Couverture du journal du 20/11/2020 Consulter le journal

L’activité des libraires en question

Faut-il rouvrir ? Comment sauver la diversité éditoriale ? Une dizaine d’acteurs du livre se sont rencontrés en ligne, le 6 novembre, à l’initiative de la présidente de région, Christelle Morançais. Avec beaucoup de questions, des inquiétudes, et aucune solution toute faite.

Librairie Vallet click and collect

C’est une initiative à saluer autant qu’un joli coup politique. La présidente de la région Pays de la Loire, Christelle Morançais, a organisé le 6 novembre 2020 une discussion en ligne avec une dizaine d’acteurs du livre du territoire. « La mobilisation nationale pour la réouverture illustre la place singulière qu’occupe le livre, et son écrin, les librairies, estime-t-elle. Je propose ce temps d’échanges pour faire remonter vos difficultés. »

Depuis Le Mans, sa ville natale, installée dans la librairie indépendante Bulle, une des premières à désobéir à l’obligation de fermeture, celle qui n’est pas encore candidate à sa réélection a laissé tout le monde s’exprimer. Écoutant et distribuant la parole sans la monopoliser, même quand, manifestement, certains n’étaient pas du même camp qu’elle.

Le premier à prendre la parole, le très médiatisé gérant de la librairie Bulle, Samuel Chauveau a souhaité clarifier sa démarche, n’espérant peut-être pas attirer autant l’attention : « Je ne voulais pas du tout lancer une fronde. J’espérais juste que toutes les librairies puissent ouvrir. » Mais en réalité, les libraires présents à cette discussion en ligne n’y sont pas tous favorables.

Librairie Vallet

À Vallet, la librairie L’Odyssée s’adapte à la situation en proposant des conseils en visio.

RAISONNABLES FACE À LA CRISE SANITAIRE

Gwendal Oulès, de la librairie jeunesse Récréalivre du Mans, modère ainsi ces envies. « Il y a un élan, notamment dans les médias, mais je ne suis pas certain que ce soit la panacée. Il est compliqué de justifier un privilège par rapport aux autres petits commerces. Si on le fait, on sera mal perçu par une partie de la population. Par ailleurs, nous sommes tous patrons. Nous devrions aussi nous faire l’écho de nos salariés. Est-ce qu’ils veulent travailler dans ce contexte de crise ? Comment cette parole doit-elle être entendue aujourd’hui ? » Plusieurs intervenants ont renchéri sur ses propos. À Nantes, Daniel Cousinard gérant de la librairie Durance, évoque un sentiment contradictoire des équipes : « Oui, on aimerait rouvrir, mais pourquoi nous spécialement ? Ce se serait faire fi de la situation sanitaire… »

Pas simple non plus de trouver des solutions pour compenser les pertes de chiffres d’affaire, dont certaines sont importantes. Bruno de Casteignier, gérant de la librairie religieuse Siloë au Mans s’inquiète : « Nous réalisons la majorité du CA à cette période, autour de 70%. Nous étions bien repartis mais maintenant on attend ce qui va se passer… Avec le retrait de commande on ne réalise que 20-25% du CA… »

Pour Olivier Dumont, gérant de la librairie Doucet du Mans, c’est très clair, « c’est à nous de nous en sortir aujourd’hui. Il faut faire connaître nos librairies, que le livre sorte de nos boutiques. Cela fait deux ans que nous travaillons sur le sujet. Même si les mesures sanitaires s’allègent, le chiffre ne sera pas fait. Nous devons donc être en capacité de communiquer, de mieux travailler avec les clients. Car le livre, c’est le meilleur compagnon en ce moment. »

LA DÉSORGANISATION DU CLICK AND COLLECT

Le click and collect, justement, est sans doute une bonne option pour les ligériens confinés, mais les libraires pointent des difficultés pour l’organiser. Chez Durance, à Nantes, Daniel Cousinard constate « une grande désorganisation. Le click and collect représente un tiers de notre activité mais nous prend 150% du temps. » Samuel Chauveau aborde les difficultés économiques que le système engendre : « On a dû garder toute la masse salariale car on croule sous les coups de fils. Du coup, nous ne faisons pas d’économie sur ce terrain avec du chômage partiel. C’est problématique car on ne compense pas avec les ventes. »

Sur son site, l’association régionale des librairies indépendantes (ALIP) entend regrouper tous les libraires indépendants des Pays de la Loire pour leur donner une autre possibilité de vente. À ce jour, il en compte 42 sur les 55 adhérents à l’association (70 libraires indépendants au total dans la région).

« Le retrait de commandes n’est pas « la » solution mais cela permet de garder le lien. D’autant que c’est quand même de plus en plus demandé. Cette année, on a eu 42 connexions… quand, en six jours depuis le reconfinement, nous en enregistrons 1300 pour un chiffre d’affaires de 42 000 €. Ça n’est pas négligeable… »

Autre volet débattu, l’annonce du gouvernement de la prise en charge des frais d’envoi par l’État et qui permet aux libraires de ne facturer la livraison qu’au minimum légal, soit 0,01 centimes. La mesure n’emporte pas non plus tous les suffrages. « C’est une fausse bonne nouvelle, estime Thierry Bodin-Hullin, président de Coll-Libris, collectif de 29 éditeurs indépendants de la région. Cela fait dix ans qu’on se bat pour qu’elle soit prise en charge et de manière pérenne, pas uniquement pendant la crise, et avec une tarification spéciale. » La librairie Durance en a senti les effets immédiats avec une augmentation de la proportion de commandes expédiées (la moitié contre le tiers avant) : « On ne sait pas s’il faut s’en réjouir ou s’en inquiéter… D’autant que nous travaillions sur un projet de mutualisation avec les librairies de Nantes sur une formule entrepôt-relais, notamment chez Chlorophylle. Mais les clients préfèrent être livrés… »

RUÉE SUR LES « VALEURS SÛRES »

Enfin, une autre question émerge : comment sauvegarder le cœur de leur métier, le conseil, qui favorise la diversité éditoriale ? Le président de Coll-Libris pointe la souffrance des petits éditeurs. Celle-ci « n’est pas uniquement liée à la fermeture des librairies. Nous avons modifié nos modalités de vente ces dernières années avec l’organisation d’événements littéraires. La fermeture des salons est une catastrophe pour nous. Ces ventes représentent jusqu’à 80% du CA pour certains. »

Il souligne aussi la tendance des lecteurs à se tourner vers « les valeurs sûres ». « Quand les librairies ont rouvert en mai, il y a eu un afflux, mais sur ces valeurs sûres et la rentrée littéraire. Cela représente une centaine d’ouvrages… Nous pâtissons d’un manque de visibilité aujourd’hui qui n’existait pas avant. Et le click and collect ne va pas arranger les choses car il ne comprend pas la partie conseil des libraires. » Un avis partagé par l’ALIP qui reconnaît « n’avoir pas encore trouvé la solution ». Marie Griset, coordinatrice de l’association, évoque toutefois une initiative à venir : un onglet spécial sur leur portail web pour différencier et valoriser les éditeurs indépendants.

Beaucoup de questions donc, laissées en suspens, que la présidente de Région assure avoir bien entendues. Elle a d’ailleurs annoncé à cette occasion un ensemble de mesures pour les soutenir. Et, au final, un grand besoin des acteurs de jouer collectif. Pour Audrey Scopel, gérante de la librairie L’Odyssée à Vallet : « Il ne faut surtout pas que nous restions isolés chacun dans notre librairie. »