Couverture du journal du 09/04/2021 Consulter le journal

Entretien avec Yannick Murzeau, président du CROEC Pays de la Loire : « Entreprises, préparez-vous ! »

Élu président du Conseil régional de l’Ordre des Experts-Comptables en novembre dernier, Yannick Murzeau a pris ses fonctions en pleine deuxième vague de coronavirus. Lui-même à la tête d’un cabinet de neuf personnes en périphérie nantaise, il enjoint particulièrement les petites entreprises à anticiper la fin des aides de l’état.

Yannick MURZEAU

Yannick MURZEAU © Benjamin Lachenal

Les experts-comptables ont été très sollicités depuis le début de la crise. Au final, votre profession semble y avoir gagné en crédit…

Cette période a en effet permis à la profession d’être mise en lumière. Nous, on estime que c’était une juste reconnaissance ! Depuis que je suis élu, j’ai rencontré tous les acteurs du monde économique, les institutionnels autour de nous et je constate qu’ils sont friands de savoir ce qu’on a à leur dire sur le climat économique et le ressenti de nos clients. On est les premiers à avoir l’information sur le terrain et ils n’étaient pas forcément conscients de cela. Résultat, aujourd’hui, on est inclus dans tous les tours de table. Et de notre côté, on ose aussi demander à y être associés. On veut continuer de surfer sur cette vague car on a compris l’importance de porter le message d’un expert-comptable utile à l’entreprise, à l’économie. Parce que si on remplit cette mission-là, notre profession continuera d’exister.

Vous sentez-vous menacés ?

On a aujourd’hui une prérogative d’exercice, mais on a quand même un peu tous la crainte qu’un jour cela disparaisse. Demandez aux commissaires aux comptes ce qu’ils en pensent 1 ! On a tous entendu que la fonction de comptable n’existerait plus en 2030 parce que les machines, l’intelligence artificielle feraient tout. Pour autant, nous sommes utiles. Toutes les mesures qui voient le jour, que ce soit l’impôt à la source, le fonds de solidarité ou le chômage partiel qui changent tous les mois pour ne pas dire plusieurs fois par mois, qui les met en place ? Qui se les approprie pour les restituer aux entreprises ? Qui les a faites évoluer en voyant des trous dans la raquette ? C’est nous !

Pour autant, on voit aujourd’hui beaucoup de robots qui font de la comptabilité et qui sont une nouvelle forme de concurrence. D’où la nécessité d’être utiles : si on rend des services à l’économie, on ne viendra pas nous supprimer. On sait, par exemple, que la data est aujourd’hui au cœur des enjeux et on produit énormément de datas financières. Et le fait d’être en lien étroit avec l’écosystème nous permet aussi d’être plus pertinents dans notre activité auprès des entreprises.

Dans les TPE, énormément de dirigeants sont incapables de dire quel est le montant de la dette de leur entreprise. Yannick MURZEAU

Justement, aujourd’hui vous souhaitez adresser un message d’alerte aux entreprises…

Notre rôle est de les préparer à demain. Et ce que j’appelle demain, c’est la fin des aides de l’État. Aujourd’hui, rien qu’au tribunal de commerce de Nantes, il y a, je crois, 600 dépôts de bilan de moins qu’il ne devrait y en avoir. Il faut savoir qu’il n’y a pas de dépôts de bilan pour une raison majeure aujourd’hui : les deux grandes maisons que sont l’Urssaf et la direction générale des Finances publiques ont arrêté les procédures en recouvrement depuis un an. Il y a une trêve qui a été décrétée par l’État.

Ce que nous constatons aujourd’hui dans les TPE, c’est qu’énormément de dirigeants sont incapables de dire quel est le montant de la dette dans leur entreprise. Par exemple, si vous demandez à ceux qui sont indépendants combien ils doivent de cotisations sociales à l’Urssaf, ils n’en ont souvent aucune idée ! Ils sont repartis dans leur activité, ils ont le nez dans leur quotidien. Et ça fait un an que ça dure ! Ça fait d’ailleurs longtemps que je dis qu’il faut arrêter de reporter de manière automatique les prélèvements des indépendants. Un grand nombre d’entre eux ne voulaient pas les reporter d’ailleurs.

