Couverture du journal du 12/04/2024 Le nouveau magazine

Ils ont osé entreprendre sur une île

Entreprendre n’est pas un chemin facile mais le faire sur une île ajoute un défi supplémentaire dans le développement et le maintien d’une activité pérenne. Si le recrutement, le logement, voire la logistique restent des contraintes communes à tous les entrepreneurs, la pression s’exerce plus fortement sur les insulaires. Pas de quoi décourager certains irréductibles, qui, séduits par la qualité de vie et la solidarité qui s'y déploient, ont décidé d’installer leur business et leur projet de vie au milieu de l'océan. Rencontres.

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L’'île d’Yeu est l'île la plus éloignée du continent après la Corse. Alors, forcément, rien n'est simple quand on entreprend sur une terre entourée par les océans. « ©Shutterstock

Quentin Camus, directeur associé de la Conserverie de l’Île d’Yeu © Conserverie de l’île d’Yeu

Directeur associé de la Conserverie de l’Île d’Yeu, qu’il a rachetée en 2018 avec Marie Bévillon (présidente de La Sablaise), Quentin Camus passe la moitié de la semaine sur l’île et l’autre sur le continent où vivent ses enfants. « Cela tient à ma double casquette car j’ai toujours un rôle au sein de la direction commerciale de La Sablaise, explique-t-il. C’est mon choix d’avoir un pied à terre sur l’île, mais pour d’autres, vivre et entreprendre ici relève davantage du projet de vie. » Il y a deux ans, l’entreprise s’est lancée dans un gros chantier d’implantation de nouveaux locaux.

Des entrepreneurs pas comme les autres

« Tout est plus crispant sur une île, si bien qu’on a mis deux ans pour s’entendre avec la mairie sur le dépôt de permis. D’abord, il a fallu faire adopter le projet par la population : 1 200 m² de bâtiment paraît petit et artisanal sur le continent, mais ici, c’est tout l’inverse ! On a beau être une entreprise privée, on a dû expliquer aux élus comment le bâtiment allait se fondre dans le paysage du port et comment on allait créer de l’emploi. Ensuite, il y a eu de nombreuses contraintes administratives dont j’ignorais l’existence comme la hauteur du bâtiment par exemple. Celle-ci ne pouvait pas excéder dix mètres afin de conserver une vision stratégique lointaine sur la mer. On a dû faire un courrier à l’Amiral de Brest qui valide tous les dépôts de permis de construire sur l’île. Une fois la première pierre posée, en revanche, c’est allé plutôt vite. En douze mois, le bâtiment était sorti de terre, mais ça a été énormément de galères au jour le jour », insiste-t-il.

Une vue intérieure du nouveau bâtiment de la Conserverie de l’Ile d’Yeu © Conserverie de l’île d’Yeu

En effet, l’entreprise souhaitait faire travailler un maximum d’artisans locaux, mais la plupart ont été découragés par la lourdeur du cahier des charges. « Sur les dix lots qui ont été émis en appels d’offres, seuls la peinture et le terrassement ont été réalisés par des professionnels islais. Les lots très techniques comme la maçonnerie, la charpente ou le bardage ont été échus à des entreprises du continent. Entre le coût d’acheminement des matières premières et le logement sur place des artisans à notre charge, on a fini le bâtiment à 2,3 M€ environ, là où il nous aurait coûté 1,5 M€ sur le continent. On porte une vision à long terme qui permet de relativiser et de se dire qu’on va monter en puissance. Nous sommes une PME de 20 personnes avec les pieds sur terre qui n’a pas l’ambition de tripler son chiffre d’affaires chaque mois et de partir dans trois ans. On revendique 5 à 10 % de croissance par an. On consolide, on fait un bon produit et surtout on fait ce qu’on dit ! »

Dépendants de la nature et de l’éloignement

Pour autant, rien n’est simple quand on entreprend sur une terre entourée par les océans : « L’’île d’Yeu est la plus éloignée du continent après la Corse. Pour la rejoindre depuis la gare de Fromentine, il faut compter une heure de traversée, mais les horaires ne sont pas fixes et dépendent des marées. Un salarié qui arrive à 9h le lundi matin et à 11h le lendemain, ce n’est pas possible ! Tous nos recrutements doivent se faire avec les 5 500 habitants de l’île ! Et ce qui est vrai avec les personnes, l’est aussi avec les marchandises, précise-t-il. Hormis quelques poissons, nos matières (les verrines, capsules, etc.) viennent du continent et sont acheminées par bateau. Quand tout va bien, la logistique est rodée mais, en cas d’intempéries, c’est compliqué pour notre organisation. Il faut revoir les plannings de production, renvoyer les collaborateurs chez eux… Évidemment, cette logistique complexe se répercute sur nos prix. Il faut compter 10 % de plus pour un produit fabriqué sur une île. On a donc intérêt à avoir une forte valeur ajoutée et à raconter une belle histoire sociale pour durer. Dernier point noir pour un industriel : la maintenance du site 24h/24. Je travaille dans l’agroalimentaire avec pas moins de 600 m² de froid : je ne peux pas me permettre des pannes de frigo. J’ai donc des contrats et, en cas de pépins, des techniciens peuvent intervenir en urgence en hélicoptère ! »

Qualité de vie et solidarité

Arnaud Dechambre, dirigeant de l’Auto Bécane. © L’Auto Bécane

Malgré les contraintes, vivre sur une île permet de s’offrir une qualité de vie incontestable. Un rêve pour beaucoup d’urbains, devenu réalité il y a quatre ans pour Arnaud Dechambre, dirigeant de l’Auto Bécane, seul loueur de vélos et véhicules motorisés de l’Île d’Yeu ouvert à l’année. « Je viens de Touraine, mais j’ai passé toutes mes vacances sur l’Île d’Yeu lorsque j’étais enfant. Mon frère faisait déjà des saisons à l’Auto Bécane, une institution ogienne depuis plus de trente ans. Je m’étais promis qu’un jour, je rachèterais le commerce pour en faire mon activité principale. »

