Couverture du journal du 21/01/2022 Consulter le journal

[ Vendée ] L’entretien : David Soulard, DG de Gautier France : « nous sommes une entreprise apprenante »

Ambassadeur French Fab Vendée, président du cluster Novachild et du Groupement français des exportateurs de meubles, le dirigeant des meubles Gautier préside avant tout à la destinée de 850 salariés, de trois usines basées en Vendée et d'un réseau de 130 magasins. Fervent défenseur du made in France et de l'entreprise apprenante, David Soulard, 50 ans, entretient un management de proximité malgré un agenda (électronique) bien chargé et cultive l'esprit de solidarité qui anime Gautier depuis sa création.

David Soulard, DG de Gautier France

David Soulard, DG de Gautier France © Benjamin Lachenal

Au sortir de la crise sanitaire, vous inaugurez en janvier 2022 votre usine du futur. Comment s’inscrit-elle dans votre stratégie de développement ?

Si l’on veut continuer à produire en France des meubles design, il faut se doter de moyens agiles pour rester compétitifs, être à l’écoute des tendances, être capables d’accompagner nos clients dans la personnalisation de leur intérieur. Et les Français n’ont jamais autant bichonné leur maison que depuis la crise sanitaire. Nous avons enregistré une croissance de chiffre d’affaires de 15 % en 2020 et de 25 % en 2021. Cette nouvelle usine robotisée permettra de produire à la carte des agencements personnalisés via notre outil de conception digitalisé. Elle nous permettra aussi de diversifier notre portefeuille de clients. Nous avons d’ailleurs ouvert un nouveau concept de magasin urbain, plus intimiste, rue de la Convention à Paris, misant sur ce configurateur baptisé « Gautier Home ». Le magasin pilote dispose d’une matériauthèque complète, un large choix de finitions pour les meubles, de tissus et cuirs pour les canapés et fauteuils et de papiers peints et de luminaires pour parfaire sa déco. À terme, le configurateur devrait permettre de déclencher instantanément la production d’une pièce personnalisée dans l’usine que ce soit via les magasins du réseau Gautier ou le web.

Votre autre challenge est de faire de Gautier une entreprise apprenante. Comment cela se traduit-il concrètement ?

L’entreprise est en constante mutation depuis sa création il y a 60 ans et doit rester agile pour être performante. Les métiers évoluent et personne ne peut être heureux dans son entreprise en restant 20 ans au même poste. Les entretiens professionnels et la formation continue sont des outils utiles mais insuffisants pour faire évoluer les salariés et détecter leurs aspirations. Nous avons cartographié 160 fiches de postes différents dans l’entreprise. Et pour que chacun puisse mieux appréhender les métiers de l’entreprise, nous proposons depuis deux ans l’opération « Vis mon job ». Tous les salariés peuvent, sur leur temps de travail, passer une journée dans un autre service de Gautier pour découvrir le métier d’un autre salarié et postuler le cas échéant à un poste similaire. Moyennant, bien sûr, la formation appropriée.

Quelqu’un s’est-il intéressé à votre poste ?

Oui, à ma grande surprise. Deux personnes issues des deux usines du Boupère et de Chantonnay sont venues passer une demi-journée avec moi pour découvrir ma façon de travailler, de gérer le quotidien de l’entreprise.

Dans le cadre de l’entreprise apprenante, vous avez aussi mis en place le dispositif Cap métier. De quoi s’agit-il ?

Ce dispositif concerne la transmission des savoir-faire de l’entreprise. Toute personne qui part en retraite ou qui quitte l’entreprise emporte avec elle une part de son expertise. Et le tuilage en binôme fonctionne rarement car il y a le flux quotidien à gérer. Cap métier vise à retranscrire et à formaliser ce savoir-faire, sous forme de fiches techniques, en recueillant les astuces, les aléas rencontrés et les réponses apportées aux diverses situations. Mis en place il y a trois ans pour l’usinage et la transformation de panneaux, le dispositif commence à porter ses fruits. Il rassure celui qui part et permet à celui qui arrive d’aller plus vite. Nous avons aussi accéléré l’alternance à tous les postes, que ce soit en RH, contrôle de gestion, ingénieur process… Du CAP au Bac +5, nous avons en permanence une vingtaine d’alternants simultanément dans l’entreprise.

Cela vous aide-t-il dans vos recrutements ?

Tous ces dispositifs renforcent notre marque employeur et l’envie des candidats de nous rejoindre car nous donnons de l’importance aux équipes. C’est d’ailleurs dans cet esprit que j’ai rejoint la French Fab. Derrière la promotion de la fabrication française, il y a aussi un volet lié à la transmission du savoir-faire industriel. La French Fab sous-entend aussi de l’agilité et donc des équipes qui ne sont pas statiques. Et ça se travaille.

