Couverture du journal du 27/11/2020 Consulter le journal

Catherine Quérard, présidente du GNI Grand Ouest : « On crée notre propre société d’assurance »

Le groupement national des indépendants de l’hôtellerie-restauration est très visible ces derniers jours, se mobilisant pour faire entendre la voix de ses adhérents, à la fois très remontés contre la fermeture imposée des commerces dits « non essentiels » et contre les compagnies d’assurance. Présidente du GNI Grand Ouest (1 350 adhérents) et vice-présidente au niveau national, Catherine Quérard fait le point avec nous.

Catherine Quérard, Présidente du GNI Grand ouest

Catherine Quérard, Présidente du GNI Grand ouest

Présidente du GNI Grand Ouest (1 350 adhérents) et vice-présidente au niveau national, Catherine Quérard fait le point avec nous.

 

Une couronne mortuaire et une minute de silence observée à Nantes par les artisans et commerçants, même solennité à La Baule… Pourquoi ces actions ?

Elles font écho à ce qui s’est passé à Annecy où les commerçants ont placardé des affiches « à vendre » sur leurs devantures avec le numéro de l’Élysée, qui s’est retrouvé saturé. Et aussi en écho à cette action magnifique de la CPME 31 qui a réussi à fédérer autour d’elle toutes les associations de commerçants et les fédérations professionnelles.

La caractéristique du commerçant, c’est qu’il est généralement derrière son comptoir. C’est difficile de fermer un commerce pour aller manifester. Donc on a du mal habituellement à mettre en place des actions de grande ampleur comme celles-là. Le confinement nous permet de nous exprimer de manière différente et donc, forcément, ça interpelle.

 

Que souhaitez-vous faire passer comme messages ?

Globalement, sur la première phase du confinement, il y a eu quelques petits couacs, mais les choses se sont mises en place rapidement. Les professionnels ont compris cette phase car il n’y avait pas les gestes barrières, pas de masques.

Sur ce deuxième confinement, je suis très circonspecte. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de vision stratégique de l’État. On n’a pas de perspectives ! On nous dit qu’on est fermés pour quinze jours, mais, par exemple, dans notre métier de la restauration, on sait bien qu’on ne va pas être fermés pour quinze jours, ni pour un mois. Je crains qu’on ne soit fermé pour le réveillon de Noël et du Nouvel an… Mais de toute façon, si nous devons rouvrir pour refermer quinze jours après, autant ne pas rouvrir ! Ayons une vraie vision pour éviter un troisième confinement !

catherine quérard

La Guinguette, l’un des restaurants de Catherine QUÉRARD © Benjamin Lachenal

 

C’est principalement un problème d’absence de visibilité ?

Je distinguerais d’un côté le commerce et de l’autre nos métiers de l’hôtellerie-restauration, les discothèques. Le commerce, on doit le défendre coûte que coûte : c’est le poumon du territoire, que l’on soit en ville ou en ruralité. Sachant qu’en ruralité, un commerce qui ferme, ferme durablement. Donc c’est un poumon économique qui s’éteint durablement. Et dans le centre-ville de Nantes, on voit bien, avec toutes les manifestations qu’on a subies depuis cinq ans, une réorganisation de la clientèle. La dynamique et l’attractivité du cœur de ville ne sont plus tout à fait les mêmes. On a de grosses enseignes qui arrivent et des artisans qui partent. C’est pour ça qu’on se bat, pour tenter de redynamiser le commerce. Mais, en attendant, on a cette crise à passer et les plus fragiles vont y rester.

Et puis il y a notre métier, l’hôtellerie-restauration : nous sommes stigmatisés alors qu’on a mis en place des protocoles, qu’il n’y a aucune étude sérieuse et fiable qui recense des clusters chez nous. On a mis en place dès le début une cellule de contrôle des gestes barrières. Elle n’était pas parfaite, mais elle avait au moins le mérite de passer la bonne parole auprès des professionnels qui, globalement, ont respecté ces consignes. On a donc eu un sentiment de punition alors qu’on faisait partie des bons élèves.

Il va falloir redonner du sens dans nos entreprises. Recentrer l’être humain dans son environnement professionnel, familial, sociétal. Catherine QUÉRARD

Qu’est-ce qui domine aujourd’hui comme sentiment parmi les professionnels ?

