Couverture du journal du 01/03/2024 Le magazine de la semaine

ENTRETIEN – Pierre-Hugues Chevalier, co-fondateur de Vinibee : « Nous voulons éveiller les consciences »

Passionné de vins naturels, le Vendéen Pierre-Hugues Chevalier a créé Vinibee en 2016 avec sa femme. Cette plateforme de vente en ligne de vins bio, biodynamiques et naturels, qui regroupe 150 vignerons partenaires, a aussi une vocation pédagogique : informer les consommateurs sur la manière dont les vignes sont cultivées et sur les produits utilisés lors de la phase de vinification. Un concept original qui a trouvé son public : 20 000 bouteilles sont distribuées chaque année.

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Pierre-Hugues Chevalier, cofondateur de Vinibee. ©Benjamin Lachenal

Quel est le concept de Vinibee ?

Vinibee, c’est la ruche des vins naturels. Le nom est un jeu de mots qui associe le monde du vin à l’abeille – bee en anglais -, insecte pollinisateur, fédérateur et associé à la nature.

Ce concept original allie commerce et pédagogie, dans un esprit communautaire. Vinibee est en effet une plateforme de vente en ligne dont la vocation est de faire découvrir aux particuliers des vins bio, biodynamiques et naturels, produits à partir de vignes cultivées sans produit phytosanitaire et vinifiés avec un minimum d’intrants[1].

Au-delà de proposer une large sélection de vins, nous voulons favoriser la prise de conscience du grand public sur la manière dont les vins sont fabriqués et sur les produits qu’ils contiennent en donnant des informations à nos clients. C’est notre clé de différenciation par rapport à la concurrence. Nous ne sommes pas que des marchands de vins.

Comment est né le projet ?

J’ai créé Vinibee avec ma femme, Aude Beaupère, en 2016. Nous sommes tous les deux des passionnés de vin. Chez Aude, le vin est une affaire de famille : son père était restaurateur sommelier à Noirmoutier. Pour ma part, j’ai découvert le vin naturel à Paris, pendant mes études aux Arts et métiers, à la fin des années 90, alors que les premiers bars à vins naturels ouvraient leurs portes. Aude et moi avons été séduits par ces vins différents, libres et vivants. Ça a été la naissance d’une passion commune. Nous avons ensuite écumé les premiers salons dédiés au vin naturel. Par ailleurs, pendant une quinzaine d’années, mon beau-père nous a emmenés découvrir les vignobles de France, à la recherche de vins dignes ambassadeurs de leurs terroirs pour son restaurant. Le Château du Pélavé[2] avait l’une des plus belles caves de Vendée. Une jolie cave avec des vins plutôt classiques… Nous lui parlions souvent des vins naturels et avons attisé sa curiosité. Très critique au début, il a fini par ajouter ces vins à sa carte. Depuis, il ne jure que par eux.

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Pierre-Hugues Chevalier et sa femme Aude Beaupère, co-fondateurs de Vinibee. ©DR

Au-delà de la dimension gustative, nous avons découvert tous les enjeux du vin : l’utilisation des pesticides, les produits ajoutés pour modifier son goût… De là est né notre engagement et notre volonté d’informer les consommateurs. En 2016, nous avons décidé de franchir le pas et de créer Vinibee en Vendée. Aude a commencé par quitter son poste de commerciale dans le textile à la faveur d’un plan social. L’année suivante, j’ai démissionné de mon poste de responsable de projet innovation et digital au sein de la direction régionale d’Enedis. Pendant deux ans, nous avons développé Vinibee ensemble. En 2019, pour sécuriser cette aventure, Aude, tout en restant associée, s’est retirée de l’opérationnel et a pris un emploi de responsable commerciale à plein temps dans une entreprise vendéenne.

Quelle est la différence entre des vins bio, biodynamiques et naturels ?

Un vin bio est produit à partir de vignes cultivées sans pesticide de synthèse. Lors de la phase de vinification, la législation européenne de 2012 autorise pour ce type de vin une soixantaine d’intrants contre plus d’une centaine en agriculture conventionnelle. Ces intrants sont des correcteurs d’acidité, des éléments gustatifs (copeaux de chêne) ou encore du soufre (sulfite).

