Couverture du journal du 01/03/2024 Le magazine de la semaine

ENTRETIEN – Antoine Fichet et Nicolas Ravallec, Daan Technologies : « Préserver un savoir-faire français »

Concevoir et fabriquer en France des objets du quotidien éco-conçus et innovants qui répondent aux enjeux et aux modes de vie du XXIe, c’est l’ambition du Vendéen Daan Technologies. Pour Antoine Fichet et Nicolas Ravallec, respectivement PDG fondateur et directeur général associé, cette réindustrialisation ne peut fonctionner que sur des produits à forte valeur ajoutée. Alors que Bob, le mini lave-vaisselle, a déjà été vendu à 65 000 exemplaires, Daan Technologies s’apprête à lancer "Joe le four", un appareil tout-en-un.

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Nicolas Ravallec, directeur général, et Antoine Fichet, PDG de Daan Technologies ©Benjamin Lachenal

Quels sont vos parcours respectifs ?

Nicolas Ravallec : Je suis ingénieur de formation. Mon parcours professionnel est très axé vers l’électroménager puisque j’ai passé 22 ans au sein du groupe Brandt.

En 2014, les sites de La Roche-sur-Yon et d’Aizenay dont je pilotais la production[1], ont fermé. Avec deux associés, nous avons décidé de reprendre l’entreprise S20 Industries et d’orienter l’activité vers la sous-traitance. Je m’occupais de la partie technique et commerciale. Pendant cinq ans, nous avons fabriqué du petit électroménager[2] pour le compte de plusieurs clients. J’ai souhaité quitter l’entreprise en 2019, quelques mois avant la fermeture du site. J’ai ensuite rejoint Daan Technologies, que nous hébergions depuis 2018 dans les locaux de S20 Industries, comme directeur général délégué. Ma mission : mettre en place l’usine pour industrialiser Bob le mini lave-vaisselle. Depuis janvier 2023, je suis directeur général associé.

Antoine Fichet : Je suis président-cofondateur de Daan Technologies. Passionné par les énergies renouvelables et les matériaux innovants, j’ai d’abord obtenu un DUT Génie des matériaux, spécialité matériaux éco-conçus. Je me suis ensuite dirigé vers une école de commerce, la Kedge, à Bayonne. C’est là, au sein de ma petite chambre d’étudiant que j’ai eu l’idée d’un lave-vaisselle autonome et miniature. Dans ma kitchenette, il y avait l’emplacement pour un lave-vaisselle. Quand j’ai cherché à m’équiper, je n’ai pas trouvé de petit modèle autonome qui puisse se remplir manuellement avec un réservoir intégré. Au sein de mon école de commerce, j’ai eu la chance de participer aux Entrepreneuriales, un concours étudiant dédié à la création d’entreprise. Avec des étudiants de l’école de design de Biarritz et d’une école d’ingénieur (Estia, NDLR), nous avons travaillé sur le projet Rudy, l’ancêtre de Bob et nous avons gagné le premier prix pour la région Sud-Ouest. Cela m’a donné confiance et la force de croire en mon projet. J’ai ensuite poursuivi mes études dans le digital à Paris. J’ai travaillé à la BPI[3]. J’ai rencontré plusieurs entrepreneurs et j’ai eu encore plus envie de créer ma propre entreprise. Mais je ne voulais pas le faire seul. C’est à ce moment-là que j’ai fait connaissance de Damian Py qui travaillait lui aussi à la BPI. En 2016, nous nous sommes lancés ensemble dans l’aventure Daan Technologies.

Quel est le concept de Daan Technologies ?

AF : Notre première ambition a toujours été de concevoir et fabriquer des produits écoresponsables, avec du plastique recyclé et un fort indice de réparabilité, moins énergivores et plus qualitatifs. Nous voulons changer le monde par des objets du quotidien adaptés aux enjeux et aux modes de vie du XXIe siècle. Notre seconde ambition est de faire du made in France pour créer de l’emploi et préserver un savoir-faire existant, celui de l’électroménager.

