Couverture du journal du 17/09/2021 Consulter le journal

Arnaud Poitou de Farwind Energy : « Le marché de l’énergie verte est colossal »

Avec deux associés, cet ancien directeur de l’école Centrale de Nantes a créé Farwind Energy, qui porte le projet d’utiliser le vent en haute mer pour produire de l’énergie verte. Un rôle d’entrepreneur qu’il endosse à 60 ans, donc « pas jeune, mais récent », qu’Arnaud Poitou aborde avec plaisir et fougue, lui qui aime les défis

Arnaud POITOU Président de Farwind Energy

Arnaud POITOU Président de Farwind Energy © Benjamin Lachenal

Quel a été votre parcours ?

Arnaud Poitou : J’ai commencé ma carrière dans l’industrie, j’ai travaillé chez Rhône Poulenc puis chez Renault, comme ingénieur de recherche en matériaux et procédés, notamment sur un véhicule «tout plastique», ce qu’on appelle aujourd’hui composite. À 30 ans, dans les années 1990, je suis entré à l’école normale supérieure de Cachan et, en parallèle, j’étais chargé de cours à l’école polytechnique à Palaiseau, j’avais monté une équipe de recherche sur les matériaux et procédés, catalyseurs, polymères… J’étais un spécialiste de la mécanique de la matière molle, de la physique et la mécanique de ce qu’on peut toucher, déformer, comme de la pâte à pain. Je suis resté attiré par les innovations qu’on peut voir, qui se construisent, ce que certains appellent la vieille économie mais… pas moi. Au début des années 2000, je souhaitais vivre une nouvelle expérience.

Et vous avez choisi Nantes ?

Arnaud Poitou : Avec mon épouse, nous avions une résidence secondaire à Carnac. Un jour où nous passions par Nantes pour rejoindre Paris, nous sommes restés plusieurs heures dans les embouteillages. Je me suis dit que si on habitait Nantes ce serait quand même plus simple! J’ai vu, peu de temps après, une annonce pour un poste d’enseignant-chercheur à l’école Centrale de Nantes, je suis arrivé comme enseignant-chercheur et là j’ai vraiment découvert la ville et ses particularités. C’est-à-dire, une capacité à créer de la valeur que je n’ai vue nulle part ailleurs. En région parisienne, je faisais mes recherches dans mon coin et personne ne venait me voir. En arrivant à Centrale, le patron de l’école me dit voilà, Airbus développe un tronçon central d’avion en composite, il faut que tu te rapproches d’eux.

J’ai répondu : on pourrait mais il me faudrait 200000 € pour acheter une machine pour fabriquer des pièces, et je ne les ai pas. Il m’a répondu très naturellement : sur des questions comme çà on en parle aux collectivités locales, c’est un projet qui concerne le territoire. Trois jours après, nous avions rendez-vous avec le responsable de la recherche à la Région, qui nous a dit «si vous trouvez 100000 €, on pourra mettre au bout». Je n’avais jamais vu ça. On a été chercher des entreprises pour les 100000 € supplémentaires. À partir de là, on a créé une relation très forte avec Airbus, qui constatait qu’il y avait des recherches importantes dans la région et a délocalisé son centre de recherche à Nantes, et l’équipe composite et robotique s’est installée dans nos locaux. Nous les avons partagés pendant cinq ans. C’est parce que notre collaboration a bien marché que le technocampus est né. On est passé de 300 m2 à 20000 m2. J’ai été l’un des acteurs importants de la création, puis ça a fait boule de neige, et l’IRT (Institut de recherche technologique) Jules Verne est né. Je crois bien que j’ai eu l’idée du nom… Bon, c’était un peu évident.

Quel directeur avez-vous été ?

Arnaud Poitou : En 2012 Patrick Chedmaille, le directeur de Centrale, m’a dit : «je libère le poste de directeur», et m’a demandé si cela m’intéressait. Sincèrement, je n’y avais pas pensé, mais quand il m’en a parlé, je me suis dit pourquoi pas parce que j’aime bien les défis, je ne suis pas un gestionnaire dans l’âme, mais j’aime créer. Tout petit, (rire) enfin à 30 ans, quand j’étais à l’ENS Cachan j’ai déjà créé mon propre labo de recherche. Il y a plusieurs profils d’ingénieurs. Certains aiment bien gérer les choses et faire 5 % de mieux chaque année, et puis d’autres préfèrent les faire émerger, être dans une difficulté initiale et les voir se construire et grandir. Je suis de cette dernière catégorie. Quand je suis arrivé à la direction de l’école, on s’est dit qu’il faudrait faire de ce campus un campus international. À l’époque nous avions 5 à 10 % d’étudiants internationaux. Après sept ans, quand je suis
parti, nous étions à 45 %.

