Couverture du journal du 12/08/2022 Consulter le journal

ENTRETIEN : Charlotte Schoelinck, Gabriel Boneu et Caroline Madoc, Lisaqua : « Il y a une vraie attente pour nos gambas ! »

Acteur de l’économie circulaire né en 2018, la start-up deeptech Lisaqua s’est spécialisée dans l’élevage de gambas indoor garanties triple zéro : sans antibiotique, kilomètre parcouru ou rejet polluant. À la tête aujourd’hui d’une équipe de 15 personnes installée à Saint-Herblain, Charlotte Schoelinck, Caroline Madoc et Gabriel Boneu prévoient dix recrutements d’ici la fin de l’année. Une première étape avant un développement a minima national qu’ils nous détaillent.

Lisaqua

Charlotte SCHOELINCK, Gabriel BONEU et Caroline MADOC, associés cofondateurs de Lisaqua © Benjamin Lachenal

Qui est à l’origine de l’idée permettant de créer Lisaqua ?

Charlotte Schoelinck : C’est moi. Je suis docteure en biologie marine. Durant ma thèse sur les poissons du Pacifique, j’ai constaté la surpêche. Ensuite, j’ai été faire un post-doctorat au Canada et j’ai découvert l’aquaculture en visitant des exploitations conventionnelles de saumons et d’esturgeons. J’y ai observé un usage très important d’antibiotiques et une absence de filtration des rejets des poissons, ce qui a un impact polluant sur l’environnement à peu près équivalent aux algues vertes en Bretagne. J’ai également découvert là-bas un nouveau type d’aquaculture : en pleine mer, on va combiner une cage de saumons, des moules, des concombres de mer, des macroalgues. Ces organismes vont récupérer les rejets de la production de saumons. En revanche, comme on est en pleine mer, il y a toujours un usage important d’antibiotiques. L’idée a été de transposer ce système à terre pour ne plus avoir d’antibiotiques du tout et c’est ce que l’on fait ici. On élève des gambas et on valorise leurs rejets par des bactéries ou par d’autres invertébrés marins que l’on utilise pour l’alimentation animale.

 

Comment êtes-vous devenu un trio ?

CS : Je connaissais déjà Gabriel. Pendant que je faisais ma thèse, lui se trouvait dans une start-up.

Caroline Madoc : De mon côté, je suis ingénieure des Mines et j’ai travaillé quelques années dans l’industrie. Mon conjoint travaillait avec Gabriel. J’ai entendu parler de l’idée de Charlotte à un moment où j’étais à la recherche d’une nouvelle aventure qui aurait du sens et correspondrait à mes valeurs environnementales. J’ai embarqué dans le projet mi-2017.

CS : Début 2018 on a créé la société et on est allés chercher nos premières crevettes en Belgique pour les mettre… dans le salon de Caroline.

CM : Cet aquarium de 40 litres a été notre tout premier bassin pilote. Depuis, on a fait un certain nombre de changements d’échelle, étape par étape. La philosophie était de faire les erreurs en étant petits avant de se jeter dans le grand bain.

CS : On a vraiment eu un fonctionnement de start-up. Au début on a peu investi. Notre capital social nous a servi à acheter une ou deux piscines de jardin, puis un peu plus gros et ainsi de suite. On a été sur trois endroits différents avant d’arriver ici en janvier dernier.

 

Quelles sont les difficultés que l’on peut rencontrer dans un projet comme le vôtre ?

CS : Sur l’aspect technique, il n’y a pas un mais plusieurs élevages en même temps, ce qui augmente le challenge. L’autre particularité, c’est que l’eau d’élevage est assez chargée en particules : il faut qu’elle soit particulièrement aérée et agitée afin de maintenir des conditions d’élevage satisfaisantes, pour les gambas et pour le milieu d’élevage lui-même. On a travaillé sur les formes de bassins, les dispositifs d’agitation, les profondeurs à utiliser pour que les crevettes utilisent au maximum le volume de bassin…

