Couverture du journal du 16/07/2024 Le nouveau magazine

La revanche des start-up des champs

Meilleur réseau internet, développement des structures d’accompagnement, d’espaces de coworking… Les communes rurales s’alignent sur l’offre des villes. Au point que des start-up visibles et crédibles au national y naissent régulièrement. L’isolement géographique des entrepreneurs ainsi rompu, l’enjeu réside désormais dans la capacité à approcher les centres de décision et de financement, encore majoritairement urbains. Témoignages en Vendée.

Blandine Barré

Blandine Barré, fondatrice des Réparables. © Les Réparables

« Tout le monde nous demande : “pourquoi la Vendée et particulièrement les Essarts-en-Bocage ?“, s’amuse Blandine Barré, fondatrice des Réparables, un service de réparation textile digitalisé pour les particuliers, professionnels et marques de vêtements. À chaque fois, j’y réponds le plus simplement possible : parce que j’habite là ! Je peux aller travailler à vélo, l’atelier est à quelques minutes à peine de mon lieu de vie ! » Elle poursuit : « C’est très important pour moi d’être au plus près et disponible pour mon entreprise. De plus, le foncier est bien plus intéressant ici. Je peux développer une entreprise que je ne pourrais sans doute pas développer aussi vite et bien qu’en ville. »

Attachement au territoire et qualité de vie

Fraîchement installée dans des locaux de 350 m2 dont elle s’est rendue propriétaire, la start-uppeuse s’est récemment confrontée à la problématique lors de l’ouverture d’un deuxième atelier à Lyon. « Début septembre, nous avons élu domicile dans un espace de 120 m2 hébergeant des activités en lien avec la mode durable et la réparation, soit l’équivalent de 30 m2 dédiés aux Réparables. Pour se faire une idée, 120 m2 à Lyon c’est 3 000 €/mois de loyer quand le bâtiment des Essarts me coûte l’équivalent de 1 800 € et en plus… Il est à moi ! », analyse-t-elle.

Pour autant, sortir des Essarts était inscrit très tôt dans la vision de l’entrepreneure. « À vrai dire, dès l’écriture du projet, j’ai imaginé quatre ateliers : un dans chaque coin de la France. L’objectif était d’être au plus près du client pour optimiser les allers/retours de colis. On a choisi Lyon car c’est une région avec un bassin textile historique (les soieries de Lyon, NDLR). On y trouve par ailleurs des écoles de mode, un vivier idéal pour recruter. »

Questionnée sur l’attractivité, Blandine Barré a des arguments. « Les gens bien sont partout, il suffit de les chercher ! Implanter sa start-up en campagne, c’est aussi donner la possibilité à des talents d’exercer localement. J’ai ainsi rencontré les personnes qui ont créé mon site web à La Fabrik’3.0, l’espace de coworking des Essarts où est né Les Réparables. » Elle nuance : « Cela a été plus compliqué pour la partie purement technique et le développement de notre calculateur de prix en ligne. Je ne savais pas où chercher la compétence. J’ai trouvé un développeur bordelais sur la plateforme Malt, mais le fait d’être à distance a été problématique. Heureusement, grâce au réseau vendéen, je me suis rapprochée d’une agence de développement informatique basée à La Gaubretière, un spécialiste de l’architecture logicielle qui a repris et finalisé le chantier. »

Elle ajoute : « Je reconnais que l’attractivité d’une entreprise comme la nôtre va plus se jouer sur les conditions de travail et la qualité de vie que sur les salaires. Plus qu’un métier à exercer, c’est une mission que l’on porte avec Les Réparables et c’est extrêmement valorisant pour les équipes ! Il y a ce côté “intrapreneuriat“ où tout est à construire, qui entretient ce sentiment d’aventure qu’on aime tant partager ! Ça ne durera peut-être pas toujours, mais je reçois des candidatures chaque semaine pour nous rejoindre. »

De l’idée au développement : la ville, un passage obligé ?

