Couverture du journal du 16/02/2024 Le magazine de la semaine

Quand la planche pousse à entreprendre

Vice-champion du monde junior de planche à voile, le Nantais Maxime Labat a depuis quelques années troqué sa combinaison de néoprène pour le costume d’entrepreneur dans le domaine du sport, et notamment du réemploi. Rencontre avec le cofondateur de La Virgule, une marque de sacs à dos et sacoches de vélos upcyclés, dont le parcours dans le sport de haut niveau a été un tremplin pour l’entrepreneuriat.

Champion de France, d’Europe, puis vice-champion du monde de planche à voile, Maxime Labat a enchaîné les titres chez les juniors. © Labat

Véritable Petit Beurre, Maxime Labat est né à Nantes et a grandi à Sainte-Anne. « J’y ai vécu jusqu’à mes 15 ans, avant d’être repéré par le pôle France jeunes et espoirs de voile des Pays de la Loire, à La Baule, rembobine l’intéressé. J’ai sauté sur l’occasion et suis parti en internat en sport étude jusqu’à mon bac. Ma spécialité était la planche à voile olympique, une discipline de régate avec des bouées à franchir, où l’on navigue tous sur la même planche. C’est comme ça que j’ai goûté au haut niveau, avec tous les entraînements, compétitions et sacrifices que ça implique. »

Très vite, les résultats sont au rendez-vous : champion de France, d’Europe puis vice-champion du monde, Maxime Labat enchaîne les titres chez les juniors. Après le lycée, il rejoint le pôle France de planche à voile de La Rochelle. « Mon passage des juniors, où j’étais parmi les meilleurs mondiaux, aux seniors a été très compliqué. Je me suis retrouvé du jour au lendemain contre des professionnels qui avaient 35 ans. J’avais beau être très à l’aise sur le plan technique, j’étais en difficulté à cause de mon physique. Mon poids et ma taille m’empêchaient de rivaliser avec les autres planchistes qui étaient bien plus lourds. Les seules conditions où j’arrivais à tirer mon épingle du jeu étaient les régates où il y avait très peu de vent, ce qui était carrément frustrant. Ma meilleure performance chez les seniors a été une 15e place en coupe du monde. »

« Je me considérais mauvais élève »

Après les championnats d’Europe en Sicile en 2015, le planchiste nantais arrête la compétition pour se consacrer aux études. « J’étais alors en IUT GEA (gestion des entreprises et administration) à Nantes et partageais mon temps entre l’IUT et le pôle France. Ensuite, j’ai réussi à intégrer l’Edhec, une prestigieuse école de commerce à Lille, sans mon statut de sportif de haut niveau. Ça a été incroyable car je me considérais mauvais élève et ça m’a rassuré sur mes capacités. » Il opte alors pour le master Entrepreneuriat. « Je sentais que j’avais cette fibre depuis l’IUT où j’avais dû créer de fausses entreprises. Ça m’avait transcendé et j’avais pris conscience que c’était un moyen d’exprimer pleinement ma créativité. Je prenais plaisir à trouver des solutions à des problématiques existantes, d’autant plus que c’était aussi un moyen d’avoir un impact sur le monde. »

Néanmoins, le retour à la vie civile ne se fait pas sans mal pour le Nantais : « En tant que sportif, tu as les projecteurs braqués sur toi. Ultra-sollicité et mis en avant, tu redeviens du jour au lendemain Monsieur tout le monde. Cette transition entre la lumière et l’ombre est dure à vivre et c’est pourquoi tant de professionnels partent en dépression lorsqu’ils prennent leur retraite. »

L’upcycling, une évidence

Face à cette réalité, Maxime choisit au contraire de mettre toute son énergie dans l’entrepreneuriat : « À l’Edhec, on m’a demandé de trouver une idée de business à développer.  Ayant travaillé chez Rip Curl à Hossegor, j’avais un goût prononcé pour les produits techniques. Mais j’avais tout de même cette vision où créer une marque revenait à utiliser de la matière, alors qu’on est entouré de choses qui ne servent à rien. J’ai donc voulu créer une marque qui permette à la fois d’équiper les gens, tout en vidant les décharges. C’est là que l’upcycling (ou le réemploi, NDLR) est devenu une évidence. Un moyen de prolonger la vie de ces matériaux sportifs techniques. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de transformer de vieilles voiles de planche qui traînaient dans la cave de mes parents en sac à dos. »

La Virgule

© La Virgule

Un état d’esprit proactif qui ouvre des portes

Un moyen pour le Nantais de se réapproprier son destin : « L’entrepreneuriat m’a permis d’être à nouveau sollicité et d’avoir plein de défis à relever. Ça a été très stimulant de retrouver cet état d’esprit. Le fait d’avoir entamé cette démarche de création d’entreprise à impact et d’être dans un état d’esprit proactif m’ont permis de faire les bonnes rencontres. Par exemple, lorsque j’ai cherché à produire mes sacs au Portugal, je suis tombé par hasard sur un message sur un forum en ligne. Son auteur expliquait qu’il voulait créer une marque de sac à dos à partir d’anciens matériels sportifs techniques. » Maxime Labat lui envoie alors un message sur Linkedin. Il s’agit de Benoît Gourlet, un ancien ingénieur de Decathlon. « On avait la même idée, à la différence près que Benoît voulait faire ça en se servant des déchets de Decathlon comme matière première. Le hasard a fait qu’on habitait à 30 mètres l’un de l’autre ! Lorsqu’on s’est rencontrés, on a donc décidé de créer notre marque ensemble plutôt que chacun dans son coin. On s’est associés et la Virgule est née à Lille entre 2019 et 2020. »

