il forcément un gros égo pour être chef d’entreprise ?

Je ne pense pas qu’il faille forcément avoir un égo pour être entrepreneur… Mais il ne faut pas non plus être dans le déni et reconnaître que parfois, il a un certain égo, moi le premier ! Le vrai souci, n’est pas dans le fait d’en avoir, mais dans celui de le contester ! À la fois c’est un moteur et notre propre pire ennemi. Par expérience, j’ai eu quelques crises d’égo qui m’ont fait prendre des décisions impulsives. Avec l’expérience et la conscience que j’ai de mon égo, je fais preuve de plus de détachement, de recul.

Stéphane Alligné, PDG de Dotnet

Commerce & e-commerce – l’audace d’entreprendre est le premier opus d’une triologie. Stéphane Alligné prévoit de sortir les deux ouvrages suivants fin 2022 et début 2023. © DR

Le monde du e-commerce que vous décrivez dans votre ouvrage semble particulièrement rude, avec des méthodes de cowboys. Vous confirmez ?

Parfaitement : on est chez « Les Douze salopards » ! Des histoires de vols de bases de données par exemple, j’en ai plein ma besace ! Mon objectif avec ce livre était aussi de ne pas embellir la réalité, sans pour autant donner un regard négatif de la profession, de poser un œil objectif sur ce qui se passe quand on entreprend aujourd’hui, qui plus est dans le digital. Il y a aussi des points très positifs. Par exemple, je parle de la pépinière d’entreprises Nantes Creatic qui m’a apporté énormément. Pas seulement parce qu’ils mettent à disposition des locaux, mais surtout pour leur accompagnement. L’idée avec ce livre est de transmettre une expérience, même si, c’est vrai, ce sont surtout les expériences les moins idylliques qui sont mises en avant.

IL FAUT TROUVER UNE SOLUTION POUR LE LOGEMENT DES COLLABORATEURS. (…) AUJOURD’HUI, IL FAUDRAIT PRESQUE AVOIR UN TERRAIN DE CAMPING AVEC DES MOBIL-HOMES POUR POUVOIR LOGER LES GENS À NANTES !

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez aujourd’hui ?

On s’est volontairement installés à l’Est de Nantes. On veut avoir le code postal de Nantes car si on était domiciliés à Carquefou, ça n’attirerait pas certains profils de la région parisienne. En revanche, on ne veut surtout pas être en centre-ville, pour que nos collaborateurs n’aient pas à s’y loger. D’abord, parce que c’est la galère de trouver un logement dans le centre de Nantes et qu’en plus les tarifs y sont inabordables.

Certaines entreprises de la Tech se disent néanmoins contraintes d’être en centre- ville pour attirer les profils les plus courus. Vous êtes d’accord avec cela ?

Pour moi, c’est absolument faux. De la même manière que je ne suis pas d’accord quand j’entends La Cantine dire que la Tech à Nantes est « bac+ 5, blanche et masculine ». Pour moi, au contraire, elle est ouverte à toutes et tous, elle est multiculturelle et c’est un véritable ascenseur social !

Si on veut qu’elle soit plus diversifiée dans ses profils, il faut trouver une solution pour le logement des collaborateurs. C’est aujourd’hui le premier point qu’ils soulèvent : « comment ça se passe pour le logement à Nantes ? » À notre échelle, on a fait un book dans lequel on a sélectionné des agences immobilières qu’on leur remet à leur arrivée pour éviter qu’ils soient à la fois dans la découverte d’un nouveau métier et dans la galère du marché immobilier et que ça leur plombe le moral… Aujourd’hui, il faudrait presque avoir un terrain de camping avec des mobil-homes pour pouvoir loger les gens ! J’ai un collaborateur d’Ille-et-Vilaine qui est arrivé en septembre et n’a trouvé un logement que début décembre !

Après, c’est vrai que le recrutement et la fidélisation, c’est un sujet, mais pour nous, c’est davantage lié à la taille de l’entreprise qui limite les évolutions internes…

Nantes, dotnet

Nantes © iStock

Quelle est votre stratégie de recrutement ?

Déjà, nous n’essayons pas d’attirer les profils parisiens. On pense qu’ici il y a de très bons profils. Il faut arrêter de croire que tout se passe sur Paris : ce n’est pas vrai. Et ça permet aussi de ne pas avoir une inflation folle sur les salaires.

Pour recruter sur un profil expérimenté, on passe par Indeed et un cabinet de recrutement. Et sinon, je vais beaucoup chercher des alternants dans les écoles comme l’ENI. Ça nous permet d’avoir des profils plutôt jeunes que l’on peut modeler selon nos besoins, nos process et eux ça leur permet d’avoir une entreprise qui les accompagne pendant toute leur formation et de monter en compétences au fur et à mesure. Étant passé par là, je suis très porté sur l’alternance ! Tous les ans on en prend et chaque alternant a son CDI qui l’attend.

Sans déflorer le contenu de vos prochains opus, que peut-on en dire ?

Ça tournera toujours autour du e-commerce et on va rentrer dans le vif du sujet sur la partie du référencement, avec le SEO dans le deuxième et le SEA dans le troisième…