Couverture du journal du 18/06/2021 Consulter le journal

Crise du Covid : Le recrutement tient le choc

Face au choc économique que génère l’épidémie de covid, notre rédaction a choisi de prendre le pouls de plusieurs secteurs clés. Cette semaine, c’est au tour du recrutement. Nous avons tous en tête les chiffres annonçant un retour du chômage massif ainsi que la baisse du recours à l’intérim. Alors comment les spécialistes du secteur font-ils face ? Témoignages.

Anne Brochard L'étincelle RH

Anne Brochard, Dirigeante de L'étincelle RH © Benjamin Lachenal

Le recours à l’intérim, bon indicateur du niveau global d’activité, a chuté en 2020. De 24% au national selon Prism’emploi, mais avec des écarts plus élevés en Pays de la Loire : -35% dans l’industrie, – 34% dans les services et -29% dans la construction, selon l’étude 2020 de l’agence régionale de la Banque de France. Et -31% en Loire-Atlantique tous secteurs confondus, d’après le baromètre Prism’emploi. De son côté, l’Insee a annoncé un taux de chômage de 8% au quatrième trimestre 2020, au même niveau que 2019, mais qui masque la sortie de nombre de personnes de la comptabilisation de ceux en recherche active d’emploi lors du deuxième confinement.

Alors comment les entreprises spécialisées dans le recrutement ont-elles fait face à ce repli ? Nous sommes allés à la rencontre de quatre d’entre elles, actives depuis de nombreuses années sur notre territoire. Force est de constater qu’elles ont vécu la période de manière inégale, selon leurs secteurs d’intervention.

« DES CUISINIERS DEVIENNENT LOGISTICIENS »

Ainsi, chez Synergie, premier groupe français indépendant de services RH, créé à Nantes en 1969, on constate « une activité largement impactée en Loire-Atlantique avec l’aéronautique quasi à l’arrêt et seulement 1 à 2% d’activité aujourd’hui », selon Vincent Noblet, responsable de la zone Breizh Atlantique (bassin nazairien et sud Morbihan). Sur cette zone, Synergie enregistre une baisse de CA de 30 à 40% : autour de 26 M€ en 2020 contre 40 M€ avant crise.

« Aujourd’hui, ce qui fonctionne dans ma zone, c’est la construction navale, les industries ENR avec la construction des éoliennes et le bâtiment. » Vincent Noblet note de gros besoins dans le bâtiment, mais des difficultés pour trouver les bons profils, en particulier sur les artisans de second œuvre. « Il y a beaucoup d’activité grâce à l’installation de nouvelles familles sur la Presqu’île », explique-t-il. L’agence Synergie de Guérande compte, ainsi, une trentaine d’offres non pourvues pour des qualifications en peinture, plomberie, menuiserie… Idem dans l’industrie, secteur pour lequel il est compliqué de trouver des candidats pour les postes en production. L’agence de Montoir-de-Bretagne comptabilise ainsi une quarantaine de postes vacants, certaines offres étant ouvertes depuis décembre…

Alors, Synergie lance des formations, « une des seules solutions pour trouver ces compétences à court ou moyen terme ». Ces formations ont commencé fin janvier, en partenariat avec Pôle emploi et les entreprises demandeuses. « Il y a deux ans, il y avait tellement d’activité que nous n’avions pas de candidats. Aujourd’hui, nous parvenons à en trouver, notamment des jeunes de moins de 25 ans qui sortent de bac pro et sont très impactés par la crise. Le côté positif, c’est que ce sont des profils intéressants, avec des bases techniques. Mais, comme il n’y a plus d’activité, sans expérience, c’est difficile pour eux de trouver un poste. Nous constatons de bons résultats et nous proposons des CDI intérimaires avec formations qualifiantes dans la foulée. » Aujourd’hui, une quarantaine de stagiaires se trouve ainsi en formation.

Autre phénomène constaté par Vincent Noblet : à l’agence de Guérande, des personnes de la restauration en chômage partiel ont accepté des missions dans l’agroalimentaire ou le nettoyage. « Les candidats sont très motivés, ils veulent travailler et nous avons de bonnes candidatures. On voit qu’ils ont subi la crise et qu’ils veulent s’en sortir. » Chez Synergie, il a aussi fallu rassurer les conseillers : « Beaucoup ont vécu des situations compliquées avec l’arrêt brutal du travail en mars. Ils avaient des projets à financer, des perspectives de postes… En particulier ceux qui travaillaient avec l’aéronautique. On les a formés sur d’autres secteurs. » Mais pas de menaces sur l’emploi dans les agences pour autant. « Le plus dur est passé », estime-t-il.

