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Cancer : « il faut libérer la parole ! »

Manager durant 25 ans, aujourd’hui coach et chargée de mission Lig’Entreprises au sein de la Ligue contre le cancer de Loire-Atlantique, Danièle Piat est la conférencière de « Cancer & compétences ». Cette conférence théâtralisée vise à sensibiliser dirigeants et managers à l’accompagnement des salariés malades

Danièle Piat

Danièle Piat © D. R.

Pourquoi proposer une conférence théâtralisée sur le thème « Cancer & compétences » ?

Quand je vais dans les entreprises, souvent les managers me disent qu’on n’apprend pas à gérer ce type de situations à l’école. C’est d’autant plus compliqué qu’ils sont souvent appelés à être des personnes qui savent, détiennent la solution. Je m’intéresse donc en premier lieu aux jeunes managers et c’est pour cette raison que j’ai eu envie de me rapprocher des écoles de management. Mais il fallait aborder le sujet d’une manière qui les marque. Que ce ne soit pas une conférence parmi d’autres, surtout qu’on ne se sent pas franchement concerné par tout ça quand on est jeune… Le fait d’en parler sous forme d’une conférence théâtralisée permet de joindre à mes propos, qui sont théoriques, des situations vécues. S’il leur en reste quelque chose, c’est ça qui va les marquer. Car les saynètes jouées ont été créées à partir de témoignages de malades et de managers.

La première représentation se tiendra le 18 novembre à l’école Audencia de Nantes et je souhaite qu’elle puisse ensuite être déclinée. Car les managers moins jeunes sont aussi concernés, de même que les chefs d’entreprise.

Lors de mes visites en entreprise, j’essaie toujours de faire en sorte que ces derniers s’engagent dans la démarche parce qu’il faut que ce soit porté au niveau de la direction pour être efficace. Les chefs d’entreprise font souvent partie de clubs, de regroupements : l’idée serait de m’appuyer sur eux pour les prochaines représentations de cette conférence théâtrale.

Quelle est la réalité en entreprise ?

En France, il y a 1000 personnes qui apprennent chaque jour qu’elles sont atteintes d’un cancer. Et sur ces 1 000, 400 sont en activité au moment de l’annonce. Par ailleurs, une personne sur trois quitte ou perd son travail dans les deux ans qui suivent l’annonce de sa maladie.

Quelles sont les situations qui posent le plus de problèmes ?

La conférence va reprendre le parcours de la maladie, c’est-à-dire l’annonce, la période du traitement et le retour en entreprise. À l’annonce de la maladie, on observe des réactions maladroites, souvent d’évitement. On n’est plus dans les objectifs de travail habituels, on touche à l’intime. La personne qui reçoit l’annonce essaie de se protéger et pour cela elle va être dans le conseil ou la minimisation des faits, du type : « ce n’est pas grave, aujourd’hui ça se guérit bien… ». Des propos que la personne malade ne va pas forcément prendre de manière positive.

Ensuite, la période du traitement crée des ruptures d’appartenance parce qu’il y a cette idée que l’entreprise ne doit pas solliciter un salarié en arrêt maladie. Alors que s’il ne faut pas le solliciter pour le travail ou pour lui demander de revenir, rien n’empêche de prendre de ses nouvelles ou de lui envoyer des petits mots gentils! Si on ne maintient pas le lien pendant l’arrêt, au fil du temps, la personne malade se sent complètement coupée de son équipe.

Enfin, au retour, l’erreur classique est de ne pas le préparer. Quand on revient et que l’ordinateur n’est pas prêt, que les codes d’accès ont changé, qu’on n’a pas de badge… Ça peut sembler anecdotique, sauf que pour la personne qui revient ça donne le sentiment qu’elle n’est pas du tout attendue.

Autre situation : en pensant bien faire, on va mettre la personne sur un poste qui n’est pas le sien, avec des tâches qui ne l’intéressent pas et elle se sent mise au placard. Ou, à l’inverse, l’entreprise veut absolument lui faire reprendre son poste dans toute son envergure alors qu’elle n’a peut-être plus envie de ces responsabilités-là…

Et puis le manager doit non seulement accompagner la personne malade, mais l’équipe aussi. Car lorsqu’un collègue tombe malade, ça a forcément des répercussions et quand il revient aussi. Soit les tâches ont été confiées aux personnes qui sont là et quand la personne revient, il peut y avoir des frustrations. Soit il y a eu un remplaçant, sachant que le cancer, c’est six mois, un an, voire plus, d’arrêt. On a donc pris l’habitude de travailler avec quelqu’un d’autre. Ce sont autant de difficultés qu’il faut prendre en compte.

Quand la personne revient après un cancer, on ne voit que ce qu’elle ne peut plus faire. Danièle Piat

Que conseillez-vous aux entreprises ?

Il s’agit pour l’essentiel d’un manque de communication, de compréhension de l’un et de l’autre. Car l’entreprise a aussi besoin d’expliquer où elle en est. Quand on revient au bout de six mois, un an, ou plus, beaucoup de choses ont changé. Il faut donc échanger pour voir si les projets correspondent, que les entreprises travaillent sur ces sujets-là, car ce qui est vrai pour le cancer, l’est pour toutes les maladies où les gens se retrouvent éloignés du travail pendant longtemps.

Il faut libérer la parole! Plus ce sera le cas et moins ces situations seront compliquées à vivre. Il n’y a pas de procédure pour ça : chaque entreprise, chaque métier, chaque personne est différente. Mon rôle est de sensibiliser les membres de l’équipe dirigeante aux situations qu’ils peuvent rencontrer et au fait qu’ils ne doivent pas rester seuls, mais s’appuyer sur des pairs.

Par ailleurs, il faut faire travailler les personnes qui ont été malades sur leurs forces, leurs ressources, ce qu’elles ont mis en œuvre pour prendre le dessus sur cette maladie. Rage de vaincre, hauteur de vue, empathie… ce sont des qualités qui sont recherchées dans une entreprise ! Or, quand la personne revient après un cancer, on ne voit que ce qu’elle ne peut plus faire.

La crise sanitaire a-t-elle eu un impact sur la prise en compte du cancer en entreprise ?

On n’a pas de statistiques pour l’instant mais, ce que je vois, c’est que pour la première fois on a parlé vulnérabilité en entreprise. Lors du premier confinement, les gens fragiles ou qui avaient une personne fragile autour d’elles devaient le signaler pour ne pas revenir travailler. Je dirais que c’est plutôt une bonne nouvelle. Pour la première fois, on s’est intéressé à la vie du salarié alors que, jusqu’à présent, les managers avaient tendance à dire que la vie privée devait rester aux portes de l’entreprise. Il faut savoir qu’en France, environ un quart de la population active est atteinte d’une maladie chronique (diabète, maladies neurologiques…) tout en étant au travail !

Contact : Lig.entreprises44@ligue-cancer.net

Mission Lig’Entreprises au sein de la Ligue contre le cancer de Loire-Atlantique

Conférence théâtralisée « Cancer & Compétences », le 18 novembre 2021 à Audencia.
Ouverte au grand public, sur inscription (entrée libre).