Gabriel Boneu : On a aussi eu un challenge lié aux locaux. Le fait d’avoir démarré et d’avoir agrandi les bassins petit à petit nécessitait de trouver des sites qui accueillent notre installation de manière suffisamment pérenne pour pouvoir investir dans nos installations. On a également eu un défi lié à l’approvisionnement de larves de crevettes, en particulier en période Covid. Aujourd’hui, on met en place une écloserie afin de produire nos propres larves, mais pendant quatre ans on les a importées, soit de pays européens, soit de Floride. On a connu des circuits logistiques ralentis, voire complètement coupés… Ça a accéléré la décision, d’autant que, même si ces larves étaient disponibles, elles arrivaient stressées par le transport. Avec notre propre écloserie, on a un approvisionnement fiable dans la régularité et dans la qualité.

 

Lisaqua

© Lisaqua

 

Pour en revenir à la philosophie du projet, vous vous inscrivez dans un certain nombre de tendances fortes…

GB : On a créé Lisaqua sur nos convictions personnelles et il se trouve qu’elles sont très raccord avec les tendances, tant en ce qui concerne le réchauffement climatique, la biodiversité, les circuits courts, la souveraineté alimentaire, la relocalisation, la transparence… Tout est guidé par des choix stratégiques, économiques et par l’impact environnemental et non par une stratégie marketing.

On a créé Lisaqua sur nos convictions personnelles et il se trouve qu’elles sont très raccord avec les tendances. Gabriel Boneu

De quelle manière vos gambas se distinguent-elles ?

CS : Jusqu’ici les crevettes que l’on trouve sont produites sous les tropiques, impliquant beaucoup de pollution et de destruction d’écosystème. Elles sont surgelées sur place et on ajoute des additifs pour leur conservation, puis elles sont vendues cuites sur les étals des poissonniers. Nos crevettes, elles, sont sans antibiotiques, ne produisent pas de rejets, n’ont pas de conservateur. Et on les vend crues. C’est vraiment un autre produit. Elles vont avoir le croquant des gambas labellisées, mais comme il n’y a pas de traitement, pas de saumure, qu’elles ne sont jamais congelées, elles ont un parfum de langoustine.

GB : Les gambas bio qu’on avait fait analyser ont 30 % de sel de plus et les gambas premier prix, 90 % de plus. Ça vient essentiellement de la phase de surgélation qui nécessite beaucoup de sel. Il y a donc une différence de goût et de texture.

 

Comment se présente le marché dans lequel vous vous inscrivez ?

GB : La France est le deuxième pays consommateur européen, sachant que l’Europe est le troisième plus gros marché derrière la Chine et les États-Unis. La France importe chaque année 80 000 tonnes de crevettes tropicales surgelées, ce qui représente un peu moins de 800 M€ par an. Ici on en fait 10 tonnes aujourd’hui et notre objectif est d’atteindre assez rapidement 20 % du segment haut de gamme (gambas labellisées et sauvages) que l’on consomme en France et en Europe, soit 10 000 tonnes au niveau européen.

 

Qui sont vos clients ?

GB : Aujourd’hui, ce sont les poissonniers et les restaurateurs. Sur la métropole nantaise, on a quatre poissonniers avec lesquels on travaille régulièrement, à Talensac, quartier Zola et deux autres à Orvault. On commercialise nos gambas depuis déjà trois ans et même si on a démarré sur de petits volumes, on a énormément de retours des consommateurs et des poissonniers. Il y a une vraie attente. On a aussi fait des tests avec des chefs étoilés qui nous ont confirmé que notre produit les intéressait. On a donc très peu de doutes sur la commercialisation des 10 tonnes par an que l’on va produire sur la métropole nantaise.

On est en train d’élargir le réseau de distribution. Et demain nos clients seront aussi les distributeurs et les intermédiaires, sachant qu’actuellement 70 % des produits de la mer sont vendus par la grande distribution. La demande est déjà au rendez-vous, mais pour l’instant c’est encore trop tôt pour nous. Là où on est capables de vendre 150 kilos de crevettes par semaine, eux souhaitent en acheter 5 tonnes par semaine…

 

Y a-t-il une saisonnalité pour ce produit ?

