Couverture du journal du 16/10/2020 Consulter le journal

Il faut repositionner la valeur travail

Reconduit cet été pour un mandat de trois ans à la tête du syndicat patronal, Jean-Luc Cadio est une figure incontournable de l’écosystème entrepreneurial. Avec nous, il dresse un état des lieux de la situation des entreprises sur le territoire et des chantiers qui attendent la CPME dans un environnement qu’il estime durablement bouleversé.

Jean-Luc CADIO PRÉSIDENT DE LA CPME 44

Jean-Luc CADIO, Président de la CPME 44

Dans quel état d’esprit se trouvent les chefs d’entreprise en cette rentrée ?

Les entreprises vivent une reprise assez contraignante : le port du masque, le respect des gestes barrières ont entraîné des surcoûts pour nos adhérents. Dans le bâtiment par exemple, du fait des marges qui sont faibles, certains ont parfois été obligés de travailler à perte. Malgré tout, il a fallu se mettre en ordre de marche.

Dans la restauration, les professionnels s’en sortent plutôt pas mal sur les services du soir ou les repas d’affaires et la restauration touristique a bien marché durant l’été. Ce qui est très pénalisant pour eux, c’est le service du midi qui, lui, ne redémarre pas : avec l’essor du télétravail, les restaurants qui accueillent une clientèle d’entreprises se retrouvent avec un taux d’occupation de seulement 30 à 40%.

La reprise est encore plus compliquée pour les traiteurs qui font 5 à 10% de leur chiffre d’affaires habituel. Avec le risque de voir les contraintes se surajouter, avec les mariages et les réunions de familles potentiellement supprimées.

En même temps, on entend aussi des signaux positifs !

Il y a 60 à 70% de l’économie qui va bien et il faut saluer ce qui a été fait par le gouvernement, notamment via le chômage partiel, le PGE. Mais, malgré tout, les trésoreries se vident dans les PME, en particulier dans les secteurs les plus en difficulté : aéronautique, tourisme, restauration et traiteurs, événementiel… Il faut maintenant davantage réfléchir à une exonération des charges sociales qu’à un report car les PME risquent d’être étouffées. On est d’ailleurs en train de travailler là-dessus au niveau national. On a aussi fait une demande pour pouvoir cumuler les dettes, entre les prêts déjà en cours des entreprises et le PGE, afin de les rééchelonner sur cinq à dix ans, ce qui permettrait de leur redonner un ballon d’oxygène. Les banques peuvent s’organiser entre elles, il suffit de se mettre autour de la table pour trouver un consensus.

Pour les commerçants, on réfléchit également à des solutions. On a fait un report des loyers, je pense qu’il aurait fallu faire un abandon.

Quels sont vos chantiers en cours ?

L’apprentissage est un de nos gros sujets. Nos PME doivent absolument recruter des apprentis et nous montrons d’ailleurs l’exemple à la CPME puisque nous venons d’en recruter deux, l’un pour le développement commercial et l’autre pour le marketing digital.

C’est vital pour former les jeunes ! Il faut savoir que les apprentis ont 80% de chances de trouver un emploi à la sortie de leur apprentissage, ce qui n’est pas le cas avec des études classiques. Les entreprises qui ont mis en place des programmes d’apprentissage s’en félicitent. Je prends l’exemple de Berjac : dans le groupe, on a eu jusqu’à 30 apprentis. Aujourd’hui, on en a une quinzaine et on a la possibilité d’en accueillir entre 5 et 10.

Quand c’est bien fait, avec des règles spécifiques, un suivi qui va de l’accueil du jeune jusqu’à son départ, on arrive à obtenir de bons résultats aussi bien en CAP, qu’en Bac pro ou en BTS et on n’a pas besoin d’aller à Pôle emploi chercher des compétences puisqu’on a un vivier permanent.

Certaines entreprises s’inquiètent aussi de former ces jeunes et de les voir partir ailleurs…

Il est essentiel aujourd’hui de créer un climat social qui donne envie aux jeunes de rester. Ça veut dire qu’il faut s’occuper d’eux, les reconnaître au quotidien, voir s’ils vont bien… Créer un climat de proximité. L’entreprise ne doit pas être exclusivement tournée vers un produit à vendre, elle doit mettre en place un projet, réfléchir à l’intéressement, la participation… C’est accessible à tous, il suffit de le vouloir.

Ce que l’on constate aussi, c’est que même si certains jeunes peuvent aller vers d’autres entreprises à l’issue de l’apprentissage, ils peuvent aussi revenir quatre ou cinq ans après, en s’étant alors enrichis d’autres expériences.

Le plus grand frein au développement des entreprises, ça reste le recrutement. On a actuellement des difficultés pour recruter des apprentis sur certains profils, comme les assistants de gestion en PME-PMI, par exemple. Le problème étant qu’avec la crise, les jeunes craignent d’être davantage confrontés au chômage dans les PME.

Ce qui m’amène à la valeur travail. On est aujourd’hui dans un système pernicieux, avec des personnes qui préfèrent rester au chômage que de travailler à temps partiel par exemple. Le système n’encourage plus à travailler car les gens font leurs calculs. Malgré la crise, beaucoup d’entreprises ne trouvent toujours pas de collaborateurs dans le bâtiment, la restauration. Pourtant l’intérim a sérieusement chuté mais, en contrepartie, on n’arrive pas à recruter. Il y a donc un malaise.

