Couverture du journal du 25/09/2020 Consulter le journal

« La survie des événements est indispensable à tous »

À la tête d’Exponantes depuis 13 ans et ancien président de la fédération nationale des métiers de l’événement, Frédéric Jouët a une connaissance très fine des enjeux de cette filière. Confronté comme ses homologues à une crise aussi inédite que majeure, il trouve malgré tout des raisons de rester optimiste…

Dans quel état d’esprit êtes-vous en cette rentrée si particulière ?

On y croit parce que, si on n’y croit plus, tout s’arrête. Ce qui est le plus pénible, c’est que l’on a reçu un deuxième coup de massue. On a travaillé depuis le déconfinement pour préparer la reprise au 1er septembre et là, on nous annonce qu’elle est repoussée à fin octobre. On reprend avec une incertitude permanente de savoir si le travail que l’on fait pour préparer nos événements est utile ou si c’est juste du temps payé pour rien. J’ai toujours travaillé dans le milieu, mais là, c’est dur : non seulement on doit se battre pour le quotidien, mais en plus cette incertitude est pesante. 

Aux dernières nouvelles, nous devrons présenter aux services de la préfecture notre dispositif par événement et, selon la jauge à 5000 personnes, adapter ce dispositif. Il n’en reste pas moins que selon l’évolution locale de la pandémie, nous serons jusqu’au dernier moment dans l’incertitude. Si les cas explosent, le préfet pourra interdire l’ouverture de l’événement. C’est en fait le pire des scénarios. Un salon se prépare des mois à l’avance. La commercialisation est bien entendu finalisée à quelques jours de l’ouverture, la communication installée, les achats réalisés, les billetteries ouvertes, les exposants sur la route pour le montage, etc.

Si une telle décision devait être prise tardivement, les impacts financiers seraient considérables et cela jouerait également sur la confiance que nous accordent exposants et visiteurs quant à notre capacité à assurer la production de nos événements.

Au début, on se disait, on tâtonne, c’est normal. Mais maintenant, il faut qu’on nous fasse confiance ! On a une charte nationale qui a été travaillée par la fédération, validée, on la met en œuvre. Il y a une charte spécifique à Nantes1 qu’on met aussi en œuvre. On sait gérer le public, c’est notre métier et c’est ce que nous n’arrêtons pas de dire aux autorités compétentes. On a une trentaine d’événements à venir sur septembre et octobre, avec de 1500 à 30 000 personnes attendues. Avec nos six halls, on sait gérer ces 30 000 personnes. 

Comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

Depuis le déconfinement, l’équipe commerciale travaille à reporter l’inscription des exposants sur d’autres événements et à préparer les salons de la rentrée. Mais dans un climat très étrange, avec une triple incertitude : est-ce qu’on va pouvoir faire ces événements ? Est-ce que les exposants seront au rendez-vous, entre les difficultés de trésorerie et les inquiétudes sur leur activité ? Et, enfin, troisième inconnue : le public, va-t-il répondre présent ? Autant sur les exposants on a une vision parce qu’on les a au téléphone et on est plutôt rassuré sur leur volonté d’être présents, autant sur le public on n’a aucune information. Même si je pense que les gens ont envie de sortir, de se changer les idées, de retrouver une vie normale, donc de venir aux événements. Ce qui est paradoxal, c’est que notre métier, c’est la rencontre et le partage. Or, là, on vit quelque chose qui est tout sauf la rencontre et un partage limité.

Quel est l’impact à ce jour de la crise sanitaire pour votre activité ?

Il y aura une perte importante. On a obtenu un PGE de 3,2 M€, ce qui est rassurant, mais il faudra le payer un jour et si l’activité ne redémarre pas à un niveau soutenu en 2021, ce sera compliqué.

