Couverture du journal du 17/09/2021 Consulter le journal

Ces patrons mobilisés pour leurs employés sans-papiers

De plus en plus, des chefs d’entreprise se mobilisent pour intercéder en faveur d’employés qui se retrouvent sans-papiers ; dans un contexte où nombre d’entre eux manquent de bras. Ils dénoncent des « situations incompréhensibles ». Témoignages en Loire-Atlantique.

Jolenta et Arnaud CHRISTOPHE

Jolenta et Arnaud CHRISTOPHE © I.U

Les patrons, d’ordinaire discrets, commencent à faire entendre leurs voix pour soutenir des employés qui se retrouvent sans-papiers. Dans un contexte où certains métiers manquent cruellement de main-d’œuvre, ces difficultés administratives freinent le fonctionnement de leurs entreprises.

Il y a eu, à Besançon, Stéphane Ravacley, ce boulanger en grève de la faim en janvier pour soutenir son apprenti Laye Traoré. L’histoire, très médiatisée, et qui s’est bien terminée, a donné des idées. Ainsi, plus près de chez nous, à Sainte-Luce-sur-Loire, Arnaud Christophe, dirigeant de l’entreprise de charpenterie et menuiserie Christophe SARL (17 employés dont 5 apprentis) a contribué à lancer une pétition, début février, pour mobiliser autour de son apprenti Bangaly Soumah. Ce jeune Guinéen, arrivé en France en tant que mineur isolé, s’est retrouvé du jour au lendemain sans-papiers, avec l’obligation de quitter le territoire lors de sa majorité. Malgré son contrat d’apprentissage, validé par la Direccte, et une formation auprès des Compagnons du devoir à Angers. Une aberration pour Arnaud Christophe. « J’ai pris Bangaly parce que c’est un bon jeune, ponctuel, souriant, toujours motivé. Après un stage d’un mois pour le tester, j’avais décidé de lui apprendre le métier. » Des efforts qui ont bien failli être mis à mal par cette menace d’expulsion. « On s’est mis dans une position un peu illégale, reconnaît Jolenta Christophe, la femme du chef d’entreprise qui s’occupe de la gestion administrative. Il a continué à travailler chez nous et de suivre ses cours ». Une situation compliquée pour les entrepreneurs, à se demander ce qu’il se passerait en cas de contrôle et à se dire que Bangaly risquait de retourner à la case départ après tous ses progrès. « Ce refus de titre de séjour, c’est vraiment contradictoire avec l’accord obtenu de la Direccte pour son contrat d’apprentissage… Et le CFA est financé par des fonds publics, mais, ensuite, il faut tout arrêter, ça n’est pas logique. Nous, quand on commence quelque chose, on n’abandonne pas comme ça au milieu d’un projet. Si une entreprise décide de recruter quelqu’un, c’est bien pour une raison et on ne prend pas n’importe qui… » La pétition recueillant des milliers de signatures en quelques jours, la préfecture a accordé à l’apprenti un sursis de six mois. Insuffisant pour Arnaud Christophe. Le 25 février, Bangaly Soumah obtient finalement un titre de séjour de dix ans. De quoi voir venir.

« MON ENTREPRISE EST PÉNALISÉE »

Autre situation, celle de Vincent Prugnard, dirigeant de l’entreprise nantaise de construction en bois et plâtre Vulpo. Il voulait embaucher en apprentissage une Malgache de 26 ans, présente sur le territoire français depuis dix ans. Seulement son titre de séjour n’a pas été renouvelé. « C’est ubuesque. Elle est mariée, sa mère est ici et en règle. Elle a un Master 2 en sciences du langage qu’elle a obtenu pour faire plaisir à son père. Elle voulait travailler dans le bâtiment depuis longtemps. Maintenant qu’elle le peut, elle veut devenir plaquiste. Mais l’administration est muette depuis octobre. Ils ne lui ont même pas délivré de récépissé qui lui permettrait de travailler… On sait que l’administration a beaucoup de retard dans ses dossiers avec le Covid mais là ça n’est pas possible. Cela pénalise l’entreprise. J’ai investi, acheté un véhicule, réalisé mon planning de travaux en fonction d’elle et chaque semaine qui passe est un problème. J’espère qu’on trouvera une solution fin mars. » Vincent Prugnard a fait des pieds et des mains pour appuyer le dossier auprès de la préfecture, envoyé courriers, mails, téléphoné… « Les patrons qui se mobilisent, moi je le vois d’un très bon œil. »

Antoine Ducos se trouve sur la même ligne. Ce patron du garage automobile Espace Collection à Thouaré-sur-Loire espère pouvoir garder son apprenti Idriss Vianney Ngongong Nganso, Camerounais de 28 ans sous le coup d’une obligation de quitter le territoire lui aussi. Et le chef d’entreprise ne comprend pas non plus : « Il est pacsé depuis quelques années avec une Française, il est sérieux, travailleur. Je l’avais pris en CDD pour un mois en juillet pour le tester. On a choisi la voie de l’apprentissage car apprendre sur le tas ça n’est pas la même chose. En France, on laisse les gens faire des formations puis on leur retire l’autorisation d’être ici. Je suis dégoûté car on fait tout pour intégrer et on les repousse. Ça ne correspond pas à l’image que j’ai de la France. Je ne comprends pas où ça bloque. » Dimanche 21 mars, la belle-famille de Vianney va organiser une réunion au pont de Mauves et lancer une pétition pour mobiliser autour de leur cas. Antoine Ducos en sera : « Il faut médiatiser, c’est important. »

Sollicitée pour recueillir sa position, la préfecture de Loire-Atlantique n’a pas souhaité réagir sur ce sujet.

 

L’AVIS DE LA CAPEB

« Force est de constater que nous connaissons un manque de main-d’œuvre et que des gens sur notre territoire ont envie de travailler. Chaque entreprise est libre d’embaucher qui elle le souhaite. Certains étrangers travaillent depuis un moment et, pourtant, certains sont amenés à être reconduits à la frontière. Cela paraît incompréhensible quand la personne est intégrée, qu’elle travaille bien et que nos entreprises en ont besoin, estime Michel Brochu, président de la Capeb Pays de la Loire. Notre système semble inadapté à la situation actuelle. Nous avons trois millions de chômeurs mais on ne trouve pas de main-d’œuvre pour nos métiers. Pourtant, on embauche. Une dernière enquête régionale réalisée avec la Fédération française du bâtiment montre que, dans les 500 entreprises interrogées, il y a 1 600 offres non pourvues. Alors vous imaginez sur l’ensemble des entreprises du bâtiment de la région… Dans les dix prochaines années, les besoins vont être gigantesques avec les chantiers de rénovation énergétique à réaliser. On va le faire comment ? On veut doubler le nombre de maisons à rénover mais il nous faut des bras. Aujourd’hui, nous devons annoncer des délais très longs à nos clients, neuf mois pour un terrassement par exemple, c’est très compliqué. Ces personnes étrangères, nous on constate que, souvent, elles ont ‘‘l’intelligence de la main’’, elles comprennent vite, s’adaptent. La Capeb ne peut pas prendre de position franche, on soutient juste les entreprises dans leurs activités. Mais je comprends que cela soit difficile à vivre pour le chef d’entreprise qui s’est investi pour former quelqu’un. On a l’impression que, dans l’administration, on ne fait pas la différence entre ceux qui sont intégrés et ceux qui ne le sont pas. »