Avant d’accéder au graal, l’entrepreneur a vécu à Tours, puis à Paris. Il y a quatre ans, il opère un retour aux sources en famille pour devenir propriétaire de l’Auto Bécane. « J’avais envie d’allier une activité qui me plaisait, à savoir recevoir des gens, leur présenter un territoire, et élever mes enfants loin de la ville. Ma femme, consultante en informatique, a négocié du télétravail avec son employeur. Elle a toutefois l’obligation de se rendre quatre jours par mois au siège. Ces jours-là, elle se lève à 4h pour prendre le bateau de 5h du matin et arrive vers 13h sur Paris, soit pratiquement une journée de trajet pour rallier sa destination ! C’est compliqué mais on n’échangerait notre vie à la campagne pour rien au monde. » Et de poursuivre : « De mon côté, j’ai tenu à être ouvert toute l’année pour avoir une île vivante. J’ai dix salariés permanents. On fait beaucoup d’entretien et de réparation en basse saison, si bien qu’on est occupés toute l’année. Même si ce n’est pas mon job, il m’arrive aussi de faire de petites réparations à la demande pour dépanner. Quand on vit sur une île, on n’a pas d’autre choix que de se serrer les coudes. On sait que c’est compliqué d’avoir des matériaux rapidement, parfois ils arrivent cassés, le service après-vente est compliqué ici ! Mais ce que j’aime particulièrement à Yeu, c’est qu’on est tous un peu amis. »

Une analyse partagée par Quentin Camus : « Il y a une personne sur l’île qui fait de l’impression 3D (Laure Jandet, dirigeante de ValorYeu, NDLR). C’est une petite société précieuse pour beaucoup d’entre nous. Un jour, j’ai eu une panne d’étiqueteuse. Le fabricant pouvait me refaire la pièce défectueuse, mais il aurait fallu attendre une semaine entre la fabrication et son acheminement par bateau. J’ai appelé Laure et 22 heures plus tard, j’avais ma pièce de rechange ! »

Le casse-tête du logement

Laure Jandet, dirigeante et fondatrice de ValorYeu ©Benjamin Lachenal

Cette solidarité, Laure Jandet l’a expérimentée dès l’adolescence. « Je suis originaire de Bourgogne, mais j’ai grandi sur l’île d’Yeu où ma famille s’est installée lorsque j’avais 14 ans. J’ai connu la scolarité sur le continent, en internat ». Une problématique et un atout à la fois, selon elle : « Partir le lundi à 5h et revenir le vendredi soir crée forcément des liens entre élèves d’une même classe. D’ailleurs, tous les Islais nés la même année sont issu de LA classe. Il suffit de demander de quelle classe on est pour savoir à qui on a affaire, plaisante-t-elle. Après le lycée, j’ai poursuivi des études supérieures techniques à l’étranger, puis sur le continent, en gardant un objectif : retourner un jour à mon port d’attache. » Elle poursuit : « En 2018, j’ai eu l’idée de valoriser les filets de pêche usagés en matière permettant de faire des produits du quotidien et de l’impression 3D. Mais ce n’est qu’en 2021 que j’ai lancé commercialement ValorYeu. » Malgré un cadre de vie idyllique, la jeune femme s’est rapidement frottée à la problématique du logement. « À 36 ans, j’ai dû retourner vivre chez mes parents. J’ai déménagé cinq fois en deux ans, précise-t-elle. Je ne trouvais que des locations meublées pour six mois que je devais laisser vacantes l’été. Heureusement, j’ai rencontré des propriétaires qui ont accepté de convertir leur Airbnb en logement à l’année. Je mesure ma chance : si je n’avais pas eu de famille sur place, je n’aurais jamais pu créer mon entreprise », estime-t-elle.

« Il y aura toujours quelqu’un pour débarquer en quelques minutes et aider ! », Laure Jandet, fondatrice de ValorYeu

Depuis, la jeune femme s’est diversifiée dans la valorisation des déchets plastiques des artisans et commerçants de l’île. « Actuellement, je travaille au prototypage de bouchons attrape frelons. À terme, j’aimerais réutiliser les seaux de crème du boulanger et les transformer pour faire les bouchons. C’est un projet sociétal et environnemental dans la continuité de ValorYeu. Je n’en suis qu’à la phase de test mais j’envisage un financement participatif l’année prochaine pour lancer la production. » Une idée co-construite avec une cliente. « J’aime ce côté village où tout le monde se connaît et s’entraide. On a tous des anecdotes à raconter sur ce sujet. Moi-même, j’ai vécu un bel élan à la suite des tempêtes de novembre 2023 qui ont endommagé la toiture de mon atelier. J’ai tenu quatre mois grâce à une chaîne incroyable qui s’est mise en place avec les entrepreneurs de l’île. D’abord, j’ai été hébergée par l’école de voile pour le côté administratif. Je travaillais dans ma boutique, puis un entrepreneur m’a prêté des locaux. Aujourd’hui je déménage et il m’a aidé gracieusement avec son équipe à débarrasser toutes mes affaires. Désormais, un pêcheur me prête une partie de son bâtiment temporairement pour stocker et mettre mon matériel en sécurité. C’est le côté sympathique des Islais. Il y aura toujours quelqu’un pour débarquer en quelques minutes et aider ! »