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© iStock

Situation similaire pour son collègue Laurent Richard, qui s’occupe, chez Synergie, des bassins d’emplois de Nantes, Pays de Retz, Châteaubriant et Ancenis. « À Nantes, nous avons été très touchés, avec une forte diminution des demandes des gros donneurs d’ordre et une diminution du volume d’intérimaires de 25%. » À l’inverse, le bâtiment tourne bien « avec des effectifs quasi à l’identique aujourd’hui » quand l’industrie est toujours à -30% d’intérim. Sans surprise, l’agroalimentaire a poursuivi son développement et la grande distribution, qui utilisait peu l’intérim, s’y est mise. « Pour le tertiaire, cela a été délicat avec le recours au télétravail. Certaines entreprises ont restreint leur recours à l’intérim en particulier les centres d’appel qui fonctionnent en open space. » Ce secteur est toujours à -30% d’activité intérimaire.

« En revanche, il y a beaucoup d’embauches en CDI, note Laurent Richard. Les entreprises continuent de se structurer. Les incertitudes ont permis à certains de prendre le temps de réfléchir sur des projets, accompagnés par les aides de l’État à l’embauche. On le constate dans tous les secteurs et plutôt sur des postes de commerciaux. ». Au global, sur sa zone, il constate une baisse d’activité de 10 à 15% aujourd’hui. « On reste positif, sauf en cas de reconfinement », admet-il.

Le bassin d’emploi le plus touché est celui de Châteaubriant, « moins dynamique que les autres même si des entreprises comme Kuhn ou FMGC ont une activité correcte mais peinent à recruter car elles ne trouvent pas les compétences adéquates ». Comme à Saint-Nazaire, Synergie travaille dans ces zones à la formation d’intérimaires et à l’accompagnement de ses personnels. « Nous avons beaucoup d’offres non pourvues alors nous travaillons à faire tomber les a priori sur certains métiers. Nous organisons des animations avec les clients prêts à ouvrir leurs portes, cela aide les candidats à se projeter. » La priorité pour Synergie : se rapprocher le plus possible des personnes en recherche de missions. « Sachant que de plus en plus s’installent hors de Nantes, on doit aller là où les gens vont vivre comme à Clisson », explique Laurent Richard qui préfère rester positif. « C’est très personnel mais je crois que nous sortirons grandi de tout cela. Nous avons la chance d’être dans un groupe qui nous laisse beaucoup d’autonomie. Et je crois que les gens vont avoir envie de consommer, de retourner dans les bars… Dans quatre à cinq ans, on peut avoir une dynamique économique très positive. Tout ce que nous entreprenons aujourd’hui nous servira demain. » D’autant que le groupe Synergie reste solide. Malgré une baisse de 23% de son CA en 2020 pour la France, « les comptes restent sains », indique la direction dans un communiqué, et l’entreprise n’a pas recouru à un PGE.

« COMMENT FAIRE REVENIR LES GENS AU TRAVAIL ? »

Jean VERNEYRE, président d’Abalone recrutement

Jean VERNEYRE, président d’Abalone © Abalone

Chez Abalone, le ton est un peu différent. L’entreprise, créée en 1991 et basée à Saint-Herblain (63 agences en France), emploie en moyenne 600 à 800 000 équivalents temps plein en intérim par an. « Et ça s’est totalement cassé la figure dans certains secteurs à partir de mars 2020 », explique son président, Jean Verneyre. Avec, pour résultat, 54% de CA seulement pour mars 2020 par rapport à l’année précédente. « La baisse s’explique par une spécialisation, non choisie, sur le bâtiment (secteur qui représente 60% du CA d’Abalone, NDLR). Il y a eu un bras de fer pendant de longues semaines entre la Fédération française du bâtiment et le gouvernement au sujet de la responsabilité de l’entreprise face au Covid. Ça a été l’inconnue pendant deux mois et demi et les entreprises de ce secteur n’ont pas pris d’intérimaires. Puis cela a repris peu à peu. » En juillet, Abalone se trouvait à près de -20% d’activité, « dans des conditions de travail marquées par l’incertitude. Nous ne faisions plus que des contrats courts car nos clients manquaient de visibilité et craignaient pour le lendemain. Ce fut une période difficile. D’autant que le travail temporaire n’est pas compatible avec le chômage partiel, donc nos intérimaires embauchés en contrat long n’ont pas pu en bénéficier. Jusqu’au 10 avril, il y a eu de nombreux contrordres et nous ne savions pas comment établir nos payes. »

Contexte très compliqué aussi, bien sûr, pour le secteur de l’hôtellerie-restauration. Abalone a dû fermer son agence spécialisée, placer son personnel en chômage partiel, puis les réorienter vers d’autres secteurs. Aujourd’hui, l’entreprise compte toujours un niveau d’activité en baisse de 10% par rapport à l’habitude. Au total, Abalone aura engrangé 130 M€ de CA en 2020 contre 160 M€ en 2019. Pas de grosses inquiétudes pour autant pour son président grâce à une comptabilité saine, sans endettement, même si celle de 2020 est « obérée, avec un résultat proche de 0 ». Abalone a recouru à un PGE de 20 M€, « de l’argent pas très cher », et en a remboursé la moitié.