Mon deuxième dada? J’étais vraiment convaincu que la recherche ne se résume pas à un chercheur dans son bureau qui a une idée, puis qui va passer l’idée à quelqu’un d’autre qui va en faire une application, etc. La recherche pour moi est un continuum, ce n’est pas un chercheur qui a l’idée et les autres qui seraient des c… et qui ne feraient que l’appliquer, tous sont
des chercheurs, certains sur une table, d’autre sur une machine, d’autres dans un atelier… Mon projet était d’amplifier le fait qu’au sein d’une école d’ingénieur on puisse travailler sur différents niveaux, qu’un même étudiant puisse découvrir chaque niveau de maturité d’un projet. En France, c’est la recherche fondamentale qui est privilégiée. L’école était déjà très impliquée dans les énergies marines renouvelables. L’école Centrale avait déjà un bassin, sur lequel on peut simuler ce qui se passe en mer, cela permet de travailler sur les calculs et les maquettes. Mon prédécesseur s’était déjà positionné sur un site d’essai d’éolienne en mer, un kilomètre carré d’océan qui était une concession de l’État, au large du Croisic, qui appartient à Centrale. On a pu tester la première éolienne en mer française, à l’échelle 1 (taille réelle) et c’est l’école Centrale qui organisait cette opération sur son site d’essai.

Puis il y a eu l’expérience Farwind…

Arnaud Poitou : Fin 2019, j’ai quitté mes fonctions, il était temps de passer la main et je me suis demandé ce que j’allais faire… J’ai reçu un jour un coup de téléphone d’un ingénieur de l’école, Aurélien Babarit, dont je connaissais le nom parce qu’il avait développé un projet de recherche qui s’appelait Farwind, déjà, et qui visait à trouver un nouveau système pour récupérer l’énergie du vent en haute mer. J’avais trouvé ce projet assez bluffant et je lui avais dit : «C’est une très bonne idée, si vous montez une entreprise un jour faites-moi signe.» C’était dit comme ça, dans un couloir… Un jour il m’a appelé. J’ai dit banco. Il avait trouvé un autre associé, Félix Gorintin.

Aurélien a une quarantaine d’années, Félix 30 ans et moi 60. Félix, je l’avais rencontré quand j’étais directeur, il sortait de Centrale Paris et il était venu à Nantes parce qu’il avait développé un brevet pour utiliser l’énergie des vagues, il voulait monter une entreprise pour le développer. On s’est dit qu’on pouvait travailler ensemble. On s’est retrouvé tous les trois pendant le premier confinement, on voulait discuter mais ce n’était pas facile. Je nous vois encore à côté du tram, en avril 2020, il n’y avait pas de restaurant ouvert, on avait acheté un bout de pizza, et on se disait «on va changer le monde». Félix, donc le plus jeune, a dit «mais quand même quand on part dans une association à trois, il faut apprendre à se connaître, ça ne va pas de soi». On a donc passé beaucoup de temps à ça, on a fait des ateliers de discussions, de personnalité, qu’est-ce qui me motive, ce qui m’insupporte… Ce temps qu’on a perdu pour bien se connaître, en fait, on ne l’a pas perdu…

 

Premier test du prototype sur le lac de Vioreau en juillet 2021.

Premier test du prototype sur le lac de Vioreau en juillet 2021. © Farwind Energy

Vous en êtes où ?

Arnaud Poitou : Aurélien avait donc un projet de recherche qui avait déjà été développé, entre 2016 et 2020, il fallait passer du concept au produit, phaser les différentes étapes, se donner une stratégie, ce furent des discussions passionnantes. On a créé l’entreprise le 7 juillet 2020. C’est une SAS avec trois fondateurs, une entreprise à mission. On partage tous les trois l’idée, et c’est là aussi que l’intergénérationnel a du bon, que faire une entreprise à mission a du sens. Les associés sont engagés sur le sujet de la transition énergétique, aussi dans le cadre associatif, et on s’est dit qu’on allait faire une entreprise avec une mission simple, «agir pour le climat». Ce n’est pas lutter contre le changement climatique, parce qu’on ne veut pas être contre, mais être pour. Aujourd’hui on est dix, on se retrouve dans un lieu que j’avais créé comme directeur je voulais créer un espace, l’incubateur, pour des entreprises à la fois en création et déjà créées. On a mis 60000 € à tous les trois pour démarrer, on a été soutenus par BPI France qui a un programme de soutien Deep Tech, la bourse French Tech Emergence, pour des entreprises comme les nôtres qui doivent faire beaucoup de recherches, chères, et avec un marché lointain. Ils nous ont dit «on vous donne 90000 € si vous en dépensez 140000». Cela nous a permis de démarrer les choses, l’argent est arrivé en octobre, on a commencé les premiers recrutements fin octobre. Je suis le président de l’entreprise, Aurélien s’occupe de la direction technique et je donne un coup de main à Félix qui a pris la direction de la partie commerciale et opérations.

 

L’équipe de Farwind Energy. Devant à gauche, Aurélien Babarit et Félix Gorintin, associés de l’entreprise avec Arnaud Poitou.

L’équipe de Farwind Energy. Devant à gauche, Aurélien Babarit et Félix Gorintin, associés de l’entreprise avec Arnaud Poitou. © Farwind Energy

Pouvez-vous nous résumer le projet Farwind ?

