Couverture du journal du 18/06/2021 Consulter le journal

Entretien avec Frédéric Brangeon : « Nos valeurs ? Oser et responsabiliser »

Fils de boulanger-pâtissier, Frédéric Brangeon a d’abord suivi le chemin familial en créant avec son épouse leur première boulangerie-pâtisserie, avant de tracer leur propre route. Très impliqué localement, il est aujourd’hui à la tête de deux magasins réalisant près de 2 M€ de chiffre d’affaires et d’une quarantaine de salariés à La Chapelle-sur-Erdre. Il revient sur son parcours et ses choix entrepreneuriaux.

Frédéric Brangeon

Frédéric BRANGEON, Dirigeant des boulangeries- pâtisseries éponymes © Benjamin Lachenal

Devenir boulanger-pâtissier, était-ce un vrai désir ?

Je ne me suis pas posé de questions, c’est venu naturellement. Je suis dyslexique et, arrivé au collège, ça a été plus difficile pour moi. Je suis parti en 4e et 3e techno, ce qui a été la sortie du tunnel car je savais que je pouvais aller en apprentissage après la troisième. Et, c’est là qu’en fin de compte j’ai commencé à avoir des déclics… On était encore dans une période où l’apprentissage était considéré comme une voie de garage, mais moi c’était vraiment ce que je voulais faire.

Je suis parti en apprentissage deux ans en boulangerie et je me suis retrouvé dans les premiers. Ça m’a rassuré, j’ai pris confiance en moi. J’ai été désigné meilleur apprenti de France de Loire-Atlantique en 1996. Et après, c’était parti ! J’ai fait deux ans de CAP pâtissier à Carquefou, puis j’ai passé mon brevet professionnel, toujours en continuant des concours. J’ai par exemple fait celui de Serbotel et obtenu une troisième place, ce qui m’a permis d’être repéré par un boulanger du Pouliguen. Enfin, j’ai passé mon Brevet de maîtrise pour apprendre tout ce qui était transversal.

De son côté, ma femme a fait un BTS en alternance à la Fédération des boulangers, elle baignait donc dans le même univers.

© Benjamin Lachenal

Votre idée dès le départ, c’était de vous installer rapidement ?

Oui, c’était mon projet de vie. Je voulais m’installer et reprendre la boulangerie de Carquefou.

Avec ma femme, on a commencé par acheter celle de La Montagne à l’âge de 23 ans. On est restés sept ans, mais dans ma tête j’avais toujours l’idée de Carquefou. On est d’ailleurs allés voir les patrons pour voir s’ils étaient vendeurs. En fin de compte, on s’est retrouvés à La Chapelle-sur-Erdre et on y est depuis 2009.

 

Votre parcours semble très structuré. Tout était planifié ?

Pas du tout ! C’est venu au fur et à mesure de nos besoins et de nos rencontres.

En étant fils d’artisan, j’avais déjà un peu une vision et en faisant des concours, des formations, je me suis tenu à la page et je me suis ouvert à d’autres. Le milieu dans lequel évoluait ma femme a joué aussi. D’ailleurs, on a toujours été syndiqués à la Fédération des boulangers. Les jeunes aujourd’hui ont plus de mal à se syndiquer car ils pensent avoir toutes les informations sur Internet, mais moi je pense que ça nous a permis de nous structurer, de nous apporter des outils. Et à 23 ans, on en avait besoin ! Du coup, quand je suis arrivé à La Chapelle-sur-Erdre, je me suis mis au bureau de la fédération pour être encore plus impliqué.

 

Actuellement, vous êtes élu à la chambre de métiers, président de l’U2P 44 et vous avez des responsabilités au sein de plusieurs associations d’entreprises… Pourquoi autant d’engagements ?

Pour moi, c’est le moyen d’acquérir des compétences en plus. Ces réseaux me nourrissent et me font grandir. Je suis vice-trésorier de l’A3C, l’association des commerçants de La Chapelle. Et je suis aussi co-président de l’association des entreprises de La Chapelle-sur-Erdre, l’ECE. J’ai réussi à faire entrer des entreprises un peu plus petites et même des fermes agricoles de La Chapelle car, pour moi, on est tous dans le même bateau, on a les mêmes problématiques. Je suis enfin investi dans la CGAD, la Confédération générale de l’alimentation de détail, au niveau régional.