GB : Au niveau de la production, on désaisonnalise l’élevage justement en n’étant pas dépendants de la température extérieure grâce à nos bassins maintenus à température constante, ce qui va nous permettre de récolter toutes les semaines des gambas fraîches. La première récolte aura lieu fin août. Pour la consommation, il y a une demande toute l’année, avec un pic en décembre où l’on consomme l’équivalent de trois mois d’été, mais pour le moment on est toujours sur des volumes inférieurs à la demande. La question de la saisonnalité se posera quand on produira 5 000 tonnes par an, mais pour l’instant on est vraiment en position de force sur le marché.

 

Quel est votre plan de développement ?

GB : On y va vraiment étape par étape : les quatre premières années ont été dédiées à la R&D, à développer les principes fondamentaux de l’élevage, la mise en place des process. Là, on est sur une brique qui est l’échelon intermédiaire entre le prototypage et l’échelle commerciale. Ce qu’on fait ici c’est stabiliser nos procédés – la production, la récolte, la vente – pour déployer des fermes à beaucoup plus grande échelle. Même s’il reste à affiner, schématiquement notre plan de développement est de développer une ferme par bassin de vie. Si je prends l’exemple de la France, on pourrait imaginer un réseau de quatre à six fermes, chacune couvrant une grande région. On est en train d’étudier différents paramètres – économiques, logistiques, coûts d’investissement, facilités de distribution – pour décider de l’endroit où on veut les implanter. Aujourd’hui, on a déjà un projet de ferme en Seine-et-Marne, à 45 minutes de Paris et de Rungis.

 

Où en est ce projet ?

GB : On a été sélectionnés par le Syndicat mixte de traitement des ordures ménagères du Nord Seine-et-Marne et par Veolia pour installer notre ferme à proximité de l’UVE (Unité de valorisation énergétique, NDLR), l’installation qui brûle les déchets en produisant de la chaleur. On va récupérer cette chaleur pour maintenir nos bassins à bonne température. On est vraiment dans une logique d’économie circulaire. Actuellement, on est en train de finaliser les études d’ingénierie et la contractualisation du projet, l’objectif étant de démarrer les travaux en 2024 pour démarrer la production en 2025.

Cette ferme produira 500 tonnes par an et on va la construire en deux tranches. D’abord, une première tranche de 100 tonnes, puis un agrandissement à 500 tonnes. L’idée est de faire ensuite un réseau de fermes en France, puis en Europe qui produiront chacune entre 300 et 500 tonnes par an et seront distribuées à l’échelle régionale. Chaque ferme recrutera entre 30 et 50 personnes sur site. On va créer de l’emploi sur les territoires et il s’agit d’emplois pérennes et réguliers.

 

Ce n’était pas possible de réaliser ce premier projet sur notre territoire ?

GB : Il se trouve que le projet en région parisienne a été le premier à émerger, mais on continue de chercher activement un site d’implantation sur le territoire : un partenaire qui dispose de suffisamment de chaleur, localisé à côté d’un terrain suffisamment grand (minimum 4 hectares) et le plus proche de Nantes possible.

 

Dans l’idéal, à quelle échéance prévoyez-vous d’investir le marché européen ?

GB : À l’horizon 2027-2028, on souhaite mettre en place les premiers projets en Espagne, Italie, Allemagne qui sont les plus grosses zones de consommation. Mais pour l’instant, on y va par étapes !

Nos crevettes sont sans antibiotiques, ne produisent pas de rejets, n’ont pas de conservateurs. Et on les vend crues sur l’étal. » Charlotte Schoelinck

Quels sont vos enjeux aujourd’hui ?

GB : Notre gros enjeu c’est d’identifier les financements nécessaires aux investissements liés à nos fermes. Contrairement à la plupart des start-up du numérique, ceux-ci se chiffrent en millions d’euros et sont préalables à la commercialisation de nos gambas.

En 2023, on va faire un nouveau tour de table 1 pour financer notre ferme en région parisienne et on va avoir besoin de plusieurs dizaines de millions d’euros.