Dany Gaborieau et Thibault Mercier de PYT Audio

Dany Gaboriau à gauche et Thibault Mercier à Droite ©PYT Audio

Une chance que Dany Gaborieau, cofondateur de la start-up PYT Audio, n’a pas connue pour son premier recrutement. Lancée en 2019 à Mortagne-sur-Sèvre, la jeune pousse développe des solutions acoustiques écologiques et esthétiques. « Après avoir déposé une annonce en ligne pour un poste d’agent de production, on a reçu tout juste quatre candidatures. Entrée en formation il y a trois ans, notre première salariée est en revanche toujours en poste, en CDI. On grandit ensemble et on s’apprête à accueillir un quatrième collaborateur à la fin du mois. » Il raconte : « L’entreprise est née dans le garage de mon associé Thibault Mercier, à Mortagne, se souvient le dirigeant. On a produit là-bas pendant un peu plus d’un an avant de sous-traiter à une société extérieure, sur Cholet. À partir du moment où l’on a développé des produits plus grands et sur-mesure, il devenait impossible de les acheminer par camion depuis la maison, sans quai pour décharger. » Il poursuit : « C’est alors qu’un imprimeur nous a sous-loué une partie de ses locaux à Cholet. On s’y est installé tout en conservant le siège social en Vendée. Dès qu’on a commencé à atteindre du volume, on a récupéré la production pour des questions de rentabilité. Nous nous sommes posé la question de Nantes ou de la Roche-sur-Yon, mais notre salariée étant basée entre Cholet et Les Herbiers, on a finalement tranché cet été en faveur des Herbiers. »

Des aides et de l’accompagnement local

« L’innovation est un domaine qui foisonne de subventions et d’appels à projets, renchérit Blandine Barré. En fin de compte, que l’on soit à la campagne ou ailleurs, il suffit de déposer un dossier ! La seule chose compliquée, c’est que beaucoup de choses se passent dans la capitale. On l’a expérimenté quand on a intégré l’incubateur international de Showroomprivé, Look Forward. Il a fallu monter à Paris deux jours par mois, pendant un an. Un accélérateur de business, certes, mais un poste de dépenses et de temps qui peut peser sur l’activité quotidienne. Paris et sa région concentrent également la majorité de nos clients, les marques comme les particuliers, précise-t-elle. C’est notre région numéro deux en termes de chiffre d’affaires après les Pays de la Loire. Pour autant, s’implanter à Paris n’était pas stratégique. Indépendamment de la question des loyers, on aurait été noyés dans la masse des start-up similaires. En Vendée, notre projet se démarque ! Cela nécessite un peu plus d’énergie pour l’expliquer, le faire comprendre, mais une fois adoubés par les réseaux, on a pu profiter de la fameuse solidarité entrepreneuriale locale ! »

Même constat pour Dany Gaborieau de PYT Audio. « On s’est posé la question de la levée de fonds. Pour l’instant, notre banque n’hésite pas à nous refinancer quand cela est nécessaire. On peut également compter sur le soutien de la Région et de la BPI. Pour obtenir un PTI (l’aide Premier pas territoire innovation, NDLR), on n’a même pas eu besoin de se déplacer à La Roche-sur-Yon, explique l’entrepreneur. Un responsable a fait le déplacement jusque dans notre atelier de Mortagne-sur-Sèvre pour valider notre projet. C’est aussi le réseau de développement et de l’innovation (RDI) des Pays de la Loire qui a “sourcé“ notre partenaire en matières premières », ajoute-t-il.

À l’instar des Réparables, la start-up concentre une partie de sa clientèle hors du territoire. « On travaille sur toute la France, explique Dany Gaborieau. Néanmoins, les Pays de la Loire et Paris représentent 50 % de notre activité. Pour répondre à la demande, nous avons digitalisé notre système commercial. Cela nous permet d’accompagner les clients sans déplacement ni prise de mesures systématiques. Grâce à un logiciel spécifique, on peut simuler acoustiquement la pièce à distance. Enfin, nous avons constitué une communauté de poseurs capables d’intervenir sur le terrain pour les gros projets. » Il conclut : « Si nous n’avions pas eu cette stratégie commerciale ni développé des produits écologiques qui font sens, cela aurait pu freiner notre développement. Aujourd’hui, il ne suffit pas seulement d’être au bon endroit, il faut offrir une proposition de valeur engagée pour faire la différence. »