Certains vignerons, qui ne trouvaient pas cette législation suffisamment exigeante, se sont orientés vers la biodynamie. Ce mouvement existait déjà depuis une dizaine d’années mais il était balbutiant dans le monde du vin. La tendance s’est ensuite accélérée en s’appuyant sur deux labels : Demeter et Biodyvin. La biodynamie traite les vignes à l’aide de décoctions à base de minéraux et de plantes (silice, argiles, prêle, ortie…), diluées avec de l’eau et pulvérisées à dose homéopathique. Cette méthode de production respecte le calendrier lunaire pour traiter les vignes et pour la vinification. Ce qu’il faut retenir, c’est que les différentes phases du cycle lunaire favorisent l’intervention sur les racines, les feuilles ou les fruits. La biodynamie utilise moins de dix intrants. Pour les vins naturels, cette logique est poussée jusqu’au bout et un seul intrant est autorisé : le soufre, et encore, en quantité infime.

Pourquoi ces vins sont-ils qualifiés de vivants ?

Les sulfites sont des antibactériens, antioxydants et antifongiques. Ils arrêtent toutes les fermentations, stabilisent le vin et sa conservation. Utilisés à forte dose, ils aseptisent le vin, gomment une partie de ses spécificités, de son identité. Or, les vignerons de vins bio, biodynamiques et naturels cherchent à restituer toutes les nuances d’un terroir et de ses cépages. Ces vins offrent une variété aromatique plus large. Il y a plus d’effet millésimé qu’avec un vin conventionnel : pas une année ne ressemble à une autre. L’enjeu n’est pas d’aller vers le zéro soufre, mais plutôt vers une quantité minimale pour permettre au vin d’exister. Sachant que le taux de sulfite n’est pas le seul élément qui influe la garde du vin et sa durée de conservation. L’âge de la vigne, le terroir et le mode de vinification entrent aussi en jeu.

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Pierre-Hugues Chevalier (à gauche), avec Christian Chabirand du Domaine du Prieuré à La Chaume (Vendée), producteur de vin bio et naturel. ©DR

Quel est le modèle économique de Vinibee ?

Nous avons plusieurs formules d’abonnement box (2 à 3 bouteilles par mois), à partir de 30 € par mois. Nous proposons aussi des coffrets cadeaux thématiques a. Chaque mois, nous avons aussi « La caisse de six qui cartonne », une sélection de six vins différents où nous faisons découvrir de nouveaux vignerons et des vins adaptés à la saison, et à la cuisine qui va avec.

À la marge de cette activité BtoC, il nous arrive de travailler avec des bars à vin, des restaurants ou des épiceries avec qui nous partageons les mêmes valeurs – produits frais, locaux et bio – mais ce n’est pas la finalité première de Vinibee. Nous avons aussi une petite activité événementielle BtoB. Pour les soirées d’entreprise, nous organisons des ateliers « découverte » de vins naturels avec une dimension pédagogique. Nous avons aussi une formule dégustation thématique autour de notre carawine, véritable minibar ambulant.

« Notre ambition : apporter un premier niveau de compréhension des enjeux du vin pour mieux les choisir ensuite. »

Quelles sont les valeurs de Vinibee ?

Notre première valeur, c’est le respect du vivant au sens large, à savoir la vigne et son environnement : le sol, l’enherbement, la faune… L’humanisme comme le partage sont pour nous tout aussi essentiels. À travers nos descriptions complètes des domaines et des cuvées, nous essayons de transmettre aux consommateurs la passion et l’énergie de nos vignerons. Nous sommes leurs ambassadeurs auprès des consommateurs.  Nous entretenons avec eux des liens forts. Nous les rencontrons ou les appelons régulièrement pour savoir comment se sont passées les vendanges et les vinifications, quand ils sont confrontés à des aléas climatiques.