Tout cela me prend du temps mais, finalement, en étant moins dans mon entreprise, je vois plus de choses.

Le sport m’a libéré de l’emprise de l’entreprise. Ce qui ne l’a pas empêchée de grandir ! Entre 2009 et 2016, on a doublé le chiffre d’affaires.

Comment cela ?

Fin 2016, j’ai été élu à la Chambre de métiers. Je me suis retrouvé avec d’autres professions et j’en suis revenu avec plein d’idées, en me disant que ce que les autres mettaient en place, on pouvait aussi le faire. C’est comme ça que j’ai entrepris une démarche RSE. Jusqu’alors, on en faisait mais on ne le savait pas ! Maintenant, je préfère dire qu’on est une entreprise engagée. Quand j’ai commencé à discuter de responsabilité sociétale avec les salariés, ça ne leur parlait pas. Alors qu’on est une entreprise engagée : on se fournit le plus possible en local, quand on a refait le bâtiment, on a fait attention à mettre de l’éclairage qui consomme moins, des réducteurs d’eau… On a travaillé aussi sur la qualité de vie au travail.

 

Comment avez-vous opéré ce changement ?

À la naissance de notre troisième enfant, on habitait encore au-dessus de la boulangerie, à l’ancienne. On a alors acheté une maison et on a commencé à se structurer.

Parallèlement, j’ai commencé à courir en intégrant un club. J’ai toujours eu une vie tournée vers l’entreprise et là j’ai commencé à me dégager du temps. Le sport m’a libéré de l’emprise de l’entreprise. Ce qui ne l’a pas empêchée de grandir ! Entre 2009 et 2016, on a doublé le chiffre d’affaires et on s’est vite retrouvés à l’étroit. On a commencé à chercher un bâtiment dans la zone d’activités et on a trouvé un bâtiment à acheter dans cette zone qui avait besoin d’une offre de snacking. On a embauché quinze personnes en trois mois !

On a alors choisi de se faire accompagner par une consultante pour avoir un regard externe. Elle a commencé par réaliser un audit. On a réuni les salariés et elle leur a demandé ce qu’ils aimeraient qu’on change. Ils ont répondu : « Qu’ils nous laissent davantage faire ». On s’est alors rendu compte qu’en voulant les aider, parfois on ne les aidait pas car on ne les incitait pas à se responsabiliser. C’est d’ailleurs devenu nos valeurs : oser et responsabiliser !

 

De quelle manière cela a-t-il impacté l’organisation de votre entreprise ?

© Benjamin Lachenal

Quand on a commencé à mettre en place des formations internes, j’ai désigné des animateurs. On a instauré, dans nos plannings, des temps de réunion, ce que l’on ne faisait jamais avant. Et de la même manière que j’ai été accompagné, j’ai fait évoluer la pâtissière qui était avec nous depuis le début. On l’a formée et, comme elle gérait les plannings, un jour elle m’a dit que j’avais moi aussi le droit d’avoir des dimanches !

Depuis deux mois on a encore grandi. Ma femme, qui a toujours été salariée de l’entreprise – et c’était important qu’elle le soit – a maintenant compris qu’elle était cheffe d’entreprise et qu’elle ne pouvait plus être partout, surtout avec le deuxième magasin. La cheffe pâtissière qui animait déjà les animateurs est devenue responsable projets. Sachant que chez nous, tout est projet ! J’ai 50 000 idées à la minute, dans tous les domaines : une nouvelle recette, l’utilisation d’un triporteur, une appli de gestion des plannings…

En termes d’organisation, on n’a pas voulu faire une pyramide, ce qui fait que le client est au centre, et autour, je suis sur la stratégie, ma femme est Daf et il y a la responsable projets. J’ai aussi embauché une responsable communication à temps plein l’été dernier pour s’occuper du site marchand et de la communication, ainsi qu’une responsable magasin qui vient d’arriver. Et on a toujours nos animateurs qui animent leurs équipes.

 

Est-ce que vous vous sentez aujourd’hui encore boulanger-pâtissier avant tout ou bien chef d’entreprise ?

Chef d’entreprise, à partir du moment où je ne suis plus dans le planning. Bien sûr, je suis là en renfort quand il y a besoin, mais je ne suis plus indispensable au fonctionnement quotidien.

