Couverture du journal du 27/11/2020 Consulter le journal

« Ce qui m’anime, c’est la transmission »

Reconnu pour son modèle social fondé sur la participation active de ses 257 salariés, actionnaires à 85%, l’éditeur de logiciels de gestion Proginov affiche une croissance à deux chiffres depuis des années, avec un chiffre d’affaires 2019 en hausse de 13%, à 43,5 M€.
À sa barre, Philippe Plantive, fier du chemin parcouru collectivement, mais conscient de celui restant à parcourir.

Proginov est-elle une entreprise à part ?

On n’a, en effet, pas l’impression d’être comme les autres ! Mais on n’en fait pas une religion et on n’est pas dans le prosélytisme non plus. Je suis convaincu que face à un monde en profonde mutation, il ne suffit pas de mettre en place un responsable QVT ou RSE. C’est aux dirigeants de porter fondamentalement cette mutation.

Si je prends l’exemple de l’échelle salariale de 1 à 3 que l’on a mise en place, combien y a-t-il de dirigeants qui accepteraient aujourd’hui de faire ça ? En France, on a tellement ce rapport du patronat qui écrase le prolétariat… On arrive à en sortir un peu maintenant, mais cette culture reste hyper tenace. Plutôt que de penser défiscalisation, si les dirigeants mettaient un peu d’argent dans leur boîte ? Si certains patrons rémunéraient mieux leurs collaborateurs, ils les garderaient. Chez nous, le turn-over est toujours de 1%, ce qui est complètement atypique dans notre secteur d’activité. Idem sur le recrutement : on reçoit 400 CV chaque année pour une vingtaine de recrutements ! Et ce qui me fait plaisir, c’est quand je prends des jeunes en entretien à la fin de leur cycle d’intégration et que je leur demande comment ils ont eu l’idée de postuler, il n’est pas rare qu’ils soient venus sur les conseils d’un « proginovien ». À partir du moment où les salariés sont proactifs, je me dis que l’on a réussi. Et que l’on n’a pas besoin d’un label Lucie[1]

J’ai donc la conviction que ce que l’on fait va dans le bon sens, même si on ne peut pas parler de certitudes. Ce n’est pas le monde des bisounours, mais globalement la balance est tellement positive !

Le modèle « proginovien » est-il abouti ?

Il ne sera jamais abouti. On évolue tout le temps. On ne peut pas être sans arrêt en mutation, sinon on épuise tout le monde, mais il n’est pas rare qu’on rebatte les cartes tous les trois ans. On a ainsi fait une mise au vert avec le conseil d’administration il y a quelques mois. On fait évoluer notre Copil, on remodifie encore nos instances pour intégrer les nouvelles générations. Nous avons ainsi sondé les salariés actionnaires en leur demandant : « Parmi les 12 membres du conseil d’administration, à qui renouvelez-vous votre confiance pour piloter l’avenir ? » Jusqu’à présent, on ne s’était jamais posé la question et donc, forcément, on avait un conseil d’administration qui vieillissait. Sur les 12, la confiance a été renouvelée à des taux variant entre 50 et 99% et il y a eu deux démissions avec un remplacement par des quadragénaires. 

On organise aussi une bourse aux actions tous les ans. Cette année, 350 actions ont été mises sur le marché par les plus de 50 ans, mais dans le même temps les moins de 50 ans en ont demandé 700. Ce qui nous a poussé à faire une augmentation de capital pour répondre à la demande, car il n’était pas question de décevoir. Les moins de 50 ans apportent 1,5 M€ et, avec l’incorporation de réserve, on est arrivé à 3 M€. Au final, nous avons donc doublé le capital social pour le porter à 6,4 M€.

On a également mis en place, à la demande des collaborateurs, la notion de référent selon laquelle chacun choisit son « chef » ou référent. C’est une idée qui est sortie d’un de nos séminaires. Toute entreprise a besoin de responsables de services pour fonctionner. Mais, pour autant, ceux-ci n’ont pas forcément de qualités managériales et, dans certains cas, ça ne matche pas. On a donc souhaité donner à chaque collaborateur la possibilité de choisir son référent. Il a son chef de service ainsi que son référent même si souvent, d’ailleurs, ce sont les mêmes.

Qu’est-ce qui vous anime en tant que dirigeant ?

En premier lieu, ce qui m’anime, c’est la transmission. À 46 ans, je vois venir les choses. D’une part, je ne peux pas tout faire tout seul et d’autre part, l’idée est de déléguer la connaissance pour faire monter une génération. La délégation, c’est de la transmission. Quand on arrive à un certain âge, il faut transmettre. 

Le collectif, donc la personne morale, est toujours privilégiée sur la personne individuelle chez Proginov. Et ce principe, on le décline partout, même dans la cellule RH[2]. Ainsi, certains réclament le télétravail. Mais on n’est pas du tout convaincus parce que l’on considère que cette pratique va nous faire perdre notre âme. Les gens vont se perdre de vue, il y aura moins d’implication… C’est l’esprit de la boîte qui est en jeu. À ceux qui le demandent, on leur explique donc que le collectif a besoin de la présence de tous et que si on casse cette dynamique, on va perdre Proginov. Du coup, ça devient beaucoup plus simple à expliquer.

Le partage de nos valeurs est au cœur de ma motivation, ce que l’on vit ici et tout le quotidien. On a cassé les lignes du management traditionnel ! Nous sommes d’ailleurs très sollicités pour témoigner de ce que l’on vit à bord et on essaie au maximum de le faire car on estime que l’expérience mérite d’être partagée. 

Quelles sont les perspectives de l’entreprise dans son marché ?

Les agendas pour 2020 sont déjà pleins en termes de charge. On bénéficie de notre patrimoine clients qui nous fait confiance depuis des années, avec une pluralité sécurisante. Nous sommes présents sur l’agroalimentaire, le BTP, le textile, l’emballage… Et on touche désormais aussi les métiers de la santé. Nos plus gros clients représentent 5% de notre CA.

En termes de conquête, on doit se limiter à une trentaine de nouveaux clients par an. Au-delà, les équipes ne supporteraient pas le poids de la charge. On conduit l’entreprise avec le pied sur le frein !

Le marché de l’IT se concentre énormément. Cela fait vingt ans que l’on participe au salon de l’ERP. Au départ, on était un tout petit acteur. Pour capter du monde, on se mettait à côté de la porte des toilettes ! Maintenant, c’est nous qui avons le plus grand stand.

Le nombre d’acteurs se compte désormais sur les dix doigts et c’est un mouvement qui se poursuit. Nous ne sommes plus que deux au niveau national. Nous sommes sollicités toutes les semaines pour être rachetés, mais heureusement notre modèle capitalistique nous protège. On est d’ailleurs aujourd’hui les mieux capitalisés parmi les acteurs du cloud privé, hors Orange. C’est d’autant plus important pour notre activité d’hébergement, on est un peu comme une banque.

Quand il y a moins d’acteurs, il y a naturellement une tendance hégémonique qui se profile. On n’y est pas encore, mais une chose est sûre : celui qui aurait un projet serait obligé de nous contacter. On devient un acteur majeur, même si on est beaucoup plus petit que les SAP, Microsoft et autres Sage. Cegid, qui est dix fois plus gros que nous, a été racheté par un fonds anglo-saxon. On est aujourd’hui le plus gros des acteurs franco-français. Et sur le secteur de l’ERP généraliste, on est le plus petit acteur des dix. C’est plutôt pas mal !


[1] Label des entreprises responsables.

[2] Proginov a choisi de ne pas avoir de DRH.