En 2018, vous avez quitté Paris pour La Roche-sur-Yon. Comment s’est faite la rencontre avec S20 Industries ?

AF : Nous cherchions un partenaire pour nous aider dans la conception et l’industrialisation de Bob, notre mini lave-vaisselle. Sur internet, j’avais repéré S20 Industries et j’avais été attiré par leur expertise en électroménager. Nous les avons rencontrés en juillet 2017 et, humainement, nous nous sommes bien entendus.

NR : Je suis tombé amoureux du produit, de cette idée qui cassait les codes. Daan Technologies n’avait qu’un seul défaut : ses cofondateurs n’avaient pas d’argent. Or, S20 Industries cherchait des clients avec une solidité financière pour devenir sous-traitant. Pour autant, nous leur avons proposé de poser leurs valises en Vendée en devenant locataires d’une partie de nos locaux. L’objectif était de leur faire bénéficier du conseil de nos experts et du dynamisme de l’écosystème local pour avancer sur leur projet. Le 8 octobre 2018[4], Daan Technologies a lancé les pré-commandes de Bob par internet. En un mois à peine, 6 000 réservations ont été enregistrées ! Cela a complètement changé la donne. Nous avons décidé de démarrer un travail d’industrialisation ensemble, en qualité de sous-traitant. Le contrat de partenariat avec Daan Technologies a été signé en 2019.

Quel accueil vous a réservé la Vendée ?

AF : Nous avons été très bien accueillis par Oryon, l’agence de développement économique de la Roche-sur-Yon Agglomération. À Paris, on nous prenait pour des fous. Notre manque d’expertise et d’expérience n’inspiraient pas la confiance. Oryon nous a aidés à nous développer et à nous implanter. En mars 2019, nous avons lancé notre première levée de fonds auprès de business angels comme Abab. Des dirigeants de PME vendéennes nous ont aussi apporté leur soutien financier, à titre privé, convaincus par notre projet de réindustrialisation et de maintien d’un savoir-faire local. La Vendée est une terre d’électroménager et le site de S20 Industries a été la dernière usine à fabriquer des lave-vaisselles en France. La production s’est arrêtée en 2016. L’activité de Daan Technologies allait donner du travail à tout un réseau de sous-traitants locaux, notamment dans le domaine de la plasturgie. Tous les signaux étaient au vert. Malheureusement, en avril 2019[5], S20 Industries a déposé le bilan à la suite d’un défaut de paiement de son principal client. Ce fut une période de grand stress : nous n’avions plus de sous-traitant et nous étions en perte de confiance.

Comment s’est passée la suite ?

NR : Cette épreuve fut paradoxalement une opportunité pour devenir indépendant et fabriquer nous-mêmes Bob. À l’été 2019, nous avons trouvé des locaux temporaires à Aizenay pour finaliser la conception et lancer l’outillage. En mars 2020, nous avons acheté et emménagé sur le site actuel de Cugand, une petite commune de Vendée, à deux pas de Clisson. Et puis il y a eu le confinement…

Comment avez-vous affronté cette nouvelle épreuve ?

AF : Au moment du Covid, nous avions une dizaine de collaborateurs. Nous n’avions pas encore recruté pour la nouvelle usine. Heureusement. Nous avons mis à profit cette période pour tester et mettre au point les prototypes à domicile. Finalement, en 2020, avec un an de retard sur notre calendrier initial, et deux ans après les premières pré-commandes, nous avons démarré la production et la commercialisation de Bob. Un vrai soulagement.

Faire le choix de la proximité, voire de la très grande proximité, c’est aussi une question de réactivité.  Nicolas Ravallec

Vos fournisseurs se trouvent majoritairement à proximité. Pourquoi ce choix ?

NR : Pourquoi aller voir un fournisseur basé à Marseille alors qu’il y a un professionnel compétent à côté de chez nous ? Faire le choix de la proximité, voire de la très grande proximité, c’est aussi une question de réactivité. Nous pouvons nous rencontrer facilement, faire des points réguliers et efficaces.

