Couverture du journal du 16/07/2024 Le nouveau magazine

Ces entrepreneurs vendéens redevenus salariés

Si passer du statut de salarié à celui d’entrepreneur est valorisant voire encouragé, la transition inverse semble plus délicate à revendiquer. En effet, la fin du parcours entrepreneurial reste un sujet tabou souvent lié à l’échec. Loin d’être une régression, le retour au salariat est parfois l’étape nécessaire pour rebondir. Qu’elle soit subie ou choisie, c’est en tout cas une reconversion qui se travaille et s’accompagne dans le temps. Témoignages.

Laurence Baudoin

©Laurence Baudoin, coach professionnelle

Barbara Remond

©Barbara Remond

Barbara Remond est devenue ingénieure de recherche au Cnam (Conservatoire National des Arts et Métiers) il y a trois mois. Celle qui a été exploitante agricole d’une ferme de spiruline au Poiroux pendant cinq ans a décidé de vendre son affaire en début d’année. « Après de longues études en sciences de l’environnement, je me destinais à la recherche », raconte-t-elle.  J’ai finalement commencé à travailler dans la gestion de projet puis j’ai eu envie d’être davantage en lien avec les cycles de la nature… » En 2018, elle monte une ferme de production de spiruline. « J’en retiens trois premières années épanouissantes, motivées notamment par la diversité des tâches. En plus d’être bon techniquement dans sa spécialité, l’entrepreneur doit développer des compétences annexes : gestion, marketing, communication etc. Le rythme de travail était intense, en décalage avec ma vie de famille et cela a commencé à me peser. La relative précarité financière aussi. J’étais arrivée à une routine de production et de distribution avec des challenges commerciaux qui ne me convenaient pas du tout : la réalité de l’entrepreneuriat m’avait rattrapée ! J’avais l’impression de tourner en rond et que le retour sur investissement n’était pas à la hauteur du temps et de l’énergie que j’avais consacré au développement. J’ai donc pris la décision d’arrêter. »

Plus qu’un statut, une posture

Après un bilan de compétences, la jeune femme a fait le choix du retour au salariat. « Aujourd’hui, j’ai fait le deuil de mon exploitation. Je me sens plus épanouie dans mon nouveau job qu’il y a un an dans l’entreprise. Pour autant, je ne regrette rien ! Cette aventure m’a beaucoup appris. C’est d’ailleurs elle qui m’a permis d’accéder au poste que j’occupe actuellement. Mon profil atypique, débrouillard avec un bagage scientifique, convient tout à fait à ma nouvelle mission : coordonner une chaire partenariale qui développe des projets autour de la transition énergétique. »

On peut très bien avoir un poste de direction tout en étant salarié au sein d’une entreprise.

Un transfert d’expérience que décrit bien Laurence Baudoin, coach professionnelle et référente pour l’antenne vendéenne de 60 000 rebonds, l’association qui aide les entrepreneurs à se relancer. « J’ai coutume de dire qu’être dirigeant relève davantage de la posture.  On peut très bien avoir un poste de direction tout en étant salarié au sein d’une entreprise. L’engagement, le management, la capacité à prendre des décisions sont autant de compétences transversales qu’un entrepreneur peut valoriser dans le salariat. »

L’art de la transformation

Laurence Baudoin

©Laurence Baudoin, coach professionnelle

Elle poursuit : « Dans cette idée, j’utilise souvent la métaphore du Kintsug, une méthode de restauration japonaise qui consiste à réparer les objets en sublimant leurs cassures. Non content de recoller les morceaux, les adeptes du Kintsug les recouvrent d’or. L’objet devient alors plus beau au point que certains le cassent volontairement ». Et si Le salariat pouvait recoller les morceaux en temporisant une situation devenue trop difficile ? L’occasion de se refaire une santé mentale et financière, de prendre le temps de reconnecter avec sa famille, ses envies afin de reprendre de la valeur ?  « Je suis convaincue qu’à l’image du bol cassé, l’entrepreneur peut trouver dans le salariat un moyen de recouvrir d’or ses blessures. C’est une façon d’accepter son parcours avec ses imperfections et de valoriser l’échec comme une opportunité de faire mieux ». Selon le rapport 2022 de 60 000 rebonds Grand Ouest, l’association a accompagné 118 entrepreneurs.30% d’entre eux ont rebondi dans l’entrepreneuriat et 70% dans le salariat.

Un choix intime qui dépend de l’histoire de chacun

« Pour ma part, je ne suis pas sûre qu’il faille choisir un camp, avance Barbara Remond. Tout cela est assez poreux en fin de compte. Je ne peux pas assurer que je ne reviendrais pas à l’entreprenariat un jour. Il s’agit davantage de savoir ce qu’on est prêt à accepter au moment T et de se poser les bonnes questions sans trop se mettre de barrières. »

Laurent Brussel

©Laurent Brussel

Un avis partagé par Laurent Brussel le fondateur de Zelive dont l’aventure s’est arrêté en début d’année. Deux ans après la création (2021), l’application pour diffuser en direct les rencontres sportives amateurs commençait pourtant à avoir de bons retours. « Nous avions signé des contrats avec la Fédération Française de Handball, certaines ligues de Football… Des club pro et semi-pro nous faisaient confiance pour leur section amateur », regrette l’ex dirigeant. Il ajoute : « Quand on crée quelque chose de nouveau, le paramètre temps joue contre nous. Pour continuer à se développer, il aurait fallu plus d’argent. Nous avions trouvé des investisseurs prêts à lever des fonds mais malheureusement l’un d’entre eux s’est dédit entrainant le retrait des deux autres. J’ai dû prendre une décision :  rester dans le déni jusqu’à hypothéquer ma maison ou dire stop. Rétrospectivement, je me dis que nous avons arrêté au bon moment : j’ai pu payer les salaires (un salarié et un alternant), les fournisseurs, ce qui m’a permis de partir serein ». Néanmoins, cette expérience laisse des traces assure-t-il. « Une fois la liquidation prononcée, on se retrouve un peu livré à soi-même. Six mois après, je me sens incapable de repartir sur un autre projet. J’ai encore besoin de digérer ». L’ex-dirigeant a opté pour un retour à la case salariat dans une start-up (Onsho) à qui il peut faire profiter de son expérience. « Avant d’entreprendre, j’ai fait vingt ans dans l’automobile. J’aurai pu retourner dans un grand groupe mais j’ai choisi la start-up pour l’enthousiasme du porteur de projet dans lequel je me suis retrouvé, à mes débuts ». Un deuil qu’il poursuit à travers l’écriture d’un guide pratique, en collaboration avec deux autres ex-entrepreneurs. « On y parle des difficultés à anticiper, des erreurs à éviter. On ne veut pas nécessairement faire de l’argent avec. Le but est de compiler des expériences et de rendre service au lecteur.  Et de poursuivre : « Aujourd’hui, le salariat m’offre les avantages dont j’ai besoin : un cadre rassurant, un confort financier… Je compense le manque d’adrénaline au quotidien par le sport et du temps de qualité avec ma famille. J’ai 44 ans, il me reste encore plein d’idées à concrétiser. Je n’oublie pas qu’avant de me lancer dans Zelive, je devais racheter une agence Renault… Qui sait ? Si l’entreprenariat m’a bien appris une chose, c’est que rien n’est définitif ! ».