Arnaud Poitou : Sur terre, il y a de l’énergie verte suffisante pour tout le monde, et même beaucoup plus qu’il n’en faut. Le vent est surtout sur mer, c’est la raison pour laquelle on fait des éoliennes en mer, mais il est plus fort quand on s’éloigne des côtes. Les éoliennes ne peuvent pas récupérer l’énergie, car il faut un câble et c’est trop loin et très cher. En plus, quand est près des côtes il y a des impacts pas forcément très agréables pour les usagers de la mer, par exemple pour les pêcheurs. Aurélien s’est dit que ce serait plus simple si on récupérait l’énergie du vent sans câble et sans ancre. Pour que l’éolienne dérive, et récupère de l’énergie. Le problème est que quand elle dérive, il y a moins d’énergie, car celle-ci se crée quand il y a résistance. Ensuite il s’est dit «si je mets des hélices sous la coque, un peu comme la dynamo d’un vélo, ça va faire de l’électricité, donc entre l’énergie produite en haut et en bas, on va s’y retrouver». Enfin, pour que cela fasse de l’énergie, il faut que le flotteur aille très vite. Un flotteur qui va très vite, ça s’appelle un navire.

Voici la genèse du projet. Le principe est donc un navire propulsé par le vent, équipé non de voiles mais de rotors Flettner… des cylindres qui tournent. Sous la coque il y a des hélices, des hydro générateurs, qui ne sont pas là pour faire avancer le navire, mais au contraire pour le freiner, pour faire résistance. L’autre question est le stockage de l’énergie, avec trois possibilités correspondant à trois marchés possibles. Premier marché, on le stocke dans des batteries, on peut stocker 40 mégawatts d’électricité dans une journée, ensuite on va les livrer dans un port. Deuxième type de marché : avec cette électricité on fabrique de l’hydrogène. Aujourd’hui pour fabriquer de l’hydrogène, on le fait à partir du pétrole, c’est sale et ça produit du CO2. La façon propre de faire de l’hydrogène, c’est d’utiliser l’eau et de faire de l’électrolyse, possible sur le bateau. On le stocke et on le livre. Troisième type de marché : on peut faire de l’hydrogène avec du CO2 préalablement embarqué, le mélanger avec du CO2, ça fait du méthanol, un carburant liquide. Aujourd’hui, si on veut décarboner la planète, il faut utiliser les énergies vertes partout où on peut.

Je nous vois encore à côté du tram, il n’y avait pas de restaurant ouvert, on avait acheté un bout de pizza, et on se disait on va changer le monde

Avez-vous une idée du marché ?

Arnaud Poitou : C’est colossal, c’est gigantesque. Moi ce qui m’a motivé est que c’est très difficile. Il y avait toutes les raisons du monde pour que ce ne marche pas, mais si ça marche, c’est incroyable. Il y a plein de contraintes techniques, c’est capitalistique parce que les investissements sont très importants, et c’est très agréable parce que le marché est colossal, mais quand il y a des marchés colossaux on ne se retrouve pas face à des enfants de chœur. Aujourd’hui, on a terminé la phase de concept qui a fait l’objet d’un démonstrateur, on a eu les premiers financements d’investisseurs, on a récupéré 1 M€, certains sont des business angels français, qui croient à notre projet et qui ont une vraie expérience de l’entreprise, que je peux appeler quand j’ai besoin d’une info ou d’un coup de main.

À Nantes, il y a une capacité à créer de la valeur que je n’ai vu nulle part ailleurs

Arnaud Poitou : On continue aussi à participer aux concours nationaux de soutien à la recherche. La France est bien faite de ce côté, il y a plein de guichets pour favoriser l’innovation. Mais si vous êtes tout petits et que vous voulez bousculer les gros, il faut aller très vite. On est en train de terminer les études pour le premier navire à l’échelle 1, qui fera 80 mètres de long et aura une puissance de 2,5 mégawatts, c’est-à-dire qu’il donnera plus d’électricité que les plus grosses éoliennes terrestres. On cherche les financements, c’est-à-dire 18 M€, pour le terminer fin 2022. En parallèle on développe le marché et on essaie de trouver un premier client. On a beaucoup travaillé sur un territoire qui a besoin d’énergie décarbonée, les Caraïbes. Dans les systèmes

 insulaires, toute l’énergie est produite sur place et donc essentiellement avec du pétrole, donc cette électricité est très chère, très polluante. Aujourd’hui il y a un vrai virage à prendre pour changer de paradigme et avoir de l’énergie décarbonée dans ces îles. C’est un micromarché de l’énergie, mais sur ces territoires il représente 30 Md€ par an. Vous voyez, si on a même 1 % de ce micromarché, on a 300 M€. On se positionne actuellement pour avoir le droit de vendre de l’électricité. Il y a bien sûr plein de
concurrents, notamment qui produisent d’autres énergies vertes. Mais compte tenu du défi pour la planète, il y a de la place pour tout le monde. Notre ambition, ce serait qu’en 2030 on puisse produire une dizaine de bateaux par an, cela créerait environ 1000 emplois annuels…