Le parc des Expositions de Nantes est géré par la société Exponantes.
©Bodreau-architecture

Le sport représente 10% de notre activité, mais on n’a pas la main, on dépend de la métropole et de la réussite des équipes sportives. Les dix salons que nous produisons, dont trois professionnels, représentent 60% du chiffre d’affaires, les 30% restants étant les manifestations accueillies, sachant que ces pourcentages varient selon les années. Généralement, les années paires sont de mauvaises années, les années impaires de bonnes. 2021 devrait normalement être une belle année puisqu’on a pas mal de reports et qu’on organise Serbotel et pas mal de beaux événements. 

Pour 2020, dans le meilleur des cas on sera à 40% du chiffre d’affaires… Et encore, nous, on est un peu protégés par rapport à beaucoup de petites structures : les petites agences événementielles, les créateurs de stands, les agences de création, les traiteurs, les sociétés de nettoyage, les agences d’hôtesses… qui n’ont pas de trésorerie et ne tiendront pas le choc. 

Et en termes de gestion des équipes ?

Tout le monde est au chômage partiel depuis le mois de mars. Une partie des équipes, notamment commerciales, est en activité partielle car il faut préparer l’avenir, mais aujourd’hui seule la moitié des 38 personnes ont une activité partielle. Je n’envisage pas, tant qu’il n’y a pas de décision ferme et écrite des autorités, de faire reprendre tout le monde : ça ne sert à rien.

En management aussi, ce n’est pas simple… Au tout début, c’était tellement hallucinant que beaucoup ont été contents de retrouver du temps avec leur famille. Puis il y a eu la phase d’inquiétude, avec la prise de conscience d’un vrai danger de santé publique. Enfin, la troisième phase, c’est l’interrogation de savoir s’ils vont reprendre le travail, si la société va tenir le choc. Il faut gérer les inquiétudes légitime, humaines et en termes d’emploi… Pour l’instant, on n’a pas de licenciements programmés, car heureusement l’État a fait le job, notamment en prolongeant le chômage partiel dans la filière jusqu’en décembre, mais ça ne pourra pas durer un an. Et à un moment, refaire travailler les gens qui n’ont eu aucune activité depuis six mois, ça devient compliqué pour tout le monde. Quant aux visios, on s’est éclaté là-dessus au début, mais aujourd’hui, tout le monde en a ras le bol.

Quels sont les impacts au niveau de la filière ?

En juillet, on était à -70% si on réunit l’ensemble des acteurs. En France, il y a eu beaucoup d’événements professionnels qui ont été annulés par anticipation d’un manque d’exposants, en particulier étrangers. Résultat : on est dans une spirale infernale, où tout le monde attend de l’autre. Nous de l’État, les exposants d’avoir la certitude que l’événement aura lieu et ça devient compliqué.

Aujourd’hui, les prévisions annoncent la reprise d’activité à un niveau d’avant Covid pour juin 2022. Mais qui restera-t-il alors parmi les prestataires ? Est-ce que le modèle des événements va changer avec des règles sanitaires extrêmement strictes ? Et avec des coûts supplémentaires pour l’organisateur et donc la question de savoir qui paie ? 

Avez-vous tenté de faire jouer vos assurances ?

Sachant que les assurances se défaussent toujours, nous avons préféré trouver des solutions amiables avec nos exposants. Par exemple, pour la Foire internationale de Nantes, qui devait avoir lieu en avril, si on avait dû suivre nos conditions générales de vente, on ne remboursait pas les exposants. On leur a proposé trois solutions : le report à fin août, sachant que depuis la Foire internationale a été annulée, le report sur l’édition de 2021 et, en dernier recours, le remboursement. Par contre, sur les événements à venir, on applique une retenue forfaitaire correspondant aux frais engagés. Ceux-ci ne peuvent être uniquement à la charge de l’organisateur, sinon c’est intenable.

Les exposants sont très conscients qu’on fait ce qu’on peut et, du coup, ils jouent le jeu et s’inscrivent pour les autres événements. Ils sont également conscients qu’il y aura à terme un surcoût pour intégrer le risque sanitaire. Ce souvent des artisans : ils ont besoin d’un salon pour remplir leur carnet de commandes et nous, on a besoin d’eux. On est donc tous solidaires : la survie des événements est indispensable à tous. 

