Couverture du journal du 26/11/2021 Consulter le journal

Entretien avec Vincent Cavé et Benoit et Laurent Thierry, dirigeants de Thierry Immobilier : « Etre trois, c’est une chance inouïe »

Entreprise familiale indépendante fondée en 1924 par l’arrière-grand-père de Benoît et Laurent Thierry, le cabinet Thierry Immobilier (13 M€ de CA en 2021) compte aujourd’hui plus de 150 salariés répartis sur la métropole nantaise, la presqu’île nazairienne et, plus récemment, la Bretagne. Aux manettes depuis 13 ans avec Vincent Cavé, le trio de dirigeants dévoile les clés d’une réussite partagée.

Vincent CAVE, Laurent et Benoit THIERRY, dirigeants de Thierry Immobilier

Vincent CAVE, Laurent et Benoit THIERRY, dirigeants de Thierry Immobilier © Benjamin Lachenal

Vous êtes la 4e génération à diriger le cabinet. Comment ça s’est fait ?

Vincent Cavé : Je ne suis pas de la famille mais j’ai toujours été passionné par l’immobilier depuis l’adolescence. En 1996, j’ai rencontré Philippe, le père de Benoît, ainsi qu’Yvan, le père de Laurent. Ils m’ont fait confiance et m’ont embauché comme négociateur immobilier.

Benoît Thierry : Pour ma part, je suis arrivé en 1999. J’avais fait quelques stages d’été au cabinet, mais il n’y avait rien de programmé, j’aimais beaucoup l’hôtellerie. Mon père m’a incité à rencontrer Vincent. À l’époque il fallait faire des photos en argentique et j’aimais bien la photo. On a fait le tour des immeubles et on a tout de suite senti une complémentarité. Du coup, je suis arrivé en mai 2000, et en 2001 on a demandé à papa et Yvan de nous associer. La cohabitation se passait bien à quatre, mais on voyait venir le moment où on allait se retrouver à deux. Et comme on n’avait pas envie de consacrer nos jours, nos nuits et nos week-end à notre métier, on s’est dit que ce serait bien de passer à trois. J’ai alors donné un coup de fil à mon cousin Laurent en lui proposant d’écrire la suite de l’histoire avec nous.

Il fallait forcément que l’entreprise reste dans la famille ?

BT : C’était assez logique, oui.

Laurent Thierry : Nos parents ne nous ont jamais dit : « vous ferez ce métier-là ». J’en entendais parler, mais chacun était libre de faire ce qu’il souhaitait. Après des études à l’étranger, j’étais ingénieur commercial quand Benoît m’a contacté. Je suis arrivé en 2004. Comme toute personne qui vient travailler dans l’entreprise, j’ai commencé par les états des lieux, les visites de location, la gestion locative. Et puis j’ai découvert la copropriété avec Philippe et Yvan et c’est vers cette activité que je me suis orienté.

BT : Et c’était bien qu’il puisse aller vers ce métier car Vincent ne voulait pas tellement le faire et moi, j’avoue ne pas avoir la même patience que Laurent !

VC : Et puis de toute façon, il n’avait pas le choix !

LT : Ils m’ont dit que ça serait bien que j’aime la copro… Et en fait j’adore ce métier, je le trouve passionnant.

BT : Après 18 mois de « période probatoire » pour voir si on s’entendait bien, Laurent s’est associé en 2005. On a fini de racheter toutes les parts en 2007 et nos pères sont partis en 2008. Ça fait donc 13 ans que l’on est tous les trois et notre association se passe toujours aussi bien. Chacun, au fur et à mesure de la croissance de l’entreprise, continue à trouver sa place. Il y a une grande confiance.

CHEZ NOUS, LES DÉCISIONS IMPORTANTES SE PRENNENT TOUJOURS À L’UNANIMITÉ.

Opérationnellement, comment fonctionne votre association ?

BT : Si je compare avec d’autres qui sont comme nous deux ou trois, je constate qu’on se voit beaucoup. On a une réunion d’associés toutes les semaines qu’on poursuit avec la RH qui pour nous a un poids prédominant dans la gestion de l’entreprise. On se revoit le vendredi pour déjeuner et, depuis quelques années, on se voit également trois fois par an, une journée au vert, pour parler stratégie, prendre de la hauteur. Enfin, on se revoit dans la semaine pour les points mensuels avec nos managers que l’on fait souvent à deux.

LT : On en a besoin car c’est comme ça qu’on se tient au courant de tout ce qui se passe dans l’entreprise. Notre réussite passe par cette complémentarité.

VC : Tout ce qu’on se dit pendant nos échanges formalisés est très intense. Ça a beaucoup plus de force que de communiquer entre deux portes.

Êtes-vous aussi complémentaires par vos caractères ?