Cette proximité se retrouve aussi dans les liens que nous tissons avec nos clients. Pas une commande ne part sans un mot personnalisé. S’il s’agit d’un nouveau client, nous attirons son attention sur les spécificités de chaque vin, lui donnons des conseils de consommation pour découvrir le vin dans les meilleures conditions. Nous voulons pratiquer la vente en ligne différemment, avec respect. Nos clients trouvent toujours quelqu’un au bout de la ligne.

La transparence et la traçabilité sont deux autres valeurs fortes de Vinibee. Nos clients savent ce qu’ils consomment. Nous goûtons tous les vins. Sur notre site, nous affichons le taux de sulfite pour chaque bouteille. Nous avons confiance dans nos vignerons partenaires et les clients ont confiance dans nos choix.

Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux autour du vin ?

Le premier enjeu est sanitaire et concerne d’abord les pesticides. Ces produits concentrés sont nocifs pour ceux qui les appliquent, les vignerons et les ouvriers, mais aussi pour les riverains et pour le consommateur. La loi LMR (Limite maximale de résidus), qui s’applique à de nombreux produits alimentaires et à l’eau potable, ne concerne pas le vin. Pourtant, en 2018, les auteurs du livre Le goût des pesticides dans le vin[3], ont fait réaliser des tests pour détecter les taux de résidus de pesticides dans une centaine de bouteilles. Dans la première moitié constituée de vins bio, biodynamiques et naturels, ils ont retrouvé des traces de pesticides. En revanche, dans les 50 bouteilles de vins conventionnels testés, 80 % contenaient des résidus de pesticides à hauteur de 3 000 fois la dose autorisée dans l’eau potable.

L’enjeu est aussi écologique car l’usage de pesticides contribue à la perte de la biodiversité. Un sol est vivant et fertile à partir du moment où il y a de la biodiversité, de la plante au ver de terre en passant par les insectes. Or, les pesticides rendent le sol stérile, s’infiltrent jusque dans les nappes phréatiques et leur rémanence est très longue. La bonne nouvelle, c’est que de plus en plus de vignerons essaient de recréer de la biodiversité, par exemple en plantant des haies.

« La transparence et la traçabilité sont deux valeurs fortes. Nos clients savent ce qu’ils consomment. Sur notre site, nous affichons le taux de sulfite pour chaque bouteille. »

N’y a-t-il pas aussi un enjeu climatique ?

Effectivement, les aléas climatiques sont de plus en plus récurrents et deviennent la norme. Depuis une dizaine d’années, les épisodes de redoux hivernaux (entre janvier et mars, NDLR) se multiplient et sont suffisamment doux pour que la végétation se relance et ils sont suivis par des épisodes de gel. Les effets sont désastreux. En Val de Loire, plus de la moitié des dix derniers millésimes sont ainsi concernés. Les épisodes orageux et de grêle sont aussi de plus en plus violents et dévastateurs, occasionnant des pertes pouvant aller jusqu’à l’intégralité des récoltes. Quant aux sécheresses estivales, elles occasionnent des stress hydriques, empêchant le raisin de grossir et de donner autant de jus. À noter que les vins biodynamiques résistent mieux au stress hydrique. L’ensemble de tous ces aléas ont fait du millésime 2021 le plus mauvais depuis 1965.

Comment les vignerons peuvent-ils être plus résilients face à ces enjeux ?

Il est urgent de réfléchir au modèle agricole que nous voulons avoir et notamment à la manière dont on traite le sol. Il faut envisager des rendements plus raisonnables et ne plus produire en masse au risque d’épuiser la vigne et son écosystème. Les vignerons doivent également adapter leurs pratiques comme reporter la date de taille le plus tard possible dans la saison pour que la vigne résiste mieux aux épisodes de gel, choisir des cépages qui aiment les climats plus arides ou des parcelles moins orientés au soleil pour mieux résister à la sécheresse. Le réchauffement climatique va poser des problèmes à des cépages qui apprécient les climats tempérés comme le pinot noir. Cela va bouleverser la carte des vignobles avec un déplacement vers le nord. Les terroirs en devenir sont situés en Bretagne, Pays de la Loire ou en Angleterre.

