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Cinq clés pour une industrie forte et durable

Pour l’économiste Philippe Dessertine, qui dit dérèglement climatique, dit forcément dérèglement économique. Pour sauver la planète, il est donc urgent de changer de modèle en profondeur. Et cela passe par la science et l’innovation. Invité de l’événement Ici Industrie il y a quelques semaines à la CCI Vendée, le directeur de l’Institut de haute finance à Paris a délivré quelques informations clés pour construire une industrie forte et durable.

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Philippe Dessertine. © Marie Laudouar - IJ

1. Changer de modèle économique : urgent et inévitable

Impossible d’aborder la question de notre futur économique sans évoquer d’abord le dérèglement climatique. C’est l’avis de Philippe Dessertine, économiste, directeur de l’Institut de haute finance à Paris et président du Comité 21. Mi-février, il était l’invité d’Ici Industrie, un événement organisé par la CCI Vendée. « Quand on parle dérèglement climatique, explique-t-il, on parle dérèglement tout court. Dit autrement : le modèle économique mondial actuel ne fonctionne pas à 8 milliards d’humains. Nous, la génération actuelle et celles à venir, devons inventer un nouveau modèle qui permette un développement durable et dont la croissance profite à tous afin de donner l’espoir aux populations les plus pauvres de devenir riches. » Mais la richesse dans ce nouveau monde, c’est quoi ?

« Ce n’est pas avoir 12 voitures et une télévision par mètre carré, ironise Philippe Dessertine. En fait, la corrélation est assez facile à comprendre. [Une personne née dans] un pays riche a plus de 80 ans d’espérance de vie, [une personne née dans] un pays pauvre, moins de 70 ans. Le nouveau modèle économique doit donc proposer 80 ans d’espérance de vie à tous, sinon il ne fonctionnera pas, ce qui entraînera un phénomène de migration massive pour des populations déjà frappées de plein fouet par les conséquences du dérèglement climatique. Ce nouveau modèle doit donner envie aux gens de rester là où ils habitent, avec l’espoir d’un avenir prospère et de conditions de vie qui s’améliorent. »

L’économiste poursuit : « Ce préambule doit nous rappeler à quel point nous devons faire ce changement de modèle économique en accéléré. Ce ne doit pas être pas quelque chose de cosmétique, mais une transformation en profondeur. Et pour la réussir, il y a deux préalables. »

2. Une envie partagée

« On ne change pas sous la contrainte, parce que l’on nous y oblige. Il faut un désir, une envie, quelque chose qui convienne à l’ensemble des humains », martèle Philippe Dessertine. Cela concerne aussi l’entreprise et ses collaborateurs. « S’il y a cinq ans à peine, l’idée de changer de modèle pouvait nous sembler abstraite, le Covid est venu rebattre les cartes et montrer que c’était possible, simple, voire mieux. Les gens se sont mis à bosser différemment. Ils ont compris ce que ça voulait dire “inventer un nouveau modèle”, notamment lorsque rien n’était prévu. Ils se sont rendu compte que l’on pouvait fonctionner d’une autre manière et que cela pouvait être plus agréable, voire mieux qu’avant. C’est une rupture fondamentale qui est restée dans de nombreux esprits. »

À l’heure où il y a « compétition entre les territoires pour attirer de jeunes actifs », notamment dans un département comme la Vendée où la population vieillit, ce nouveau modèle pourrait être un outil de recrutement supplémentaire et puissant. « À condition qu’il soit désirable et compréhensible par les gens que l’on essaie de recruter, note l’économiste. Pour convaincre celles et ceux qui hésitent entre plusieurs régions ou entreprises, il faut leur présenter la manière dont nous sommes en train de changer, les séduire en leur disant qu’ici, on est peut-être en train d’inventer le monde de demain, celui de nos enfants. »

3. L’innovation, une source de croissance…

« Cette transformation profonde de notre modèle économique implique de produire, consommer et vivre différemment, souligne Philippe Dessertine. Le dernier changement de cette ampleur remonte à il y a 250 ans, lorsque l’on est passé du modèle agricole, vieux de 10 000 ans, à un modèle industriel. Il y a eu l’automobile, la machine à laver, le lave-vaisselle… Autant d’innovations qui ont généré de la croissance, des changements de mode de vie. Et puis aux alentours de 1950, la science a arrêté d’inventer. Les décennies suivantes, il y a eu du recyclage d’invention. L’ordinateur et internet sont nés dans les années 1930, pas dans les années 1950 ! À partir de là, comme on avait cessé d’innover, on a consommé davantage. Et puis, comme on consommait toujours les mêmes produits, est arrivée l’obsolescence programmée pour entretenir la consommation. Or, l’absence d’innovation est l’une des explications de l’essoufflement de notre modèle économique. »

