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De la « Smart city » au « territoire intelligent »

« De la smart city à la réalité des territoires connectés ». Tel est le titre d’un rapport d’environ 300 pages remis le 26 octobre dernier au gouvernement. Aux commandes : le cabinet nantais Civiteo spécialisé dans la gestion des données publiques. Entretien avec son président et fondateur, Jacques Priol.

Jacques Priol, fondateur de Civiteo, smart city

Jacques Priol, fondateur de Civiteo © Civiteo

Pourquoi ce rapport et quel en est l’objectif ?

Les précédents travaux sur la smart city réalisés en 2017 et 2018 annonçaient 10 à 15 Mds€ d’investissement dans les territoires intelligents pour les cinq ans à venir. Or, nous sommes très loin des projections : 250 à 350 M€ par an. L’objet de cette étude est donc de comprendre pourquoi la smart city reste aujourd’hui très loin des promesses d’hier, de contribuer à la définition d’un possible modèle français du territoire intelligent et de produire des recommandations pour en favoriser la définition.

Cette étude est le fruit d’un consortium d’entreprises. Quel a été le rôle de Civiteo et quelle a été la méthodologie ?

Je suis le mandataire et le coordonnateur de la production du rapport. Sa production a nécessité huit mois de travail, de janvier à août 2021. Nous avons conduit 50 entretiens, 20 auditions, une dizaine d’ateliers et un séminaire de travail, mobilisé 156 acteurs (industriels, élus, entreprises…). Nous avons pu étudier une matière très riche (plus de 200 projets déployés en France) et recenser 70 cas d’usages du numérique au service des politiques publiques dans 12 grands métiers (transport, énergie, eau, déchets…). Cette étude est inédite par son ampleur mais aussi par la variété des champs couverts : le numérique, la gouvernance, la gestion des données, les problèmes liés aux aides publiques…

On entend dire que le concept de « ville intelligente» serait dépassé. Ce rapport prouve-t- il le contraire ?

Si l’on parle d’un modèle de smart city à l’anglo-saxonne ou celui de Google à Toronto, 100 % numériques, totalement automatisés, pilotés par la donnée, inhumains, alors oui, ce modèle est abandonné. En revanche, c’est extrêmement dangereux de dire que la smart city est finie. Car le vrai danger est que les territoires ne pilotent pas cette transition numérique qui est en train d’impacter leurs métiers. Ce terme de « smart city » fait polémique depuis des années. Raison pour laquelle nous préférons parler de « territoire intelligent ».

Justement, dans ce rapport, il est question de territoire « hybride ». Pourriez-vous nous éclairer sur ce point ?

Aujourd’hui, la dématérialisation généralisée des démarches administratives entraîne des fractures sur les usages du numérique et des inégalités d’accès aux services publics qui ont d’ailleurs été creusées lors des confinements. D’où la nécessité de maintenir des usages traditionnels (accueil physique) en parallèle des outils numériques.

Plus de 200 projets déployés en France… Quelles sont les trajectoires empruntées ?

L’étude détaille deux trajectoires possibles. La première est celle d’une stratégie globale incarnée, par exemple, par Angers et Dijon. Plusieurs métiers (eau, électricité, gestion des déchets…) s’engagent en même temps dans une vaste transition numérique. La seconde trajectoire, incrémentale, est la plus empruntée. Le démarrage concerne souvent un seul métier puis, pas à pas, la démarche s’étoffe. C’est le cas à Rennes, Toulouse, Montpellier ou encore Nantes.

Vous citez Nantes… En quoi son modèle est-il intéressant ?

Sa force repose sur sa charte éthique de la donnée. C’est bien que les pouvoirs locaux se fixent, ainsi qu’aux entreprises, des règles du jeu sur l’utilisation des données.

Les expérimentations lancées dans ces villes fonctionnent bien. Pourquoi ce modèle ne s’est-il pas généralisé ?

Il existe des freins au déploiement massif et rapide de solutions numériques. Cela a un coût. De plus, les collectivités doivent utiliser uniquement les outils dont elles ont besoin. C’est pourquoi le modèle français du territoire intelligent est avant tout politique.

Les acteurs auditionnés regrettent la trop faible mutualisation des projets de territoires intelligents. Pourquoi la capitalisation des expériences fait-elle défaut ?

On gagnerait tous à ce que les expériences des uns profitent aux autres. Or, aujourd’hui, ce n’est pas le cas car il y a une compétition effrénée entre les territoires et les entreprises qui consacrent plus de moyens et de temps à la valorisation de leurs propres contrats vitrines.

Cette étude contient 53 recommandations pour accompagner les territoires intelligents. S’il y en avait une à retenir, laquelle serait-ce ?

Il faut inciter la construction d’un modèle de territoire intelligent qui refuse la caricature de la smart city. Notre proposition : un modèle respectueux de la vie personnelle, démocratique et transparent.

Quels sont les enjeux et les défis auxquels seront confrontés les territoires qui s’engagent dans des projets de transition numérique ?

Les territoires matures sur le sujet, comme Nantes, doivent à présent franchir le pas, c’est-à-dire réaliser des investissements structurants en matière d’utilisation du numérique là où c’est utile. Ceci est indispensable si l’on veut réussir les grandes transitions environnementales et écologiques à venir.

Quelle suite sera donnée à ce rapport ?

Cédric O (Secrétaire d’État chargé de la Transition numérique, NDLR) a déjà annoncé le lancement d’un appel à projet doté de 30 M€ pour aider les collectivités locales à élaborer des projets de territoire intelligent qui soient respectueux des règles proposées par notre rapport.

Civiteo