Quelles sont les valeurs qui fondent la marque Gautier ?

La pierre angulaire de notre entreprise familiale est l’entraide et le respect de l’autre. Nous avons résumé nos valeurs sous l’acronyme « Heart » pour Humilité, Engagement, Agilité, Respect et Transparence. Plus prosaïquement, il y a un esprit de grande solidarité chez Gautier qui s’est forgé au fil des années et qui s’est renforcé lors du soulèvement des salariés en 1999 (lire l’encadré p.22). Quand nous recrutons un salarié, il est nécessaire qu’il adhère à ces valeurs pour être admis dans « la meute », désormais plus joliment appelée la team Gautier. Je n’aime pas les barons et les conflits. Et la transparence est de mise à tous les postes. Nous partageons un agenda collaboratif auquel chacun a accès pour savoir qui fait quoi et à quel moment. Il n’y a pas de caste.

JE SUIS UN MANAGER DE PROXIMITÉ ET DE DÉLÉGATION

Comment cela se traduit-il dans votre management ?

Je suis un manager de proximité et de délégation. Je suis toujours accessible, souvent dans les usines et je déjeune à la cantine avec les salariés. En contrepartie, et notamment quand je suis à l’extérieur, je me repose sur mes équipes à qui je fais entière confiance. Pour être performant, l’important c’est de bien comprendre ce que fait l’autre et d’être solidaire dans les moments difficiles. Lors de la crise sanitaire, il y a eu un grand élan de solidarité entre les services lorsque nous avons organisé la reprise de l’activité après cinq semaines d’arrêt total de l’entreprise. Le redémarrage successif des services dans un contexte de forte demande a occasionné des embouteillages à certains niveaux et il a fallu beaucoup de mobilité entre les services pour les résorber.

Quel est votre rôle dans l’entreprise ?

J’ai les pieds dans l’usine et la tête un peu partout. Le management occupe 70 % de mon temps. Je suis quelqu’un de très visuel. Je vois tout de suite quand une personne n’est pas bien. Mais, avec le Covid, tout le monde est fatigué, inquiet pour son pouvoir d’achat, sa santé, sa famille, le business. Les signes avant-coureurs de difficultés au travail sont de plus en plus ténus. Mon rôle est aussi de capter les signaux des consommateurs. Les réseaux sociaux sont de formidables lanceurs d’alerte pour étudier les tendances de consommation, les infléchissements des comportements dans leurs habitudes d’achat, notamment en lien avec le télétravail. Je suis les grandes oreilles de l’entreprise et je relaie ces signaux. Et pour ne pas perdre le contact avec le terrain, je suis quelques dossiers de près comme la communication ou la digitalisation de l’entreprise.

Vous êtes aussi Ambassadeur French Fab Vendée, président du cluster Novachild et du Groupement français des exportateurs de meubles. Pourquoi tous ces mandats ?

Cela participe à prendre de la hauteur et à rester en veille sur les grands enjeux qui préfigurent nos métiers : l’éco-conception, la gestion des déchets, le back-office du futur… Nous nous apportons mutuellement des conseils de fabricant à fabricant sur des sujets plus prosaïques comme la recherche d’aides financières ou techniques. Cela m’a aussi fait progresser sur la prise de parole en public. La communauté French Fab qui promeut la fabrication française permet aussi de travailler sa marque employeur. Je suis également membre du Club des Trente et Gautier est investi dans l’académie Cholet-Basket qui forme les jeunes sportifs en internat. Ils sont invités à participer à nos « Vis mon job » et nous les coachons pour leur CV et pour qu’ils sachent adapter leur comportement sur les réseaux sociaux.

Comment arrivez-vous à tout concilier ?

Malgré tout et contrairement à ce que l’on peut penser, je suis quasiment tous les jours dans l’entreprise et dans les usines toutes proches du siège. Le cœur de mon organisation c’est mon téléphone portable et mon agenda électronique qui rythme mes journées. J’ai digitalisé mes relations et je réserve un jour par semaine à des déplacements. Je dors beaucoup, facilement et partout, ce qui me permet de récupérer facilement au cours de mes grandes journées. Je m’appuie sur un Codir solide et restreint de quatre directeurs et une équipe de direction de dix personnes où figurent mes frères et sœur. Et les week-end en famille, il est interdit de parler boulot.

