Couverture du journal du 15/01/2021 Consulter le journal

La maison, en plein boom ?

Face au choc économique que génère l’épidémie de Covid, notre rédaction a choisi de prendre le pouls de plusieurs secteurs clés. Cette semaine, c’est au tour de l’équipement de la maison. Et force est de constater qu’il va plutôt bien. Témoignages.

Pierre-Yves Buisson, DG VORWERK FRANCE © Benjamin Lachenal

L’équipement de la maison semble tirer son épingle du jeu dans cette crise. Il est l’un des secteurs qui bénéficie d’un regain d’engouement à la faveur d’une consommation sans doute réorientée. Impossible de partir en voyage ou d’aller au restaurant ? Les Français ont choisi de réinvestir leur intérieur, portés par l’envie d’améliorer leur quotidien de confinés. On a ainsi vu des magasins de bricolage ou de jardinage pris d’assaut au printemps. Ou encore des délais de livraison de meubles bien plus importants que d’ordinaire en septembre face à l’afflux de commandes.

Si de grandes marques de distribution ont pu profiter de la crise, qu’en est-il de nos entreprises de Loire-Atlantique ? C’est ce que nous avons essayé de comprendre en interrogeant des professionnels du secteur, fabricants de produits, surtout hauts de gamme, et implantés depuis plusieurs années dans notre paysage économique.

LA REMONTÉE DU THERMOMIX

Tout d’abord, il y a la société Vorwerk, fabricante du fameux Thermomix et de l’aspirateur Kobold. Si les usines ne sont pas installées dans la région mais en Centre-Val de Loire, le siège social de la filière française se trouve, depuis 2005, à Nantes, et le service après-vente à Treillières.

C’est peut-être l’un des cas les plus flagrants de cet engouement pour l’équipement de la maison. L’entreprise se trouvait en mauvaise posture avant Covid, fragilisée par la concurrence de robots à prix bien plus modiques. « Nous avions perdu un tiers de chiffre d’affaires en France entre 2017 et 2019 », explique Pierre-Yves Buisson, directeur général de Vorwerk France, qui ne souhaite pas communiquer le chiffre d’affaires par pays (dans le monde, il est de 3 Md€). Mais le confinement a changé la donne. Avec une vente de Thermomix axée sur la démonstration à domicile, l’entreprise a dû se réinventer. Direction la démonstration virtuelle avec un conseiller et, toujours, la confection d’une recette. « En une semaine, nous avons réalisé 1 500 ventes en France, rapporte Pierre-Yves Buisson. Au déconfinement, la démonstration virtuelle est venue en complément de nos démonstrations traditionnelles. Mais au final, 80% des ventes sont aujourd’hui effectuées en ligne. » D’ailleurs, le nombre de conseillers a passé la barre des 10 000 sur l’ensemble du territoire, une première pour l’entreprise. C’est 2 000 de plus depuis l’arrivée de Pierre-Yves Buisson à la tête de Vorwerk France en 2019. Une augmentation du nombre de conseillers qui porte celle des ventes avec environ 30% de croissance. « Avec le confinement, les gens en ont probablement eu vite marre de devoir cuisiner midi et soir. Notre offre est une réponse à ce problème, d’autant que le Thermomix permet de cuisiner avec des produits frais, ce qui est une vraie tendance », analyse le dirigeant. Au final, très peu de chômage partiel chez Vorwerk France, sauf les premières semaines du premier confinement. « Le groupe nous avait annoncé une fermeture des lignes de production pendant deux mois. Mais nous n’avons fermé que deux semaines, puis, elles ont tourné à plein. » La production a dû être réorganisée, avec un passage au 3×8. 1,4 millions de Thermomix sont ainsi sortis de l’usine de Cloyes-sur-le-Loir pour approvisionner l’Europe. Soit 200 000 de plus que l’année dernière. Côté Kobold (20% du CA), « ça tourne bien aussi. »

Le confinement nous a ouvert de nouvelles voies. Pierre-Yves BUISSON, DG Vorwerk France

L’entreprise n’a pas eu recours aux aides de l’État. Vorwerk a, en revanche, connu des complications au niveau de l’approvisionnement. « Certaines pièces venant d’Italie, il y a eu des retards. Nous avons parfois été un peu courts en stocks et avons dû allonger nos délais de livraison aux clients à trois semaines, contre 48 h au plus rapide habituellement », expose encore le dirigeant. Plus de travail aussi au SAV de Treillières (près de 80 salariés) puisque « dès qu’on vend plus, on répare plus ».