 

Et aujourd’hui, votre ambition est-elle assumée ?

Oui, car on voit bien que nos collaborateurs ont besoin de visibilité, de savoir où on les emmène. C’est pour ça aussi que j’ai grandi sur mon projet personnel. La consultante nous a fait comprendre qu’on est tous humains et qu’on a le droit d’avoir une vie en dehors du travail. Si on n’est pas bien dans notre vie personnelle, l’entreprise peut en pâtir. Surtout sur un métier passion comme le nôtre qui est aussi un métier de couple…

 

Quels sont vos prochains projets ?

Je pense qu’avec notre structure actuelle, on fera un troisième magasin. Mais je ne suis pas pressé : je ne veux pas juste ouvrir un magasin, mais apporter une innovation, un service, avoir un coup d’avance sur la consommation…

Le fait de courir m’a aussi permis de comprendre qu’une entreprise, c’est comme un marathon : on fait le premier avec l’objectif d’aller jusqu’au bout, et pour y arriver on franchit des étapes, on a des entrainements, on se fait accompagner… On suit tout un protocole. Parfois on fait des erreurs. Par exemple, au début, j’ai enchaîné deux marathons et je me suis fait mal parce que j’ai voulu aller trop vite. Donc je veux prendre mon temps. Une troisième affaire, oui, mais il me manque encore des choses à structurer, des outils à mettre en place. Sachant aussi que, pour moi, la vie c’est maintenant, pas quand je serai à la retraite.

Une entreprise, c’est comme un marathon : on fait le premier avec l’objectif d’aller jusqu’au bout, et pour y arriver on franchit des étapes, on a des entraînements, on se fait accompagner…

Comme d’autres métiers de l’artisanat, avez-vous des difficultés à trouver de la main-d’œuvre ?

La boulangerie est un métier sur lequel le dialogue social existe depuis un moment, contrairement à d’autres, comme la restauration. Dans notre métier, quand on travaille le dimanche, on est majorés, quand on travaille la nuit aussi. Dans la restauration, ils sont encore loin de tout ça. Dans notre métier, même des petites structures commencent à s’organiser pour permettre aux gens de travailler sur quatre jours, d’avoir des week-ends.

Malgré cela, globalement, le métier a du mal à recruter. Par contre, au titre de notre entreprise c’est assez facile car on a de la visibilité, une réputation.

Le sujet, c’est aussi la fidélisation. Les jeunes ne veulent pas être des pions ou des bons petits soldats. Il faut les impliquer dans la création de produits par exemple. Ils ont besoin de se sentir utiles ! Chez moi, on prend toujours 20 à 25% d’apprentis. Ce que j’aime c’est qu’ils soient chez moi un ou deux ans puis qu’ils aillent chez un confrère faire leur expérience. Je les encourage en ce sens car la plupart reviennent après, enrichis.

© Benjamin Lachenal

 

Comment donner envie aux jeunes de venir dans votre métier ?

Je suis intervenu dans le collège-lycée de mes filles et je me suis retrouvé dans une classe de lycéens qui voulaient faire une école de commerce. Je leur ai expliqué que je n’en avais pas fait mais que ça ne m’empêchait pas d’être chef d’entreprise et d’avoir quarante salariés. Et derrière d’ailleurs, l’un des jeunes a voulu faire son apprentissage chez nous.

Il faut que les jeunes soient curieux et acteurs de leur vie, qu’ils n’hésitent pas à pousser les portes de nos commerces, de nos entreprises. L’un des rares côtés positifs de la crise du Covid, c’est que l’on n’a jamais autant parlé d’apprentissage. Il est en train d’acquérir ses lettres de noblesse auprès des parents aussi et c’est tant mieux !

Il faut montrer aux jeunes qu’on peut avoir une vie, trouver un équilibre entre vie privée et professionnelle. Il ne faut pas avoir peur non plus de dire les choses, d’être transparent avec eux.

Et on est aussi présents sur les réseaux sociaux, Facebook et Instagram. Il faut vivre avec son temps pour attirer les jeunes ! Nous, on utilise des outils de leur temps, des tablettes, des applis et j’ai vite laissé les collaborateurs publier eux-mêmes : ça les valorise.

La boulangerie de Frédéric Brangeon