De plus, certains de nos fournisseurs ont déjà travaillé pour Brandt. Nous nous connaissons, ils ont une expertise dans l’électroménager, la confiance est là. Pour la plasturgie, nous travaillons avec Process, à Challans, Variance Technologies et MTO Plastics, à Aizenay. À quelques mètres de notre usine, se trouve notre fabricant de moules ASM et l’entreprise France joint. Les cartons d’emballage viennent de chez Smurfit Kappa, à Gétigné, en Loire-Atlantique, et les plaques insonorisantes de Soliso Technologies, à Carquefou. Quant aux cartes électroniques, elles proviennent de Novatech Industries à Lannion.

AF : En faisant le choix de nous fournir localement, nous réduisons considérablement les délais d’approvisionnement : quelques jours en France contre quatre mois en Chine en ce moment ! Même pour l’avancée de trésorerie : c’est 30 jours en France contre trois mois en Chine. Certains composants viennent malgré tout de Chine, tels que les pompes de cyclage et de vidange, ou encore les écrans. Mais 70 % de la valeur ajoutée de Bob est réalisée en France, soit 20 points au-dessus des exigences du label Origine France garantie.

Quel est votre regard sur le made in France et la réindustrialisation ? Quels sont ses enjeux et ses limites ?

NR : Pour moi, il est compliqué de relocaliser en France des produits grand public standards, comme un grille-pain…. Ce sont des marchés mondiaux, des secteurs très concurrentiels donc difficile d’y faire baisser leurs prix en produisant en France où le coût du travail est relativement élevé. Par ailleurs, comparé aux Chinois, nous n’avons pas la capacité et la structure pour investir dans de gros projets. Nous ne pouvons pas non plus les concurrencer sur les marges.

La réindustrialisation ne peut fonctionner que sur des niches, dans le luxe ou pour des produits à forte valeur ajoutée comme Bob. En tout cas, cela me semble difficile mais pas impossible. Ma conviction ? Il faut partir petit, innover, miser sur la qualité du produit et de service. L’éco-conception peut faire la différence. Je parle évidemment de la durée de vie de produit, de son indice de réparabilité et de l’utilisation de matière recyclée.

AF : L’indice de réparabilité de Bob est de 9,3/10. Nous garantissons la disponibilité de nos pièces détachées. C’est le meilleur indice pour un lave-vaisselle dans sa catégorie. Tous les projets qui n’intègrent pas cette idée d’éco-conception sont, je pense, voués à l’échec.

NR : L’impact environnemental des produits industrialisés est devenu un critère de choix très fort. C’est plus qu’une mode, c’est une tendance lourde qui peut booster la réindustrialisation. Sans circuit-court et durable, le made in France a peu de chance de durer. Je parle des produits finis, évidemment, car nos fournisseurs sont déjà made in France même s’ils ne communiquent pas là-dessus.

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Depuis 2020, 65 000 exemplaires de Bob, le mini lave-vaisselle, produit par Daan Technologies, ont été vendus. ©Daan Technologies

Le succès de Bob est international. Quelle est la place de l’export aujourd’hui ? Et quelles sont vos ambitions internationales ?

AF : Depuis 2020, 65 000 exemplaires de Bob ont été vendus dans 29 pays dont 60 % à l’export, essentiellement en Europe. L’Allemagne représente 20 % de nos ventes globales avec une croissance de 150 % (en volume, NDLR) en un an. L’Europe du Nord (Suède, Finlande, Danemark, Pays-Bas) est un autre marché important avec 25 % de ventes. Nous comptons accélérer notre développement sur cette zone en 2023.

NR : Côté grand export, nous ciblons le Japon, pays où nous avons déjà établi des contacts. Les premières pré-commandes devraient avoir lieu cette année. Nous voulons y aller de façon progressive mais efficace. Ce marché est équivalent au marché européen. Il y a donc un vrai potentiel.