Catherine Querard Présidente du GNI Grand ouestLa colère, à cause de cette stigmatisation. Et d’entendre qu’on n’est pas essentiels. Ça veut dire quoi être « essentiel » quand on participe à la vie du territoire ? En France, la prise de décision est difficile. Je pense que le gouvernement ne veut pas être recherché en responsabilité, donc il se borde de précautions et d’experts qui se contredisent les uns les autres. Et quand il y a contradiction, la seule décision prise c’est la plus dure, celle du confinement. Ils ont pris cette décision, donc ils restent dans leur logique. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas voulu gérer la deuxième vague par secteurs géographiques.

Et puis on ne comprend pas pourquoi on a ouvert le territoire durant les vacances de la Toussaint. Ce qui fait qu’on s’est retrouvés dans une situation grave juste après.

 

Il y avait quand même déjà des clusters…

C’était en train de monter, mais justement il aurait été plus sage de limiter les déplacements, de fermer certains territoires. Si encore on nous donnait une vision stratégique en nous disant : « Voilà, on va faire en trois étapes, on va s’organiser comme ça. » Mais là, on est suspendu tous les quinze jours aux déclarations de notre Premier ministre. Or, ce n’est pas d’un grand oral dont on a besoin ! Après l’allocution de Jean Castex, franchement, j’avais le moral dans les chaussettes : on ne sait pas où on va ! En tant que chef d’entreprise on doit gérer, prévoir, organiser, communiquer avec nos collaborateurs pour leur dire où on va. Là, qu’est-ce que vous voulez qu’on leur dise ? On a l’impression qu’on sacrifie l’économie.

 

Pourtant, il y a justement eu, au contraire, une volonté affirmée de moins verrouiller l’économie…

Moins que lors du premier confinement, mais nous, dans notre secteur d’activité, on est touchés de plein fouet. Les discothèques sont fermées depuis le mois de mars et elles n’ont pas de perspectives de réouverture ! Les traiteurs sont à l’agonie !

Et puis il y a une autre problématique : celle des congés payés. C’est une bombe à retardement. Prenons l’exemple des discothèques. Admettons qu’elles soient fermées jusqu’en avril, soit plus de douze mois de fermeture, ça veut dire qu’au 1er avril, les salariés sont censés prendre leurs congés sur une année où ils n’ont pas travaillé. Ça pose question…

Aujourd’hui, il y a une dissension au sein du gouvernement sur ce sujet, entre Bruno Le Maire qui voudrait trouver une solution et Elisabeth Borne qui ferme la porte. Elle considère qu’il y a eu un accord-cadre entre les partenaires sociaux en 2012, cet accord prévoyant que les congés payés restent acquis en période de chômage partiel. Sauf qu’en 2012, personne n’avait imaginé que nous aurions une fermeture généralisée des établissements… On considère donc que cet accord mérite d’être amendé, en tout cas pour le risque pandémique. Et là, la ministre du Travail dit : « Repassez par les partenaires sociaux ». Sauf que, d’une part, évidemment, ils ne sont pas enclins à ouvrir cette discussion et, d’autre part, c’est une décision du gouvernement de nous faire fermer. Donc à lui d’assumer et de compenser ! On a une situation exceptionnelle, c’est un cas de force majeure, alors appliquons la règle de la force majeure.

 

Que demandez-vous sur cette question des congés payés ?

Une compensation. Qu’ils soient pris en compte dans le chômage partiel ou compensés par une exonération de charges qui compense, à la réouverture, la valeur des congés payés, avec le salaire brut et les charges sociales. Ce qui permettrait, en plus, de nous donner un petit ballon d’oxygène.

 

Est-ce que la reprise ne risque pas d’être difficile, alors même que la profession avait déjà du mal à trouver de la main-d’œuvre et à la fidéliser avant cette crise ?

J’ai peur que cette période de chômage partiel ne modifie l’équilibre psychologique de nos collaborateurs. Ils sont inquiets. On a créé une espèce de phobie sociétale qui est compréhensible et martelée au quotidien avec toutes ces annonces angoissantes.

De toute façon, il va falloir redonner du sens dans nos entreprises. Recentrer l’être humain dans son environnement professionnel, familial, sociétal, mettre en avant nos territoires, l’origine de nos produits, nos savoir-faire. On n’est pas que des porteurs d’assiettes, on a un vrai rôle social ! Il va falloir expliquer ou réexpliquer tout ça, la valeur du groupe, redonner envie. Cette crise est très destructurante moralement. Et je suis encore plus inquiète pour la jeune génération et la très jeune pour lesquelles on ne voit pas aujourd’hui l’impact, mais qui se posera dans plusieurs années. Si on ne donne pas du sens, ça ne fera que diviser la société.