BT : Justement, on était en Copil avec des collaborateurs il y a quelques jours et on a fait un test de de personnalité HBDI. On a vu à quel point on était complémentaires. À trois on réunit les quatre zones du cerveau pour prendre les décisions. Moi je suis plutôt sur la partie innovation, créativité…

VC : Quand moi je suis plus planification, organisation, rigueur, process…

LT : Et moi je suis aussi sur l’organisation, mais surtout l’humain, le relationnel.

VC : Un de nos secrets aussi, c’est que lorsque quelqu’un prend un dossier en main, quel qu’il soit, même si on a un peu notre spécialité, les autres n’interviennent pas dessus, sauf si on demande leur avis.

BT : C’est une vraie délégation : on accepte que l’autre va faire différemment de ce qu’on aurait fait.

VC : Ce qui compte, c’est le résultat, et les résultats sont plutôt bons !

Est-ce que vous avez l’impression qu’être à trois joue sur l’organisation de votre activité ?

BT : Le monde de l’entreprise est devenu tellement complexe qu’être dirigeant seul doit être un cauchemar ! Entre la révolution digitale, l’aspect RSE, les contraintes administratives de plus en plus complexes, être trois, c’est une chance inouïe. Quant aux collaborateurs, je pense qu’ils aiment cette richesse.

VC : Ça s’est fait petit à petit sans qu’on s’en rende très bien compte nous-mêmes d’ailleurs. Et aujourd’hui, selon la problématique qu’ils ont, les collaborateurs savent très bien vers lequel de nous se tourner directement.

LT : On est très disponibles et accessibles à tous nos collaborateurs. Par principe nos bureaux sont tout le temps ouverts.

BT : On aime être au contact des équipes, des clients. Parce qu’on est une entreprise familiale, on se fait forts de toujours être disponibles et de faire en sorte, par l’organisation, que nos collaborateurs soient toujours disponibles et réactifs. Ils viennent chercher cette proximité.

La crise du Covid a-t-elle impacté votre organisation ?

BT : Post-Covid, le constat est que, dans notre relation, rien n’a changé. Aucun de nous trois ne s’est découvert un goût pour le télétravail. En revanche, je pense que ça a renforcé nos liens dans le Copil, avec nos managers. Dans ce nouveau management à distance, on a pu mesurer qu’on pouvait compter les uns sur les autres. Ça a renforcé l’effet de solidarité dans l’équipe.

VC : Il faut dire aussi qu’on avait anticipé puisqu’on expérimentait depuis six mois le télétravail. Il n’y a pas eu de bouleversement finalement.

LT : Ce sont aussi nos projets qui nous resserrent.

BT : Par exemple sur la digitalisation, on a mis en place il y a plus de cinq ans un chef de projet digital et innovation. J’ai eu la chance d’être pendant dix ans au CJD et dans ce cadre on était partis avec un petit groupe à San Francisco. Quand je suis revenu, j’ai dit à Laurent et Vincent qu’il fallait qu’on se mette en ordre de marche et qu’on n’arriverait pas à le faire tout seuls. Au bout de six mois je leur ai présenté une fiche de poste pour avoir une personne à temps plein sur ces thématiques de l’innovation et du digital pour acculturer l’entreprise et travailler sur des projets, dont un réseau social interne.

ON NE FAIT JAMAIS DES CROISSANCES À DEUX CHIFFRES, ON NE FERA JAMAIS PARTIE DES GAZELLES, MAIS CE N’EST PAS UNE FRUSTRATION. ON PREND LE TEMPS MAIS, DU COUP, ON EST SOLIDES.

Pour ce type de décision, comment fonctionnez-vous sachant que vous êtes chacun associé à hauteur d’un tiers ?

LT : Chez nous les décisions importantes se prennent toujours à l’unanimité.

BT : Certains sont parfois des accélérateurs, parfois des freins et ça change. Celui qui est seul doit faire preuve de beaucoup de pédagogie pour arriver à convaincre les deux autres et ça arrive rarement en fait. Une fois ça m’est arrivé et j’ai perdu d’ailleurs. C’était sur la branche immobilier d’entreprise. Au bout de sept ans, voyant que ça ne se développait pas, ils m’ont dit « arrête de t’épuiser » et je les ai écoutés. Et tant mieux, parce que finalement on a pu se concentrer sur quatre métiers et c’est grâce à ça qu’on a pu mieux développer Saint-Nazaire et Guérande, aller maintenant sur Rennes et Dinard. Il y a une petite frustration pendant quinze jours, trois semaines et puis après on se remet en action ensemble. La frustration n’est jamais très longue parce qu’on se remet en mouvement sur un autre projet.

LT : On a une relation qui, avec le temps, est devenue affective, se renforce. On a aussi su bien s’entourer et transmettre nos valeurs, notre manière de travailler. Ma grande satisfaction, c’est ça : j’ai plaisir à travailler avec mes associés et mes équipes. Mon moteur est là.