Cette période a rapproché ceux qui ont envie de travailler, d’avancer, de se battre. Jean VERNEYRE, président d’Abalone.

Pendant cette année de confinements/déconfinements, les agences ont continué d’accueillir les intérimaires en agences, avec moins de personnes en même temps. « Le présentiel et les interactions seront les moteurs du redémarrage, estime Jean Verneyre. Nous ne croyons pas à l’agence virtuelle même si nous avons les capacités technologiques pour le faire. » La grande question pour Jean Verneyre c’est : « Est-ce que les gens vont se remettre au travail ? Beaucoup de personnels du CHR se détournent de ce secteur et s’engagent ailleurs. Nous avons, par exemple, des cuisiniers qui deviennent logisticiens. Retrouver des intérimaires sera compliqué. » Alors Abalone travaille sur les reconversions et s’intéresse aux saisonniers. « Nos agences peinent à recruter. On est obligés de mettre les bouchés double pour sourcer mais pour faire peu au final », déplore Jean Verneyre. 1 600 offres d’emploi sont en attente sur leur site. « La période est étonnante et modifie totalement les façons de penser de tout le monde. Les gens partent des grandes villes, ils n’ont pas envie de travailler comme avant. Cela fait un an qu’on leur promet le bout du tunnel, mais le monde du travail ne change pas. Et je constate une spirale négative qui se ressent sur la motivation, l’envie. Tout le monde est à fleur de peau, même chez nous. Après le premier confinement, au siège, la plupart a demandé à revenir. Aujourd’hui, ils demandent plus de télétravail. Les gens sont perdus, les repères sont bousculés. Je le vois aussi sur les valeurs qui font l’importance du travail : on part plus tôt, on arrive plus tard. Et cela concerne tous les âges, pas uniquement les Millenials. Mais, à l’inverse, cette période a rapproché ceux qui ont envie de travailler, d’avancer, de se battre. »

Dans sa lucidité, Jean Verneyre préfère être optimiste tout en redoutant un nouveau confinement. Avec une perspective positive : devenir entreprise à mission. Ce devrait être finalisé lors du prochain CA extraordinaire, au premier semestre 2021. Une suite plutôt logique pour l’entreprise après avoir été ambassadrice Global Compact* avec, notamment, son siège social qui est le premier bâtiment tertiaire à énergie positive en Europe.

DIVERSIFIER SON PORTEFEUILLE ET SE RÉINVENTER

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Anne Brochard, Dirigeante de
L’étincelle RH © Benjamin Lachenal

Du côté des cabinets de conseil en recrutement, les perspectives sont encore meilleures malgré la crise. C’est le cas chez L’Étincelle RH, créé il y a onze ans par Anne Brochard et qui compte vingt collaborateurs. « Nous avons connu différentes phases depuis mars 2020 mais le bilan de cette année est positif », se félicite la dirigeante. Le retard du premier confinement a été rattrapé les mois suivants et L’Étincelle RH a renoué avec la croissance à partir de juillet. L’entreprise a tout de même demandé un PGE par précaution et étalé ses cotisations sociales d’avril et mai. Au final, le CA 2020 est stable, à 1,3 M€. Un maintien qu’Anne Brochard explique par un portefeuille de clientèle diversifié, aussi bien dans les services, le bâtiment, le numérique, l’industrie, le secteur public ou encore l’économie sociale et solidaire.

De bons résultats qui permettent à L’Étincelle RH de poursuivre son déploiement et d’investir. L’agence a déménagé dans de nouveaux locaux à Saint-Herblain en décembre dernier. Une nouvelle agence a été créée à Angers en novembre 2020 et une autre sera implantée à Nice dans le courant de cette année. Trois personnes ont été recrutées entre les deux confinements pour des créations de poste, ainsi que deux alternants et d’autres vont l’être pour les nouvelles agences. Anne Brochard note toutefois « un effet d’usure dans les équipes », notamment avec la prédominance du télétravail « qui n’est pas une bonne chose à long terme, on perd un peu le langage commun ».

J’ai créé l’agence juste après la crise de 2008. Je me suis dit que, si j’arrivais à pousser dans ces cendres, j’arriverais à tout. Anne BROCHARD, dirigeante de L’Étincelle RH.