Est-ce que cette crise n’est pas l’occasion d’innover ?

C’est un sujet qui date de bien avant le Covid. Le changement des modes de consommation, l’arrivée du digital : Unimev, la fédération nationale, travaille là-dessus avec la commission Prospective dont je fais partie. Tout cela on l’a anticipé, mais l’ADN de notre métier reste la rencontre physique. Quand vous achetez un canapé, vous voulez l’essayer. Quand vous achetez une cuisine, vous voulez voir les matériaux. 

Le virtuel, tout le monde en parle et on travaille bien évidemment sur une virtualisation des événements, mais plutôt sous la forme d’une hybridation. On parle de phygitalisation, avec du présentiel, qui correspond au temps fort de l’événement et la digitalisation en amont et pour mesurer l’audience. Sur les congrès, maintenant, il y a toujours une partie exposition, là aussi c’est une hybridation. Et sur les salons BtoC, il y a de plus en plus de briques réservées aux professionnels. 

Pour autant, notre métier de gestionnaire de site, c’est de louer nos 70 000 mètres carrés. Et en tant qu’organisateur – notre second métier -, on a aussi besoin de la rencontre physique sinon on est mort et derrière nous que devient toute la chaîne de valeur ? Que deviennent les traiteurs ? Les hôtels ? Les chauffeurs de taxi, etc. ? Les salons virtuels, c’est un épiphénomène. Il y en a un qui a fonctionné, c’est Laval Virtual, qui a basculé en 15 jours en 100% digital. Il a eu bien plus de visiteurs venus du monde entier, mais ça a coûté de l’argent car il n’y a pas de modèle économique aujourd’hui.

Par contre sur l’hybridation des événements, là il y a un modèle économique. On a un bel exemple avec La Mer XXL en 2019 qui mêlait du BtoB, du BtoC, des congrès, des visioconférences… On a enregistré plus de 38 000 visiteurs pour une première édition, sur une thématique pointue, dans une période de vacances scolaires, avec la canicule. 

Explorez-vous d’autres pistes ?

On va développer les salons de communautés, car c’est ce qui marche vraiment aujourd’hui. On le voit avec le salon de la Pêche en mer, qui est un événement de passionnés, mais aussi avec Art to Play, le salon des mangas et Youtubeurs, ou encore celui qui est consacré aux loisirs créatifs. Ce sont trois exemples de salons grands publics qui marchent très bien. On va donc axer notre développement là-dessus. Par contre, le salon généraliste tel qu’on le connait depuis toujours, qui mélange le mobilier, l’artisanat, les plantes, etc., comme c’est le cas pour les foires, là c’est très compliqué. On va plutôt s’orienter vers un méga salon qui aura plusieurs thématiques. C’est un peu ce qu’on va faire cette année – du moins si on nous laisse la possibilité de le faire – en regroupant à l’automne trois salons réunissant loisirs créatifs, habitat-décoration et cuisine et saveurs. 

Mais n’y a-t-il pas une désaffection croissante pour les grands formats au profit des plus petits, à l’image de ce qui se passe dans la grande distribution ?

On voit en effet que les grands salons parisiens perdent en exposants et en visitorat, au profit des régions. Il y a par exemple une désaffection très nette du Nautic de Paris, dont les stands coûtent très chers, pour les salons de région comme le salon de la Pêche en mer à Nantes ou le Grand Pavois de la Rochelle : les exposants ont une cible identique, voire plus intéressante, les visiteurs habitant en bord de mer étant davantage acheteurs. 

Il ne nous reste que deux grands salons aujourd’hui : la Foire internationale et le salon de l’habitat, mais qu’on a tronçonné en plusieurs thématiques. À terme, je pense que les foires disparaîtront. Elles restent pour le moment un événement, même s’il est moins attendu, mais, et c’est une tendance nationale, dans le meilleur des cas, elles stagnent.

1 charte sanitaire « Nantes Travel Safe » comprenant dix engagements pour assurer aux visiteurs un accueil dans les meilleures conditions de sécurité sanitaire.