Je pense aussi que cette crise va modifier en profondeur l’organisation de nos entreprises. On y travaillait déjà avant. La jeune génération n’a pas les mêmes besoins que nous. Ils sont beaucoup plus dans l’immédiateté, veulent pouvoir profiter rapidement. Il va falloir organiser nos entreprises à la carte. Ça changera sans doute aussi profondément l’organisation du travail. Et il y aura sans doute besoin d’adapter le Code du travail. Beaucoup de jeunes aujourd’hui souhaitent travailler par la voie de l’intérim pour travailler quand ils le veulent, quand ils en ont besoin.

 

Il y a un autre sujet sur lequel votre profession, comme d’autres, a des revendications depuis le début de cette crise, c’est celui des assurances. Où en est-on ?

Nulle part : les assurances sont aux abonnés absents depuis le début de cette crise ! Quelques-unes ont eu une démarche volontariste au moment du premier confinement. Quelques-unes ont indemnisé une perte d’exploitation, mais ça a été très marginal dans notre profession.

Dès le début, on a interpellé les assurances là-dessus et immédiatement elles se sont mises en position défensive en nous disant que la perte d’exploitation ne s’appliquait pas.

 

On peut comprendre qu’elles reculent devant l’idée de prendre en charge des pertes d’exploitation aussi colossales…

Peut-être, mais elles n’ont même pas ouvert la porte à la discussion ! C’est comme s’il y avait une espèce de ligne Maginot entre nous et elles. Un contrat implique deux parties et là il n’y a pas d’équilibre, pas de discussion.

Elles ont, dans un premier temps, dit qu’elles participeraient au Fonds national de solidarité de façon tout à fait modique et, depuis, elles font l’autruche et attendent que ça se passe. Le plus grave, c’est qu’après le premier confinement, quand on a redémarré, certains d’entre nous ont reçu des avenants à nos contrats, envoyés sans explications, pour modifier les conditions de leur contrat, en particulier la clause pandémie. Mais pourquoi modifier une clause pandémie quand elle n’est pas censée être dans le contrat ? Cherchez l’erreur ! Pire, certaines assurances retirent la clause émeutes et attentats, ce qui est absolument scandaleux dans le contexte actuel.

Non seulement il n’y a pas de discussion, mais on a même le sentiment qu’il y a un consensus des assurances à aller vers ce type de pratiques. Elles se sont soustraites pour 99% à la discussion et elles nous laissent à notre triste sort. Et l’État, curieusement, écarte systématiquement cette discussion. Alors que les assureurs ont gagné de l’argent pendant la pandémie sur le dos des entreprises…

Pendant ce temps-là, nous on s’est endettés avec les PGE et on n’a pas eu d’arrêt dans nos charges fixes. Et donc on a appauvri nos entreprises de façon durable. Tout cela il faudra le payer à un moment donné. Ce dont ont besoin les entreprises aujourd’hui, c’est d’une prise en charge de ces charges fixes. On espère avoir sur cette deuxième période l’aide des bailleurs concernant les loyers, mais il nous reste l’eau, l’électricité, les assurances… Voilà ce qu’on attendait des assurances pour un effet rebond rapide : une prise en charge du restant de ces charges fixes. C’’est pour cela que l’on considère qu’elles ne jouent pas le jeu en termes de solidarité nationale.

 

Que comptez-vous faire alors ?

On est en train de créer, au niveau national, notre propre société d’assurance, GNI Assurance, qui peut faire du courtage pour proposer quelque chose à nos adhérents début 2021. On part sur une multirisque classique. Ce sera un contrat négocié, correspondant à nos besoins réels, simple. Il y aura naturellement le risque attentats et émeutes. En revanche, pour l’instant, il n’y aura malheureusement pas de risque pandémique dans ce contrat, ce n’est pas possible pour le moment. On va y aller par étapes…

On dénonce donc en ce moment nos contrats à titre conservatoire. Mais, en fait, on n’a pas besoin de les dénoncer puisque nos compagnies résilient d’office les contrats si on ne signe pas les avenants. C’est tout le côté abject de la situation : non seulement nous sommes fragilisés, mais en plus ils nous tiennent par la jugulaire ! Et ce ne sont pas les agents locaux qui sont responsables de ça, ce sont les compagnies elles-mêmes. Donc il y a une grosse colère des professionnels à l’égard des assurances.

Les assurances se sont soustraites pour 99% à la discussion et elles nous laissent à notre triste sort. Et l’État, curieusement, écarte systématiquement cette discussion. Catherine QUÉRARD