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Route du Rhum : « Regarder l’entreprise différemment »

Guy Pronier, dirigeant de Soliso Technologies, a participé à l’édition 2022 de la Route du Rhum . Il revient pour IJ sur cette expérience unique, comme skipper et comme chef d’entreprise.

Guy Pronier Route du Rhum

Guy Pronier a réalisé un vieux rêve en participant à la Route du Rhum. © Autre regard Photographies - Jeannick ORIOT

Être à la barre d’une société industrielle tout en participant à la Route du Rhum ? Challenge accepté pour Guy Pronier, dirigeant de Soliso Technologies à Carquefou (40 collaborateurs, 14,2 M€ de CA), qui fabrique et transforme des matériaux isolants thermiques, acoustiques et de protection incendie. Ses domaines d’intervention : l’isolation des réseaux de fluides, la construction navale, l’intégration industrielle et le bâtiment. À la tête de l’entreprise après son rachat en 2012 avec son associé William Daures, Guy Pronier parle d’un accident de parcours : « Ce n’était pas du tout prévu que je reprenne une boîte industrielle. »

En effet, l’homme n’a pas peur des virements de bord : il avait auparavant été dirigeant d’une Scop où il vendait « des machines à laver, des frigos, des télés », travaillé chez un opérateur de télécoms, et aussi dans le secteur du nautisme, dans la commercialisation de monotypes 7.50, un voilier conçu par le Nantais Gilles Bretéché.

La voile est une passion qui anime Guy Pronier depuis son plus jeune âge. En 1981, à Brest, alors qu’il participe à la Course Croisière de l’Edhec, il se retrouve en compagnie des navigateurs Mike Birch et Florence Arthaud, qui lui racontent la Route du Rhum. « J’ai été impressionné et je me suis juré un jour de faire cette course », se souvient-il.

Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour que le rêve prenne vie. « Il y a quatre ans, j’avais tenté le coup. Je m’étais dit, allez, j’y vais ! Mais l’entreprise me prenait trop de temps, elle n’était pas prête. On était encore dans une phase d’ascension et je n’avais pas forcément la même maîtrise du métier que je peux avoir aujourd’hui », explique Guy Pronier, qui se rappelle également le visionnage du film Sans plus attendre, de Rob Reiner. L’histoire de deux hommes, qui, voyant qu’il ne leur reste que peu de temps à vivre, dressent la liste de tout ce qu’ils aimeraient faire. Guy Pronier établit lui aussi sa liste et la Route du Rhum figure en tête. L’édition 2022 sera la bonne.

Avec cette prise de recul, vous regardez les choses et notamment l’entreprise différemment

« Face à moi-même »

« Je suis d’abord parti en voulant conclure une vie de régatier, avec la performance en objectif », rembobine Guy Pronier. Il vise alors la cinquième place dans sa catégorie, à bord de son monocoque Gheo/Terranimo. « Ça ne s’est pas passé comme prévu. J’ai eu de la casse au niveau de Madère et j’ai terminé la course (en 28 jours, NDLR) avec un bateau à 70 % de son potentiel, après avoir essayé tant bien que mal de le réparer. Et la course s’est transformée en aventure. Une aventure exceptionnelle. » L’objectif devient alors de finir, et cette course prend un tournant introspectif. « Je me suis retrouvé face à moi-même, seul au milieu de l’Atlantique. Lire, réfléchir : une sorte de retraite, à me demander pourquoi je faisais ça, quelle était ma relation avec ma femme, mon entreprise… »

Si la solitude est éprouvante, elle n’en est pas moins féconde : « Avec cette prise de recul, vous regardez les choses et notamment l’entreprise différemment. Si, en partant, je me posais la question de savoir ce que je faisais, si je vendais l’entreprise ou si je continuais, je suis revenu avec plein d’idées. Sept pages sur l’entreprise et son marché ! » De cette réflexion naîtra le projet d’entreprise “2023-2028“ de Soliso. « La Route du Rhum a été un déclencheur, parce que je n’ai pas fait la course pour ça. C’est un accident, comme Soliso. »

Guy Pronier Soliso Technologies

Guy Pronier dirige Soliso Technologies à Carquefou, société industrielle qui fabrique et transforme des matériaux isolants thermiques, acoustiques et de protection incendie. © IJ

« Quand on est rempli de certitudes, on entre en zone de danger »

Prendre le large permet à Guy Pronier de se mettre à jour. « On se pose toujours des questions et le fait de réfléchir dans son environnement quotidien n’est pas une solution », analyse le skipper-dirigeant. Avant d’avertir les chefs d’entreprise : « Au bout de dix ans, quand on a commencé à faire le tour, qu’on rentre dans des habitudes, qu’on n’a plus de regard neuf sur les choses, qu’on ne se pose pas la question de pourquoi on fait ça comme ça, qu’on commence à être rempli de certitudes, on entre en zone de danger. »

Concrètement, afin de trouver du temps pour sa préparation et ses entraînements, Guy Pronier a dû réorganiser en profondeur son agenda. À partir de janvier 2022, un jour par semaine a été mobilisé pour le projet, deux jours jusqu’à juillet, puis trois jours et jusqu’à quatre jours à partir de septembre, jusqu’au départ début novembre. Un changement des statuts de l’entreprise a aussi été opéré pour laisser les clés à son associé et un manager de transition a été recruté. Guy Pronier identifie une autre prise de conscience après la course : « On râle toujours sur les gens qui vous accompagnent au quotidien, mais les salariés ont dû se débrouiller pendant six mois. Et l’entreprise est toujours là, et elle a même réussi sa plus belle année en 2022. » Sans compter que le projet a permis d’embarquer les équipes : « Ils ont regardé le départ en direct de l’entreprise et m’ont envoyé des vidéos pour me dire “Allez patron, t’as intérêt à gagner sinon on te met dehors !“ », s’amuse-t-il.

« Le challenge est porteur »

Si mener de front les missions de dirigeant et de skipper peut sembler ardu, la tâche n’a pas refroidi le dirigeant. « Le challenge est porteur. Vous avez des ailes quand vous faites ça. Vous faites deux journées en une mais ça ne vous pèse pas, parce que ça vous plaît. » En avant ! « Rien n’est impossible. Pour moi, traverser l’Atlantique, c’était un truc, mais alors… Quand je me suis lancé ça, j’étais fier, mais intérieurement j’avais les pétoches. » Il conclut : « On trouve des solutions, on peut tout créer, et vraiment, l’entreprise, c’est la même chose. »

Guy Pronier ne manque pas de nouveaux projets. Prochain défi sur sa liste : la Middle Sea Race, une course à la voile par équipe qui fait le tour de la Sicile en partant de Malte, au mois d’octobre.

 

 

[1] La Route du Rhum est une course à la voile transatlantique en solitaire, courue tous les quatre ans, reliant Saint-Malo à la Guadeloupe.