Au final, « le confinement a ouvert de nouvelles voies pour Vorwerk. Après quinze ans de croissance continue, nous avions atteint un plateau et trois années compliquées. Mais nous avons la chance d’être un groupe familial solide. La crise a accéléré de nouvelles façons de faire », estime Pierre-Yves Buisson qui espère bien poursuivre cette remontée.

CEUX QUI AMÉNAGENT LEUR INTÉRIEUR

Cyril Moinard Ateliers Moinard

Cyril MOINARD, dirigeant des Ateliers Moinard © IJ

Parmi ceux qui continuent de faire des affaires, à une autre échelle, il y a aussi les Ateliers Moinard, à Saint-Philbert-de-Grandlieu. Menuiserie et ébénisterie familiale depuis 1988, l’entreprise est gérée depuis près de six ans par le fils du fondateur, Cyril Moinard. Les Ateliers Moinard conçoivent des escaliers, des placards, des meubles… Ils travaillent surtout pour des particuliers, notamment avec des architectes, pour le sud-Loire, Nantes ou encore Pornichet. Cyril Moinard est un chef d’entreprise confiant : « Ça a toujours bien fonctionné et on ne s’arrête pas. Les gens ont eu le temps de réfléchir pendant le premier confinement à améliorer l’agencement de leur cuisine, de leur salle de bains… Nous avons eu beaucoup de demandes de chantiers depuis mars-avril. » Avec quelques craintes liées à l’inconnu à la mi-mars, il avait contracté un PGE de 25 000 €, auquel il n’a pas touché. De même, Cyril Moinard avait demandé un report de charges pour le mois de mars mais a finalement tout réglé au fur et à mesure. Le dirigeant n’a relevé aucun problème particulier dans la production, que ce soit d’organisation, de prix ou de logistique. L’ébénisterie tourne avec trois ouvriers, un apprenti et un intérimaire. Et ça n’est pas suffisant pour absorber la charge de travail. Cyril Moinard est presque honteux de dire qu’il enregistre 10 à 15% d’activité supplémentaire par rapport à la normale et se rend bien compte de « sa chance ». Le CA du précédent exercice s’élevait à 482 000 €. En projet : déménager l’atelier pour agrandir l’espace de travail et pouvoir embaucher une à deux personnes supplémentaires. Ce devrait être pour fin 2021-début 2022, car « le plus long, ce sont les papiers, les autorisations… »

MIEUX DORMIR, MIEUX S’ASSEOIR

Un certain optimisme règne aussi du côté d’André Renault, fabricant de literies de moyenne à haute gamme basée à Saint-Gildas-des-Bois et distribuées au niveau national dans de nombreuses enseignes généralistes de l’ameublement (hormis les entrées de gamme). « Nous ne faisons rien de standard, tous nos produits sont fabriqués en fonction des envies des clients », expose Erec Glogowski qui a repris l’entreprise en juillet cette année. « Cela a été tendu entre mars et juin, l’entreprise faisait encore partie du groupe hollandais Holding Anders. Depuis, nous avons connu une belle croissance à deux chiffres en août, septembre et octobre. Autour de 20% de plus que l’année dernière. Les mois où les magasins étaient fermés nous avons forcément moins vendu… » Le chef d’entreprise reconnaît tout de même une impossibilité d’analyser les tendances. En décembre, « la période était creuse », probablement du fait des achats reportés sur les préparatifs de Noël. André Renault a demandé un PGE « obtenu et gardé au chaud au cas où », mais pas de report de charges.

 literie André Renault

Dans l’atelier de fabrication de literie d’André Renault © André Renault

Côté mauvaises nouvelles, Erec Glogowski note une augmentation du prix des matières premières « sur tout, le bois, les ressorts, la mousse… », mais n’envisage pas pour l’instant d’augmenter les tarifs de ses produits. Par ailleurs, le dirigeant va s’attaquer à différents chantiers pour renforcer les débouchés. Si la priorité reste le marché français, il entend accroître le volume d’exportations vers les pays frontaliers, « pour rattraper notre retard face à l’Allemagne ». Autres projets : développer l’offre de services à destination des distributeurs et proposer de nouvelles catégories de produits afin de « stabiliser la société ». Un autre entrepreneur sur une bonne lancée donc, optimiste pour l’avenir, même s’il a du mal à l’admettre franchement.