La seule donnée que les chefs entreprises maîtrisent, c’est le PGE. Là, ils savent combien ils ont emprunté. Mais le reste, ils ne le savent souvent pas. Et c’est une bombe à retardement !

Quel est le risque ?

Quand l’Urssaf et les impôts vont réactiver les process, les difficultés vont se déclencher. Si, par exemple, on déclare que la crise sanitaire est terminée au 31 mai, ça implique qu’au 1er juin il n’y aura plus de fonds de solidarité et que la période de trêve sera terminée. Ça ne veut pas dire que ces organismes n’accorderont pas des délais, mais il faudra faire des démarches pour les obtenir.

Quant au PGE, sachant que beaucoup ne l’ont pas utilisé, il va être remboursé. Mais pour les entreprises qui l’ont utilisé, et qui, pour certaines d’ailleurs, l’ont obtenu dans des conditions difficiles, rembourser le PGE sur quatre ans sera très compliqué.

La Banque de France et la Fédération française des banques commencent, par ailleurs, à mettre des alertes sur l’utilisation du PGE. Il était là pour financer le fonds de roulement des entreprises. Est-ce qu’il n’a pas servi à faire des travaux ou des investissements, ce qui n’était pas du tout son objectif ? Auquel cas, je crains que Bpifrance ne couvre pas les garanties…

Il y a aussi le risque d’un effet domino : les entreprises qui auraient dû mourir ont créé de la dette inter-entreprises. Quand elles vont tomber, elles vont en faire tomber d’autres avec elles. D’ailleurs le crédit inter-entreprises augmente en ce moment.

Quel est votre conseil ?

Yannick MURZEAU

Yannick MURZEAU © Benjamin Lachenal

Il faut absolument que les chefs d’entreprise se préoccupent dès aujourd’hui de savoir comment ils vont faire face à la dette accumulée. Ils doivent solliciter leur conseil s’il ne vient pas à eux. Et il ne faut pas attendre septembre ou octobre, car alors ce sera compliqué : les banques seront beaucoup moins réceptives pour mettre en place des solutions. De même, s’il faut aller sur des procédures amiables, le président du tribunal de commerce de Nantes prévient que c’est maintenant qu’il faut les actionner.

Ma démarche ne concerne pas ceux qui vont bien, ni ceux qui vont très mal qui y ont déjà pensé, mais tous ceux qui sont au milieu, qui pensent que tout va bien parce qu’ils ont reporté le PGE d’un an. Oui, mais sont-ils conscients qu’ils vont devoir le rembourser en quatre ans ? Je souhaite que chacun soit conscient de sa situation pour l’appréhender de la meilleure manière. Il y en a qui ne se sentent pas concernés alors qu’ils le sont peut-être. À ceux-là, je dis : « Rapprochez-vous de vos conseils, prenez un temps pour vous poser et voir où vous en êtes et demandez confirmation à votre expert-comptable. »

Il faut mettre en place différents scénarios. Premier scénario : l’activité économique redémarre sur les mêmes bases qu’en 2019 : qu’est-ce ce qui se passe ? Sous réserve que les marges soient les mêmes, sachant que le prix des matières premières a commencé à flamber. Deuxième scénario : l’activité est de – 20%, etc. Il faut avoir des vraies prévisions d’exploitation et de trésorerie à court, moyen et long terme, en fonction des entreprises. Ça doit être une préoccupation des chefs d’entreprise dès aujourd’hui. Car plus les entreprises se prépareront en amont, mieux elles passeront le cap.

Avez-vous enclenché une action auprès des pouvoirs publics afin d’aider les entreprises à faire face à cette situation ?

Sur le PGE, le problème, c’est qu’il est enfermé dans un cadre très strict qui n’appartient pas à la France : on obéit à des règles dictées par l’Union européenne. En conséquence, aujourd’hui, une banque ne peut en aucun cas autoriser un remboursement sur sept ans. Mais la France est en train de discuter avec l’UE pour élargir ce cadre, afin que le PGE prévu sur cinq ans, dont éventuellement un an de différé, puisse être allongé pour que l’on puisse aller jusqu’à sept, huit, voire dix ans. De toute manière, ce qui est certain, c’est qu’au niveau de la France il va falloir poursuivre la perfusion actuelle sur le moyen terme…

Et sur le plan des cotisations sociales et fiscales ?