« Récupérer l’argent avant de produire »

En 2020, les associés lancent la marque sur une plateforme de financement participatif. « Notre modèle économique de départ consistait à récupérer l’argent avant de produire pour ne rien avoir à avancer. Étant donné qu’on a prévendu 155 sacs, ça nous a permis de lancer la production tout en validant notre concept sur le marché. »

Le binôme crée alors ses premiers designs de sacs. « Au départ, on les a cousus nous-mêmes à partir de kayaks gonflables destinés à être incinérés collectés chez Decathlon. Ça n’a duré qu’un temps car on ne pouvait pas être à la fois au four et au moulin… » Les équipes de La Virgule établissent alors un partenariat avec un Esat de Calais. Ce dernier ayant pour mission de récupérer les kayaks et les désassembler. Les sacs à dos sont ensuite découpés dans la toile avant d’être cousus par les équipes de l’Esat. « En produisant ainsi, on s’est retrouvés avec une problématique de qualité car certaines de nos bretelles lâchaient. La durée de vie de nos produits étant au cœur du projet, on a décidé  de faire appel à des spécialistes de la confection pour améliorer nos sacs. Nous avons alors déployé un nouveau process en deux temps : le démantèlement est assuré dans un premier temps par des Esat et ateliers d’insertion où les équipements sont lavés et découpés ; puis, une fois la matière mise à plat sur palettes, elle est envoyée dans notre atelier de couture situé à Porto. Grâce à ce nouveau modèle, nos produits ont gagné en résistance, ce qui nous permet de garantir leur réparation à vie. »

D’autres marques dans le sillage de La Virgule

En s’attaquant au problème du réemploi des équipements sportifs, La Virgule a entraîné dans son sillage d’autres marques… « Notamment celles de l’outdoor qui rencontraient le même problème : elles se retrouvent avec des quantités monstrueuses de matériaux techniques sur les bras, sans aucune solution de recyclage. Dix millions de kilos d’équipements sportifs sont ainsi incinérés chaque année en France. C’est comme ça qu’on a commencé à travailler avec Patagonia Europe, The North Face, Helly Hansen, F-One, Airbus, Rip Curl… pour récupérer leurs matières en fin de vie. L’avantage, c’est que personne ne nous voit comme des concurrents étant donné qu’on répond à une large problématique de l’industrie textile du sport. »

De fil en aiguille, les produits de La Virgule ont évolué. Si bien qu’aujourd’hui ses sacs à dos sont faits à partir de toile de Zodiac pour l’extérieur, de cordes d’escalade Petzl pour les cordons et d’anciennes ceintures de sécurité pour les bretelles. À l’intérieur, les poches sont confectionnées à partir d’ailes de kitesurf et d’élastiques de musculation. Plusieurs modèles sont disponibles, y compris des sacoches de vélo.

Dernière étape en date pour la Virgule : l’arrivée en juin dernier de ses équipes commerciales à Nantes. « Un moyen de retrouver mes racines, assure Maxime Labat, mais aussi de bénéficier de la richesse de l’écosystème entrepreneurial nantais et du dynamisme des start-up à impact. Avoir un bureau sur la façade ouest nous offre également un gros avantage pour la proximité avec les activités nautiques. »

Dynamisme, résilience et capacité de rebond

Avec le recul, Maxime Labat reconnaît volontiers qu’il n’aurait jamais pu imaginer une telle trajectoire sans être passé par le sport de haut niveau : « Le fait d’avoir eu un rythme de vie aussi intense très jeune m’a permis de développer une grande force intérieure et un fort dynamisme. Même si ça a été difficile au départ, ça m’a aussi appris à gérer énormément de choses à la fois, tout en améliorant mes capacités d’adaptation, des qualités sur lesquelles je m’appuie dans mon quotidien d’entrepreneur. »

Ce parcours a également été synonyme de résilience pour l’ancien planchiste car « quand tu te retrouves en échec en compétition, il faut apprendre à mettre les défaites de côté pour rebondir et se focaliser sur les prochaines échéances. En tant que compétiteur, on doit également faire preuve d’un optimisme à toute épreuve. Il n’y a aucune fatalité, chaque expérience est bonne à prendre et amène petit à petit vers la victoire. C’est la même chose dans l’entrepreneuriat : tu te prends des “bâches” en permanence… Et quand tu as de belles victoires, elles sont forcément façonnées grâce aux obstacles que tu as franchis ! »

Le cofondateur de La Virgule Maxime Labat, lors d'un pop-up store aux Galeries Lafayette de Nantes. ©NLP-IJ

Le cofondateur de La Virgule Maxime Labat, lors d’un pop-up store aux Galeries Lafayette de Nantes. ©NLP-IJ