Où sera la richesse de demain ?

Parmi les interventions de la 6e édition du Festival Think Forward, Stéphane Mallard et Philippe Dessertine ont abordé le futur par deux chemins différents. Le premier décrit une économie où l’intelligence, le savoir-faire et une partie des services deviennent abondants grâce à l’IA. Le second montre que la valeur se déplace vers de nouveaux actifs et de nouveaux territoires. Deux lectures d’un même bouleversement : quand la rareté change, la richesse aussi.

L'économiste Philippe Dessertine sur la scène de Think Forward, le 22 septembre à La Baule.

L'économiste Philippe Dessertine sur la scène de Think Forward, le 22 septembre à La Baule. NLP - IJ

Et si la prochaine révolution économique ne consistait pas seulement à produire davantage, mais à déplacer la frontière de la rareté ? C’est le fil qui reliait, le 22 septembre à Atlantia La Baule, les interventions de Stéphane Mallard, « digital evangelist », et de l’économiste Philippe Dessertine lors du Festival Think Forward. Le premier part de l’IA, le second de l’économie et de la finance. Mais leurs raisonnements se rejoignent : si l’IA fait tomber le prix de certaines compétences et de certains services, la valeur se déplace vers ce qui reste rare.

« On est dans une course à l’exponentielle sur l’intelligence artificielle », estime Stéphane Mallard. Selon lui, l’IA fait tomber certaines barrières à l’entrée dans de nombreux métiers. Développement informatique, communication, contenus ou assistance juridique deviennent accessibles avec des moyens autrefois réservés aux entreprises disposant de ressources importantes.

« Du sur-mesure… avec des coûts qui tendent vers zéro »

Une transformation qui pourrait réconcilier deux économies longtemps opposées : celle du sur-mesure et celle de la production de masse. « Vous allez avoir à la fois du sur-mesure comme avant l’ère industrielle, mais industrialisé avec des coûts qui tendent vers zéro », prédit-il.

Le mouvement n’est pas nouveau : c’est celui de la productivité. Mais l’accélération change d’échelle. « On est en train de tout commoditiser (banalisation, NDLR) avec l’IA », résume Stéphane Mallard. D’où une question : que restera-t-il de rare ?

Pour l’intervenant, l’énergie sera l’un des principaux facteurs de rareté. Il cite aussi certaines compétences, les réseaux humains et des actifs comme l’immobilier et l’art. La rareté ne disparaît donc pas. Elle se déplace.

C’est là que le raisonnement de Philippe Dessertine prend le relais. Si certaines ressources deviennent plus abondantes, les actifs capables de concentrer la nouvelle valeur prennent davantage d’importance.

L’économiste part d’un environnement moins favorable : ralentissement de la croissance, énergie plus chère et renchérissement de la dette. Pour les entreprises, il insiste sur la nécessité de préserver les marges, surveiller le cash et anticiper les besoins de financement.

La tech, nouveau territoire de croissance

Mais cette contrainte rend aussi indispensable la recherche de nouveaux relais de croissance. « C’est quoi le Christophe Colomb de demain ? Ça ne fait aucun doute : c’est la tech », lance Philippe Dessertine.

À ses yeux, l’enjeu ne consiste pas seulement à utiliser l’IA, mais à prendre position dans l’industrie qu’elle fait émerger. « L’IA nous amène une nouvelle industrie », affirme-t-il. Une industrie où conception, technologies et infrastructures peuvent concentrer une part considérable de la valeur.

Son exemple de Nvidia illustre ce déplacement. Pour Philippe Dessertine, la trajectoire du fabricant de puces montre que la valeur peut se concentrer moins dans la production que dans la conception et la maîtrise des technologies. La richesse ne se mesure donc plus seulement à ce qu’une entreprise produit aujourd’hui, mais aussi à la valeur de ses actifs et à leur potentiel futur.

C’est ici que les deux interventions se rejoignent. Si l’IA rend l’intelligence plus abondante, la capacité à concevoir les outils qui produisent cette intelligence devient une nouvelle rareté. Puces, infrastructures de calcul, technologies et énergie deviennent autant de points de concentration potentiels de la valeur.

« Le cerveau vaut deux fois l’industrie », avance Philippe Dessertine pour décrire cette nouvelle organisation de la chaîne industrielle. Le problème devient alors celui de la captation de cette valeur. Le regard de l’économiste se porte alors sur l’Europe.

Le capital doit suivre

« Comment se fait-il que nos grands cerveaux de l’IA soient européens et qu’on n’arrive pas à fabriquer ça chez nous ? », interroge-t-il. Pour Philippe Dessertine, le problème tient notamment à l’orientation du capital. La France dispose, selon lui, de 6 500 milliards d’euros d’épargne financière privée. Une capacité d’investissement considérable, mais insuffisamment dirigée vers les nouveaux territoires de croissance.

Le sujet n’est donc pas seulement de disposer de compétences. Encore faut-il que le capital permette de les transformer en entreprises et en actifs. « La représentation de la richesse est en train de changer », estime ainsi Philippe Dessertine.

Cette nouvelle géographie dépasse la seule IA : l’économiste l’étend aux technologies liées au changement climatique, aux véhicules autonomes et à de nouveaux territoires de croissance. Dans tous les cas, les territoires qui concentreront demain la croissance ne seront pas nécessairement ceux qui concentrent aujourd’hui la richesse.

Pour les entreprises, le changement de perspective est majeur. Il ne s’agit plus seulement d’intégrer l’IA pour gagner en productivité, mais d’identifier ce qui restera rare : énergie, données, technologies propriétaires, infrastructures, savoir-faire de conception ou réseaux.

Et pour la France et l’Europe, l’enjeu est encore plus stratégique. Posséder les compétences sans posséder les entreprises, les technologies ou les infrastructures qui les valorisent revient à créer de la richesse sans nécessairement en capter l’essentiel.

Les deux conférenciers décrivent ainsi les deux faces d’un même basculement. Stéphane Mallard montre comment l’IA pourrait rendre l’intelligence abondante. Et Philippe Dessertine que cette abondance déplace la valeur vers de nouvelles raretés et de nouveaux actifs. La question n’est donc pas de savoir si l’IA créera de la richesse. Mais où cette richesse sera créée et qui saura la capter. Un enjeu que Philippe Dessertine a résumé en une phrase : « La seule vraie question que nous devons nous poser aujourd’hui, c’est : « serons-nous sur ces territoires-là demain ou non ? » »

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