Comment Vinibee s’engage dans cette prise de conscience écologique et sanitaire ?

En faisant de la pédagogie, à travers notre newsletter mensuelle envoyée à 8 000 destinataires ou via des articles sur notre site pour guider les consommateurs de vin naturel, autour des pesticides, des sulfites… Notre ambition : apporter un premier niveau de compréhension des enjeux du vin pour mieux les choisir ensuite.

Quelle place occupent ces vins bio et naturels sur le marché ?

Les vins bio étaient en forte croissance ces dernières années mais la dynamique se tasse. Des labels intermédiaires sont apparus et brouillent le message pour le consommateur qui ne sait plus lequel est le plus respectueux de son environnement. Pour moi, c’est le cas du label HVE (Haute valeur environnementale). Ce n’est rien d’autre que du marketing car le vigneron peut utiliser des pesticides. Ce label est controversé, y compris pour la cour des comptes[4].

Ceux qui arrivent à tirer leur épingle du jeu sont des vins biodynamiques et naturels. Ils s’adressent à une clientèle avec un pouvoir d’achat plus élevé. On les retrouve sur les belles tables des restaurants étoilés, ce qui a d’ailleurs fortement contribué au développement de leur notoriété. Ces vins sont très recherchés et ne sont jamais disponibles en grande distribution.

La logique environnementale voudrait qu’aujourd’hui les vignerons aillent a minima vers une agriculture raisonnée, plus vertueuse, avant de passer en bio dans quelque années. On aurait alors sur le marché une majorité de vins certifiés en bio. Ce serait la bonne démarche.

Le vin est l’un des rares produits où la composition ne figure pas sur l’étiquette. Faut-il faire évoluer la législation ?

L’Union européenne s’apprête enfin à légiférer sur le sujet. Fin 2023[5], muni d’un QR code affiché sur la bouteille, le consommateur pourra accéder à la liste de tous les intrants utilisés. Il pourra vérifier le taux réel de sulfite[6] – pour moi, c’est le minimum -, la présence d’acide ascorbique, de copeaux de chêne, de sucre ou encore de colle de poisson pour clarifier le vin[7]. C’est une sacrée avancée même si ces informations ne sont pas directement sur l’étiquette.

Quels sont vos projets ?

Notre ambition est de nous développer davantage en Europe, aussi bien au niveau des vins proposés que de notre clientèle. Nous aimerions aller du côté des pays de l’Est, en Autriche, Bulgarie ou Roumanie où il y a des choses originales, mais aussi de l’Italie, l’autre pays européen du vin naturel avec la France.

En chiffres 

  • CA : 350 000 € en 2022 dont 15 % à l’export
  • 150 vignerons partenaires
  • 450 références de vins : 90 % de la sélection sont des vins français, 10 % des vins étrangers

 

[1] L’intrant le plus connu est le soufre, ou sulfite pour sa forme liquide.

[2] L’établissement a depuis été vendu et rebaptisé « La Villa Artus Bertrand », un hôtel restaurant de luxe.

[3] Éditions Actes Sud. De Gilles-Éric Séralini, professeur à l’université de Caen et spécialiste des pesticides et Jérôme Douzelet, chef-cuisinier bio.

[4] Dans une publication sur l’agriculture biologique de juin 2022, la Cour des compte alerte sur « l’illisibilité des labels qui contribue à la baisse des achats d’aliments bio en 2021, face à la concurrence croissante des labels « verts », moins exigeants – comme la mention valorisante « haute valeur environnementale » »… Rapport disponible sur : Ccomptes.fr/fr/publications/le-soutien-lagriculture-biologique

[5] Source : Economie.gouv.fr/dgccrf/la-liste-des-ingredients-bientot-indiquee-sur-les-bouteilles-de-vin

[6] Mention « Contient des sulfites » obligatoire à partir de 15 mg. Un seuil plancher correspondant à ce que l’on peut retrouver dans un vin naturel.

[7] Gélatine faite à partir des arêtes.