Est-ce que demain on ne pourrait pas faire 35 h sur quatre jours ? Commencer plus tôt, finir plus tard, éviter les embouteillages et avoir des week-ends de trois jours ?

Quelle est la solution ?

Il faut repositionner la valeur travail dans la société d’aujourd’hui. Ça veut dire savoir accueillir le salarié, l’intégrer dans l’entreprise, le payer correctement en fonction de son marché, et surtout créer une âme et un esprit d’appartenance à l’entreprise en organisant des moments de convivialité. Les salariés n’ont plus la même approche du travail qu’avant. Donc c’est à nous, employeurs, de trouver des idées pour qu’ils soient motivés à rester dans l’entreprise. Aujourd’hui, pour être un bon chef d’entreprise, on sait qu’il faut des compétences commerciales, de gestion et de management. Si on est autoentrepreneur, il faut avant tout être un bon commercial. Mais si on est à la tête d’une PME, le management doit être la priorité des priorités et alors on trouve des gens pour s’occuper de la partie commerciale et de la gestion.

Quelles pistes faut-il explorer pour fidéliser davantage les collaborateurs ?

Je pose la question : est-ce que demain on ne pourrait pas faire 35 h sur quatre jours ? Commencer plus tôt, finir plus tard, éviter les embouteillages et avoir des week-ends de trois jours ? Il faut peut-être penser à instaurer la semaine de quatre jours puisqu’aujourd’hui les collaborateurs vivent pour avoir des loisirs. Je suis pour, à partir du moment où l’entreprise peut le faire et que ça se fait en concertation avec le chef d’entreprise. En revanche, je suis contre les 32 h, comme je suis farouchement opposé à l’idée de faire travailler plus dans la période de l’après-Covid, comme ça a été évoqué par le Medef.

Avec le Covid, les gens ont encore plus envie de vivre différemment. Ils pensent que, oui, travailler c’est nécessaire, mais qu’il faut l’envisager différemment. Voyez le télétravail ! On avait d’ailleurs commencé avant le confinement à travailler sur ce sujet avec les syndicats patronaux U2P et Medef et on le fait maintenant avec les syndicats de salariés.

Il va y avoir un changement d’organisation du travail, c’est inéluctable. Le télétravail c’est une réalité, il faut s’y adapter

Les gens ont montré qu’ils pouvaient être aussi productifs en télétravail, sinon plus. Il va y avoir un changement d’organisation du travail, c’est inéluctable. Le télétravail c’est une réalité, il faut s’y adapter et faire venir les collaborateurs une à deux fois par semaine pour ne pas les couper de l’entreprise. Et puis j’espère que ça va permettre d’alléger les transports, donc améliorer le bilan carbone et de mieux réorganiser les flux. Mais c’est vrai que ça demande une réflexion personnelle et que ça nécessite une réorganisation de l’entreprise, de prévoir des règles, de l’encadrer. Et qu’il y a des entreprises qui ne pourront pas le mettre en place.

Êtes-vous optimiste pour la période qui s’ouvre ?

Je suis de nature optimiste et on n’a pas affaire à une crise économique comme en 2008. Beaucoup d’entreprises s’en sortent bien. En revanche, il faut que le gouvernement continue d’accompagner celles qui souffrent.

De quelle manière la CPME va-t-elle accompagner les entreprises dans les mois à venir ?

Durant le Covid, nous avons été très proches des entreprises en difficulté, maintenant notre objectif est de les aider dans le rebond. La crise nous a permis de constater qu’on ne doit pas être mono-produit ou mono-marché et beaucoup de choses vont changer, tant en ce qui concerne les attentes des salariés que de la redéfinition de la valeur travail.

On sait qu’entre octobre et mai, beaucoup d’entreprises vont avoir des difficultés et nous voulons être en première ligne. On a donc mis en place un Groupement de prévention agréé, le GPA. C’est une task force de trois à quatre personnes qui va aider le chef d’entreprise à trouver des solutions avant qu’il ne soit au bord du gouffre, lorsqu’il rencontre des problèmes de trésorerie, qu’il est confronté à des impayés, à un marché qui s’effondre…

 

LA CPME OPPOSÉE À L’IMPLANTATION D’AMAZON
« La CPME est absolument contre l’implantation d’Amazon à Carquefou. On ne comprend pas que la métropole et la ville de Carquefou acceptent de voir venir Amazon sur leur territoire qui certes, aujourd’hui peut créer 500 emplois, mais derrière va en détruire des milliers. On fait le parallèle avec l’implantation des grandes surfaces il y a trente ans. À l’époque, tout le monde a dit oui et on a vu le résultat : elles ont détruit le petit commerce. On  est donc farouchement opposés à cette implantation.
En revanche, nous soutenons le commerce en ligne via la  plateforme MaVilleMonShopping.fr qui est un très bel outil. Ce doit être un fer de lance pour développer le e- ommerce, contre Amazon, avec des commerçants du territoire. Il faut donc que les entreprises adhèrent en nombre. »