Situation plus délicate pour l’entreprise Fauteuils club Barreteau, installée à Vertou, non loin du centre Pôle sud. La société fabrique et rénove sur-mesure, depuis son atelier situé juste au-dessus du magasin, des fauteuils club et toutes sortes d’assises. Ses clients : surtout des particuliers aisés du sud-Loire (Haute-Goulaine, Basse-Goulaine, Vertou, Saint-Sébastien-sur-Loire). Créée en 2003, Barreteau a pâti des confinements successifs car le magasin a dû fermer. « ll est possible d’acheter certains produits en ligne, mais la grande majorité des acheteurs préfèrent venir sur place, choisir les tissus, vérifier les modèles… », témoigne son dirigeant, Anthony Barreteau. Surtout, l’entreprise a perdu un gros client : un Anglais qui comptait pour près de la moitié du chiffre d’affaires avec de nombreux pubs fournis en fauteuils club de la société vertavienne. Résultat : un chiffre, habituellement de 580 000 € par an, qui a diminué de 47% depuis mars. « Depuis deux ans, nous avons doublé notre clientèle locale mais cela ne suffira pas à récupérer cette perte pour l’instant », explique Anthony Barreteau. L’atelier a tout de même connu un regain d’activité à la sortie du premier confinement grâce à une clientèle « de gens plutôt à la retraite, qui ont eu envie d’améliorer leurs assises en prévision des confinements, notamment pour les résidences secondaires en bord de mer. Nous avons continué de bien travailler en septembre et octobre. Mais, alors que novembre est en général notre plus gros mois, nous avons dû fermer… »

Depuis la réouverture des magasins début décembre, « ça a été le calme plat, sûrement parce que les gens étaient focalisés sur les cadeaux de Noël. Des commandes ont tout de même été passées avant et l’atelier a bien tourné jusqu’à la fin de l’année 2020 pour des livraisons prévues ce mois-ci. Des questions se posent donc pour cette année, car la marge a été calculée pour un atelier de cinq personnes, à partir de l’ancien chiffre d’affaires. Et le chef d’entreprise se dit inquiet : « Il faudrait que l’État arrête de reconfiner tous les quatre matins. C’est une catastrophe pour l’économie, et encore, je reconnais que nous ne sommes pas les plus à plaindre. »

ÉPUISEMENT DE LA FIN D’ANNÉE

Anthony Barreteau a recouru au PGE mais n’y a pas non plus touché pour l’instant. « Car, après, il faut rembourser. C’est une situation nouvelle, qu’on ne maîtrise pas », déplore le dirigeant qui n’a pas l’habitude des difficultés économiques. Il a aussi touché 10 000 € du Fonds de solidarité national et a demandé un report de charges sociales pour le premier confinement, sans grand enthousiasme. « C’est rééchelonné mais c’est toujours rajouté à quelque chose d’autre à payer. Pareil pour les cotisations sociales. Elles ont été bloquées mais après on nous demande de payer le double… Les échéances ne sont que repoussées. Cela fait dix-sept ans que je me démène pour faire tourner cette boîte, que j’investis beaucoup et on nous fout tout en l’air. On recommence à tout compter comme à nos débuts… Pour être à l’équilibre, il nous manque 6 000 € tous les mois. »

Anthony Barreteau semble épuisé en cette fin d’année 2020, au moment de l’entretien. La semaine précédente, il a chuté sur son lieu de travail et s’est blessé le bras, l’empêchant de réaliser tout travail manuel. « L’accumulation de fatigue et de stress », reconnaît-il. Les cinq artisans tapissiers de l’atelier ont été placés en chômage partiel uniquement en mars et avril.

Fauteuils club Barreteau

Le magasin de Fauteuils club Barreteau à Vertou © Fauteuils club Barreteau

La baisse d’activité se répercute aussi sur les fournisseurs (fabricants de tissus, bois…) : « Nous sommes une niche. Ils ont donc plutôt tendance à nous appeler pour savoir si nous continuons à avoir du travail… »

Alors l’entreprise a entrepris de nombreuses démarches pour se diversifier, notamment sur Internet. Ce qui lui a permis de gagner 300 clients. « Nous sommes de bons artisans, mais pas de bons communicants. Il faudrait arriver à mieux vendre sur Internet. On s’est lancé sur les réseaux sociaux. Cela nous a amené pas mal de clients pour des rénovations de fauteuils. Mais pour y être vraiment présents, cela demande du temps et de l’argent. On a arrêté les pubs dans les magazines. Même dans des titres connus comme Elle, nous n’avons pas de retour concluant sur la publicité. Nous sommes en concurrence avec les clubs fabriqués au Portugal, moins chers. Mais nous, nous sommes sur place, je fais même visiter l’atelier, c’est quand même une expérience client plus sympa… »

Nous sommes de bons artisans mais pas de bons communicants. Anthony BARRETEAU, dirigeant de Fauteuils club Barreteau.