Vous évoquez vos valeurs. Quelles sont celles qui font que votre trio fonctionne ?

VC : On a un socle de valeurs communes. L’humain est important pour nous…

BT : … Je dirais aussi le respect, l’écoute…

LT : … Et l’intégrité, l’éthique.

Equipe Thierry immobilier

Equipe Thierry immobilier © D. R.

Vous vous êtes investis dans la RSE avant que cela ne devienne un sujet de premier plan. Comment la mayonnaise a-t-elle pris entre vous trois sur ce sujet ?

BT : On l’a initiée il y a maintenant six ans par le biais du CJD et qui est une super école de la remise en cause. À l’époque, on parlait de performance globale et comme j’aime bien les sujets nouveaux, qu’alors j’avais déjà quatre enfants, une maturité professionnelle et personnelle, je me suis demandé ce qu’on pouvait faire dans l’entreprise pour rendre notre vie meilleure demain. Finalement, on avait une responsabilité en tant que dirigeants de faire évoluer l’entreprise, nos collaborateurs et désormais aussi, nos clients. Ça nous parle bien cette notion de responsabilité. On a de l’ambition, mais on est des gens raisonnables et porter ces différentes responsabilités en tant que chefs d’entreprise, ça nous va bien. On a envie de laisser une trace sur le territoire. Mais c’est aussi du bon sens. Rapidement, je me suis dit que la RSE c’était une façon d’innover, de se différencier sur quelque chose qui fait sens.

LT : On a aussi beaucoup reçu sur ce territoire et je me souviens que tu nous avais dit Benoît qu’on avait une responsabilité localement et qu’on devait avoir cette démarche de faire les choses plus proprement demain.

Est-ce que pour vous deux cette démarche vous a aussi semblé naturelle ?

LT : Il m’a fallu un peu plus de temps. Vincent et moi on est très opérationnels, dans la gestion du quotidien. La première fois, c’est vrai que je me suis dit : « comment je transpose ça à la copro ?» Mais, lorsque Benoît nous a parlé de notre responsabilité vis-à-vis des collaborateurs, de nos clients, notre territoire, c’est là que ça a pris du sens pour moi. D’autant que c’est aussi une manière de regarder les métiers différemment. Si je transpose cela à la copropriété, je vois bien que le métier ne peut plus se faire comme avant. Les attentes sont très grandes et les enjeux climatiques immenses. C’était aussi pour moi le moyen d’embarquer les équipes sur une manière de travailler différemment, de manière plus responsable, sur la rénovation énergétique par exemple. Aujourd’hui je ne concevrais même pas que l’on puisse travailler différemment ! Indirectement, ça a renforcé notre manière de travailler.

VC : De mon côté, ce qui a fait écho aussi c’est l’enjeu pour les générations futures. On a été précurseurs en 2015 car ce n’était pas les enjeux principaux de l’époque et aujourd’hui ça fait partie de notre ADN.

Comment abordez-vous le futur ? Avez-vous envie de transmettre à votre tour l’entreprise à vos enfants le moment venu ?

VC : Il y a 14 héritiers potentiels !

BT : Pour Laurent et moi ça s’est fait très tard et aujourd’hui il se passe exactement la même chose : si ça peut être transmis, ça le sera, s’il y a une volonté et des compétences aussi. Quand je suis arrivé, l’entreprise comptait 13 personnes, aujourd’hui on est 150, dans quelques années on sera peut-être 180 ou 200, sur un territoire plus large… C’est plus complexe, ça ne demande pas exactement les mêmes compétences. Ce sera donc sans doute plus compliqué pour une 5e génération que ça ne l’a été pour nous ou pour la génération de nos pères.

LT : Et puis on a encore pas mal d’années devant nous !

Vous ferez partie en 2024 des entreprises centenaires. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

LT : Le centenaire est pour nous un premier aboutissement. On a envie de s’arrêter, de regarder en arrière avec tous ceux qui nous ont accompagnés. Et il y a surtout tout ce qu’on va faire après !

VC : Il existe très peu d’entreprises centenaires. On est une entreprise très dynamique, mais aussi une vieille dame par le poids de la tradition et la fidélité des clients qui nous suivent, certains pour la troisième génération. Il y a aussi l’héritage professionnel de Philippe et Yvan qui nous ont appris le sens du client, la rigueur…

BT : J’aime bien dire qu’on a une ambition raisonnable. On veut avancer, mais ce qui est important pour nous, c’est la pérennité. En tant qu’entreprise familiale, on a une vision moyen-long terme. On ne fait jamais des croissances à deux chiffres, on ne fera jamais partie des gazelles, mais ce n’est pas une frustration. On prend le temps mais, du coup, on est solides.

Thierry Immobilier