L’économiste complète son analyse : « Dans les entreprises, cela s’est vu. Entre 1800 et 1920, les patrons étaient des gens qui inventaient : c’étaient des ingénieurs, des scientifiques. À partir des années 1930-1940, place à une nouvelle génération de dirigeants : les commerciaux. On n’invente plus, on vend. Ils ont ensuite été remplacés par des spécialistes du marketing, c’est-à-dire des gens qui commencent à inventer le besoin. L’élément ultime, c’est le financier. Lui, il achète et vend, non pas des produits mais des bouts d’entreprise. Or, quand la finance commence à diriger une économie, c’est vraiment que l’on est au bout de l’innovation. »

4… Qui passe par le retour en force de la science

Philippe Dessertine n’est pas pour autant défaitiste. « La bonne nouvelle, c’est que depuis l’an 2000, la science se remet en route de manière phénoménale. Et la science à l’honneur, celle qui est à l’origine de ce progrès prodigieux, ce sont les mathématiques. Elles ont réussi à faire parler les big data qui jusqu’ici étaient un truc opaque auquel personne ne comprenait rien. C’est un outil incroyable que tous les scientifiques commencent à utiliser et qui bouleverse la connaissance humaine. La big data appliquée à la génétique, c’est par exemple l’espoir de vaincre le cancer d’ici 25 ans. Les premiers vaccins sont annoncés pour 2026. Et c’est la société nantaise Ose Immunotherapeutics qui les fabrique. C’est du concret ! »

L’autre exemple marquant, c’est ChatGPT, né fin 2022. « Le laboratoire Open AI, à l’origine de cette technologie, valorisé il y a un an et demi à 50 M€ à peine, est estimé aujourd’hui à 400 Mds€, soit 100 fois plus que le groupe Renault. Et ce n’est que le début que de cette révolution. Le patron d’Open AI estimait il y a quelques semaines qu’il allait falloir investir entre 7 000 et 8 000 Mds€ dans l’intelligence artificielle dans les mois qui viennent. »

2023 marque le début de l’accélération des conséquences scientifiques. « La science est en train d’irradier la totalité de la sphère économique, traduit Philippe Dessertine. Toutes les activités économiques vont maintenant inventer une nouvelle façon de fonctionner parce que nous avons des outils à disposition pour le faire. On est dans une phase de rupture incroyable qui va à une vitesse folle. Nous sommes entrés dans une phase d’innovation complètement inouïe, encore plus forte que celle que nous avons connue il y a 250 ans. »

5. Avoir un mode de production vertueux et le valoriser

Ce progrès scientifique qui déferle sur l’économie signifie également que les valeurs monétaires sur lesquelles on travaillait, qui étaient celles d’une période « sans innovation », sont chamboulées par le retour en force de celle-ci. « Si une entreprise analyse sa croissance uniquement avec la perspective d’avant, il est probable qu’elle se trompe du tout au tout. Il va y avoir une telle évolution de la manière dont nous allons vivre que les projections que l’on fait aujourd’hui sont d’ores et déjà obsolètes », explique Philippe Dessertine.

Il précise : « Nous allons avoir deux circuits économiques, pratiquement hermétiques l’un à l’autre. Le premier, c’est ce qu’on fabrique et ce qu’on vend, environ 104 000 Mds $ à l’échelle mondiale. Le second circuit, beaucoup plus important en termes de croissance, c’est la manière dont on produit. Nous entrons dans une nouvelle ère, celle de la valorisation du mode de production. Demain, vous aurez beau avoir une valeur économique gigantesque, si la manière dont vous produisez n’est pas vertueuse – vous faites travailler par exemple des enfants pour fabriquer vos baskets -, votre valeur économique va s’effondrer. »

Pour mesurer ce nouveau PIB qui est en train d’apparaître, l’Europe a mis en place la Corporate Sustainability Reporting Directive. Applicable depuis le 1er janvier 2024, la directive CSRD1 fixe de nouvelles normes et obligations de reporting extra-financier et concerne, pour l’heure, exclusivement les grandes entreprises et les PME cotées en Bourse. Ce reporting repose sur des critères environnementaux (changement climatique, biodiversité, utilisation des ressources), sociaux (égalité des chances, conditions de travail…) et de gouvernance. « Pour démontrer que l’entreprise crée de la valeur parce qu’elle est vertueuse, elle a besoin de datas. Le grand défi des entreprises va donc être de déterminer quelles datas sont parlantes et sources de valeur, comment les collecter et où les loger, autrement dit quelle sera la nationalité du data center. Ce sont les vraies questions du monde de demain », conclut Philippe Dessertine.