Je pense qu’il y aura aussi des discussions avec les différentes caisses. De mon côté, je milite auprès des instances pour que les entreprises bénéficient d’un accompagnement financier sur la prise en charge d’une partie de nos honoraires afin de les aider à réaliser leur prévisionnel de trésorerie mois par mois.

On voit beaucoup de personnes qui se lancent dans l’aventure entrepreneuriale, mais pas pour monter une PME, avoir des salariés. Pour créer leur propre emploi. Yannick MURZEAU

Quel rebond économique peut-on espérer ? Peut-on imaginer repartir comme en septembre dernier ?

Peut-être. Ça dépendra comment on aura préparé la transition et comment les entreprises seront accompagnées. On a cette chance d’être dans une région dynamique, qui était proche du plein emploi avant la crise. Et même encore aujourd’hui, j’ai de nombreux clients qui cherchent à recruter. On ne constate pas du tout de catastrophisme sur les chiffres et les entreprises qui fonctionnent n’ont pas été si impactées que ça… Il y a des secteurs d’activité qui ont bien travaillé, comme les bouchers, les boulangers, les pharmaciens. D’autres, en revanche, commencent maintenant à subir les conséquences de la crise. Je pense aux garagistes, aux carrossiers car, sur la dernière année, les gens ont beaucoup moins circulé, il y a donc moins de pannes, d’accidents et moins d’entretien.

Enfin, je n’arrive pas à croire que les 600 entreprises qui n’ont pas déposé le bilan à Nantes, ne vont pas le faire un jour. Même si elles ont eu des aides, ce n’est pas pour autant qu’elles seront plus viables économiquement demain. Sauf quelques-unes qui se seront vraiment repositionnées.

Si maintenant on regarde les chiffres des créations d’entreprise, il y a une vraie dynamique. On voit beaucoup de personnes qui se lancent dans l’aventure entrepreneuriale,

mais pas pour monter une PME, avoir des salariés. Pour créer leur propre emploi. Beaucoup de cadres, par exemple, ont réfléchi pendant le confinement et se lancent. Sans doute avaient-ils déjà cela dans un coin de leur tête mais, en tout cas, cette crise sanitaire les a aidés à franchir le pas.

Dans quel état d’esprit les entreprises que vous côtoyez se trouvent-elles en ce moment ?

Certaines redoutent d’être celles qui paieront en fin de compte la crise. Si l’entreprise a consommé son PGE, il va falloir qu’elle dégage des bénéfices sur les années futures pour être en mesure de le rembourser. C’est donc de l’argent qu’elle ne pourra pas utiliser pour rémunérer le travail ou pour faire des investissements. C’est là que le dirigeant risque de se lasser : il va être obligé de travailler et de générer des profits pour rembourser une dette qu’il a été obligé de contracter à cause des contraintes sanitaires. Ça ne concerne pas tout le monde, mais il y a quand même un certain nombre d’entreprises qui ont été pénalisées par la crise sanitaire et, pour elles, cela ne semble pas juste.

 

1 La loi Pacte a relevé les seuils qui déclenchent l’obligation pour une PME de faire certifier ses comptes, afin de réduire ses coûts.

 

UNE PROFESSION QUI RECRUTE

Les experts-comptables recrutent et leur métier change, nécessitant de nouvelles compétences. Yannick Murzeau s’en fait l’écho : « On est dans un métier en pleine évolution technologique. La digitalisation simplifie certaines tâches, ce qui veut dire qu’on va aller de plus en plus vers des missions de conseil à plus forte valeur ajoutée, qui est d’ailleurs une vraie demande de nos clients. On a déjà et on aura de plus en plus besoin de talents pour nos cabinets et sur des profils qui s’ouvrent. Il y a ainsi des cabinets qui recrutent autour de l’informatique pour des postes de data scientist ou liés à la cybersécurité, mais aussi du management, de la communication… Il y a désormais des experts-comptables spécialisés dans l’accompagnement de la transition numérique de leurs clients, qui ne font quasiment pas de comptabilité ! On se prépare aussi à accompagner nos clients à l’arrivée de la facture électronique, obligatoire à partir de 2023, avec une période de transition entre 2023 et 2025. La profession s’est déjà emparée de ce sujet et je pense que l’expert-comptable sera bien positionné sur ce terrain-là pour accompagner les petites entreprises demain. »