 

La baisse de l’emploi intérimaire par région en France métropolitaine en 2020. Source : baromètre Prism’emploi

Parmi les principaux défis à relever, la cheffe d’entreprise parle « d’inventivité nécessaire » : « La visibilité est plus courte qu’auparavant et les entreprises cherchent des cerveaux plus hybrides, des potentiels, avec une lecture différente des candidatures. Le volet d’aide à la décision prend aujourd’hui une place prépondérante dans notre activité. » L’investissement va d’ailleurs aussi se diriger vers un nouveau logiciel pour « améliorer l’expérience lors du recrutement ». Pour ce projet, L’Étincelle RH est accompagnée par Atlanpole et financée par Bpifrance et la Région.

Le niveau général baisse. On vend des masters, mais les compétences ne sont pas au rendez-vous. Résultat, le temps de recrutement augmente de manière significative. Alain FUSILLER, PDG d’Axone

La dirigeante se dit très optimiste : « Nous sommes en phase avec notre marché et, même si les commandes se font au coup par coup, nous sommes en croissance avec de belles perspectives. Finalement, j’ai créé l’agence juste après la crise financière de 2008. Le marché était dévasté. À l’époque, je me suis dit que, si j’arrivais à pousser dans ces cendres, j’arriverais à tout. En ce moment, le pays se situe dans le creux de la vague, mais c’est dans ces moments que j’arrive à accélérer. C’est galvanisant. »

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L’ATOUT SECTEUR PUBLIC

Même optimisme chez le cabinet de conseil en ressources humaines Axone, installé à Nantes depuis trente-six ans. Alain Fusiller, son dirigeant et fondateur, témoigne d’une activité en montagnes russes en 2020 : « Nous avions remporté de gros appels d’offres trois semaines avant le premier confinement, notamment avec Airbus, mais tout a été gelé. Après une activité stable en mars et un coup de frein en avril, nous étions à l’équilibre en mai. Comme beaucoup de dossiers étaient en stand-by, la reprise au déconfinement a été exponentielle. » Conséquence : Axone n’a pas connu de baisse de résultat sur 2020. « Au contraire, cet exercice devrait être le meilleur résultat de notre histoire », se félicite Alain Fusiller. Avec un CA en hausse : 1,2 M€ en 2020, contre 940 000 € en 2019. Car Axone a diversifié ses activités, le recrutement ne comptant plus que pour 30% de son CA et 70% provenant de ses opérations d’aide à la décision et à la gestion de carrière, à la formation et au coaching. « Nous n’avons pas de questionnement sur la rentabilité de l’entreprise qui est d’aujourd’hui de 12-13%. Nous avons pu investir en fin d’année 2020 grâce à ces bons résultats : changement de mobiliers, travaux dans l’agence… » Par ailleurs, Axone n’a pas recouru aux dispositifs de l’État hormis le chômage partiel durant le premier confinement et le report des cotisations sociales de mars, remboursées dès le mois de juin. L’atout d’Axone aujourd’hui, c’est de travailler surtout avec le secteur public (65% du CA). Une réorientation opérée depuis 2019 et qui lui a permis de remporter de gros marchés : Nantes métropole, la Carene et la Ville de Saint-Nazaire, le CHU de Nantes, la Semitan ou encore la CPAM. « Ce sont des structures qui recrutent beaucoup, notamment avec des créations de postes liées au Covid », explique Alain Fusiller. Autre secteur porteur : l’agroalimentaire avec un positionnement d’Axone sur le recrutement en R&D.

« Le marché est très clivé. L’aéronautique est en chute libre même s’il reste dans notre portefeuille. Notre bon positionnement aujourd’hui est un vrai coup de bol… »

L’un des principaux défis du recrutement pour Alain Fusiller : « L’adéquation entre des besoins en compétences particulières et ce qu’on trouve sur le marché. À la différence de l’intérim, nous recrutons sur des postes capés avec une procédure très sélective. Aujourd’hui, la clé c’est le sourcing. Nous en sommes à ne plus prendre de missions sur certains postes tels que responsable de maintenance ou technicien. Pareil pour l’expertise-comptable : on ne trouve plus de candidats au niveau… » Chez Axone, la sélection ne s’arrête pas aux diplômes mais à la recherche de potentiels grâce à des tests spécifiques : « Le niveau général baisse. On vend des masters mais les compétences ne sont pas au rendez-vous. Résultat, le temps de recrutement augmente de manière significative. Sur certains postes, cela peut durer entre trois et six mois, parfois plus. »

En tout cas, Axone a une grosse année en vue. En septembre, Alain Fusiller pourra faire valoir ses droits à la retraite. Le PDG prépare sa transmission en faisant monter en puissance ses équipes : « Nous allons nous réorganiser et je vais recruter ! »

 

* Il s’agit d’une initiative des Nations unies pour inciter les entreprises à s’engager en matière de RSE.