La dernière levée de fonds a pris du temps à cause de la nature de notre projet. On était sur une échelle un peu intermédiaire entre le financement de l’innovation et celui de l’infrastructure. On déstabilisait la plupart des fonds qui sont habitués à investir dans des cadres très carrés dans le web où la logique c’est « quand je fais tant de chiffre d’affaires je peux lever tant de millions d’euros ». Nous, nous avions besoin d’un financement qui correspondait à des entreprises qui font déjà un chiffre d’affaires significatif, sauf qu’on ne l’avait pas encore. Malgré tout, ça ne nous a pas ralentis car on a eu un très bon soutien de Bpifrance et des banques.

 

L’une de vos particularités, c’est que vous vous appuyez sur des partenariats stratégiques pour déployer votre réseau de fermes…

GB : Pour nous implanter, il nous faut juste une installation qui génère de la chaleur. Ça peut être une UVE, un méthaniseur, une chambre froide, une ferme de serveurs informatiques… En fait il y a énormément d’installations agricoles ou industrielles qui génèrent de la chaleur et on a alors affaire à des gens très éduqués. En région parisienne, on a ainsi répondu à un appel à manifestation d’intérêt de la part du syndicat de gestion des déchets qui cherchait une activité pour exploiter sa chaleur. Par contre, dans d’autres cas de figure, il faut faire de la pédagogie et là c’est beaucoup plus lourd. Le fait de communiquer sur un premier projet fait qu’on a été sollicités par de nombreux exploitants d’installations. On est donc en train de constituer un portefeuille de projets pour être prêts d’ici quatre ou cinq ans à déployer rapidement notre réseau de fermes sur les différents sites identifiés.

 

La donnée temps est-elle cruciale pour vous ?

GB : On a besoin d’aller vite pour des questions financières car on n’est pas encore à l’équilibre et on doit donc rapidement atteindre l’échelle qui nous permettra d’être rentables. Et d’un point de vue concurrence, on est sur un secteur tout neuf et on a identifié une quarantaine de projets dans le monde avec des technologies et des approches différentes. Globalement, quelques acteurs sont en train de faire des levées de fonds plus significatives qui vont leur permettre d’accélérer rapidement. Pour l’instant, personne ne produit plus de 60 tonnes par an, mais il y a de fortes chances que d’ici trois à cinq ans certains émergent. Et on souhaite faire partie des pionniers pour produire à une échelle significative. Pour l’instant on est très sereins : on a du répondant au niveau des partenaires, des clients et on n’a pas de point de blocage réglementaire. On a « juste » un sujet financier.

Nos convictions nous poussent à faire des choix assez radicaux sur le fait de ne pas utiliser d’antibiotiques, de ne pas mettre de sulfites, d’utiliser de l’énergie de récupération, de faire des partenariats avec des industriels, ce qui fait que ça a un impact évident sur le coût de production. Tant qu’on continuera d’importer des crevettes bas de gamme à 5 € le kilo alors que nous ça nous coûte 15 à 20 € à produire, on aura une concurrence limitée. Du coup, on a un gros travail à faire sur la sensibilisation des consommateurs et des retailers. Mais il y a aussi un sujet qui pourrait être traité par le législateur…

 

De quelle manière ?

GB : En instaurant une taxe carbone ou un malus sur les produits importés qui ont un impact négatif sur l’environnement. Aujourd’hui, le coût carbone est dans notre coût de production mais pas du tout dans celui des crevettes importées. Tant que ce sera plus économique de produire n’importe comment mais à bas coût, on va continuer de le faire.

Ou alors il faut forcer un affichage très clair sur la traçabilité, l’origine du produit, sur le fait qu’il n’est pas frais. Actuellement, sur l’étal des poissonniers on trouve de l’ultra-frais et à côté des crevettes de l’Équateur, du Vietnam, de Madagascar, qui ont été pêchées jusqu’à 24 mois avant. Le consommateur n’est pas assez informé sur le fait qu’il achète un produit qui a été gardé longtemps au frigo, qui a été installé sur une zone qui a dénaturé la mangrove, pollué l’environnement. La crevetticulture est considérée comme le premier coupable de la déforestation de la mangrove.

 

  1. Lisaqua a réalisé une levée de 4,9 M€ en mars 2022.