AF : Notre stratégie est ambitieuse car nous prévoyons d’y installer une filiale. Dans d’autres pays, nous allons plutôt nous appuyer sur un réseau d’importateurs. Nous avons déjà fait un test à Taïwan en 2022 qui s’est bien passé avec la livraison de trois conteneurs soit, au total, 1 000 unités de Bob. Nous dupliquons en ce moment l’expérience en Argentine et nous envisageons de le faire dans d’autres pays comme l’Afrique du Sud, l’Uruguay et l’Australie.

Où en est le projet de « Joe le four«  ?

AF : « Joe le four », c’est un four tout-en-un très innovant, éco-conçu et compact, qui réunit en un seul appareil les fonctions d’un micro-onde, d’un four traditionnel, d’un four à chaleur tournante, d’un four vapeur et d’un air fryer (friture sans huile). Ce produit marque la renaissance de la production du micro-onde dans l’Hexagone. En 2022, nous avons réalisé l’étude de marché, établi le cahier des charges « produit » et la faisabilité technique. Il nous reste encore un an de développement. À la fin de l’année, nous lancerons les outillages et les pré-commandes. Mi-2024, nous passerons à la phase de tests et de mise au point. La commercialisation est prévue fin 2024, début 2025. Son prix devrait s’établir entre 500 et 1 000 €.

NR : Une levée de fonds de plusieurs millions d’euros est en cours auprès de fonds à impacts français, sensibles à l’industrie française et à l’éco-responsabilité. Cela fait sens avec nos valeurs, c’est cohérent avec ce que nous faisons. Cette levée de fonds sera « closée » fin mars – début avril. Avec les pré-commandes, elle nous permet de financer le développement de Joe et le projet d’une nouvelle usine plus spacieuse à Montaigu.

Daan Technologies, Joe le four, Vendée

Joe le four, le nouveau produit de Daan Technologies, sera commercialisé à l’horizon 2025. ©Daan Technologies

Dans quelle mesure votre service après-vente est-il innovant ?

NR : Bob est un produit simple à réparer. Sur la base d’un diagnostic téléphonique, le service SAV propose donc au client de le faire lui-même. Nous lui envoyons des tutos vidéo et les pièces nécessaires. La réparation est garantie et, petit avantage, le client n’a pas à réexpédier la marchandise. S’il n’arrive pas ou ne souhaite pas le faire, il nous envoie l’appareil et nous nous chargeons du SAV. 80 % de nos clients choisissent l’auto-réparation.

À l’été 2022, Daan Technologies a fait évoluer sa gouvernance. En cause, une divergence de point de vue. Huit mois plus tard, où en êtes-vous ?

NR : Nos différences de point de vue avec l’ancien PDG bloquaient notre développement et empêchaient la levée de fond. Là, nous sommes repartis sur un projet collectif.

Quels sont vos projets pour 2023 ?

NR : Notre objectif est de multiplier les effectifs par trois en 2026 pour atteindre 150 collaborateurs. Nous avons réservé un terrain de 11 000 m², dans la commune voisine de Montaigu, à proximité de l’autoroute. Le bâtiment devrait avoir une superficie de 6 000 m² contre 2 400 m2 actuellement. Ici, à Cugand, nous sommes arrivés à saturation. Ces locaux nous permettront d’avoir jusqu’à trois productions. Notre objectif est de sortir un produit tous les deux ans.

 

[1] Nicolas Ravallec était aussi responsable du secteur montage du site des Ajoncs, à La Roche-sur-Yon.

[2] Des machines à café pour Malongo, des robots mixeurs vapeur pour Béaba ou encore des diffuseurs de parfum pour Scentys.

[3] Banque publique d’investissement.

[4] Aujourd’hui, cette date anniversaire est celle à laquelle Daan Technologies sort toutes ses nouveautés.

[5] Liquidation en juillet 2019.