Ouvriers dans l'usine du fabricant de meubles Gautier sur le site du Boupère (85)., Gautier France

 L’usine du fabricant de meubles Gautier sur le site du Boupère (85). © Gautier

Quels sont les sujets au cœur de vos priorités ?

Gautier est un militant de la première heure du made in France. Depuis plus de 60 ans, nous produisons l’intégralité de nos meubles contemporains dans nos deux usines vendéennes au Boupère et à Chantonnay, soit 80 % de ce qui est vendu dans nos magasins. Les sièges et les canapés et tout ce qui relève de la déco est produit en Europe, et un peu de quincaillerie en Asie. C’est une stratégie dont nous ne nous sommes jamais départis et à laquelle le marché s’est rallié, notamment depuis la crise sanitaire. Notre développement est porté par la demande des consommateurs en produits français et durables. En témoigne le succès du salon du Made in France qui a reçu plus de 100 000 visiteurs pour sa dernière édition. Nous orientons désormais nos efforts vers la composition de nos produits. Nous utilisons du bois PEFC (issu de forêt gérée durablement) et 50 % du bois entrant dans la fabrication de nos panneaux de particules sont issus de déchets de bois recyclé. Nous cherchons à atteindre 100 %. La colle utilisée n’est pas encore végétale, mais contient le plus faible taux de solvant du marché. Et nous poursuivons nos efforts sur la recyclabilité des produits. Tous nos meubles sont pensés pour être démantelables en fin de vie afin que chacun des matériaux puisse intégrer une filière dédiée de valorisation.

Que faites-vous pour réduire votre empreinte carbone ?

Nous allons vers un vrai projet de décarbonation de nos activités. Notamment en matière de transport. Déjà toute l’énergie nécessaire au fonctionnement des usines est issue de déchets de bois et non d’énergies fossiles. Nous utilisons du plastique recyclé pour nos emballages. Et nous accentuons nos efforts sur le sourcing des matériaux. Le Covid nous a d’ailleurs permis de faire le tri dans nos fournisseurs.

Quels sont vos autres projets ?

Nous avons lancé en début d’année un audit RSE pour obtenir le label Lucie qui garantit l’engagement de l’entreprise en matière de développement durable. Un alternant cartographie ce que nous faisons déjà en vue de l’améliorer encore et d’affirmer encore plus fort ces actions. Nous avons aussi demandé le Label Entreprise du patrimoine vivant au titre du savoir-faire d’ébéniste industriel. Autant de sujets qui participent au renforcement de notre marque employeur et intéressent sur les réseaux sociaux. Nous avons déjà réalisé de beaux recrutements grâce à cela.

David Soulard, Ginette et Dominique Soulard, Hervé Soulard, Valérie Soulard, Arnaud Soulard

David Soulard, Ginette et Dominique Soulard, Hervé Soulard, Valérie Soulard, Arnaud Soulard © D.R

Gautier/Soulard, une saga familiale

L’entreprise familiale de meubles contemporains a connu bien des soubresauts. Créé en 1960 au Boupère par Patrice Gautier et sa femme Annick Soulard, le petit atelier d’ébénisterie de cinq salariés connaît un succès foudroyant grâce à la création des premières chambres pour enfants. Le lit-voiture devient un best-seller, jusqu’aux États-Unis. Forte de 2 500 salariés en 1983 mais plombée par ses filiales étrangères, l’arrivée des géants du meuble en kit et le second choc pétrolier, la société est rachetée par Seribo en 1985, un groupe d’investisseurs industriels parisiens, après deux dépôts de bilan en 1983 et 1985. L’entreprise vendéenne se redresse jusqu’à devenir la vache à lait de sa maison mère. Un conflit ouvert s’amorce entre l’actionnaire et Dominique Soulard, frère d’Annick, alors directeur général de Gautier, qui s’opposait aux manœuvres financières de Seribo, entraînant sa révocation en septembre 1999. Une grève totale et solidaire des 800 salariés s’enclenche alors pour obtenir la réintégration du dirigeant. Le vendéen Didier Pineau-Valencienne, nommé médiateur, obtient qu’il reprenne la direction de Gautier, à condition qu’il rachète la société alors cotée en Bourse l’équivalent de 128 M€. Contre toute attente de l’actionnaire, en un week-end, Dominique Soulard, alors âgé de 54 ans – soutenu par ses quatre enfants, Hervé, Valérie, David et Arnaud – rachète l’entreprise avec le concours du fonds Axa equity et d’industriels vendéens dont Sodebo, Beneteau et les canards Ernest Soulard. Redevenue indépendante, Gautier poursuit la saga familiale sous la direction de David Soulard, aux commandes de l’entreprise depuis 2001 avec ses frères et sœur à ses côtés.