Couverture du journal du 18/09/2020 Consulter le journal

Le numérique déjà dans le rebond

Face au choc économique que génère l’épidémie de Covid-19, la rédaction d’IJ a choisi de prendre le pouls, dans les prochaines semaines, d’un certain nombre de secteurs clés. Comme la plupart des activités, le numérique a été touché. Mais dans une ampleur plus circonscrite que pour d’autres. Les acteurs locaux comptent profiter du bond fait par de nombreuses entreprises durant le confinement pour montrer le caractère vital du digital dans cette phase de reprise.

Crédit Benjamin Lachenal

Le numérique en Pays de la Loire, c’est 5260 entreprises et près de 33 000 emplois, selon une étude de 2017 de l’Observatoire régional des compétences numériques. 63% de ces entreprises sont basées en Loire-Atlantique. Les Pays de la Loire constituent la 3e région française de la filière numérique en termes d’emploi. Un secteur crucial donc pour l’économie du territoire.

Face à la crise économique liée au Covid-19, le syndicat professionnel des entreprises de services numériques (ESN), des éditeurs de logiciels et des sociétés de conseil en techno­logies, Syntec Numérique, a interrogé à deux reprises ses adhé-
rents, début et fin avril. Résultat : 81% des chefs d’entreprise interrogés, au niveau national, anticipent une baisse de chiffre d’affaires de 25% sur le deuxième trimestre. Un chiffre qui correspond également à une enquête flash régionale réalisée par l’association des entreprises et centres de formation du numé­rique de l’Ouest, ADN Ouest, début avril : 50% des chefs d’entreprise estimaient les pertes entre 10 et 30% pour l’année 2020. 70% des entreprises ont par ailleurs enregistré une baisse d’activité. « Mais cela dépend des secteurs auxquels appartiennent les clients des entreprises du numérique, analyse Jean-Paul Chapron, délégué régional de Syntec et président d’ASI, prestataire de services numériques. Certaines ETI ou de grands groupes (Sopra Steria, Cap Gemini, Atos, 
Oui.sncf…) ont des antennes importantes ici avec des usines digitales pour des clients à Paris. Leur activité dépend de l’activité nationale. Le tertiaire en général a été ralenti, mais moins que certains pans économiques. »

Jean-Paul Chapron, délégué régional de Syntec numérique et président d’ASI

Ainsi, concernant ASI, 60% de ses clients sont des banques et des assurances pour lesquelles l’activité n’a pas diminué, le reste du portefeuille étant constitué par l’agroalimentaire (Terrena, Fleury Michon) et la grande distribution (Leclerc et Système U) qui sont restés très actifs… « Les banques ont été confrontées à des problèmes de connexion pour le travail à distance du fait de la sensibilité de leurs données. Beaucoup de projets se sont arrêtés au 16 mars, puis certains acteurs se sont organisés. Des projets numériques avec l’agroalimentaire ont été différés mais cela n’est pas la majorité, explique encore Jean-Claude Chapron. De leur côté, les éditeurs de logi­ciels ont été moins touchés que les entreprises de services numériques car leur activité implique moins de variations. Les organisations les plus à risque et qui ne redémarrent pas sont celles spécialisées dans les demandes d’assistance 
technique. Les moins à risque sont celles disposant d’activités projets dans les locaux de l’entreprise prestataire. »

PEU DE RUPTURES DE CONTRAT

À l’annonce du confinement mi-mars, de nombreuses organisations se sont mises en télétravail sans grande difficulté. Le télétravail fait déjà partie des pratiques de ce secteur, en parti­culier pour les start-up qui ont l’habitude de travailler à distance. Parmi les données encourageantes de la filière, l’enquête flash d’ADN Ouest révèle que 60% des répondants n’ont pas subi de rupture de contrat de la part de leurs clients et que 37% n’ont pas repoussé leurs projets de recrutements. « Les fins de contrats de travail liés à la crise sont minoritaires (8%) », insiste Franz Jarry. Reste que, pour plus de la moitié, les projets de recrutement ont été suspendus, ce qui augure un relâchement sur un marché jusqu’ici très tendu sur le territoire.

Du côté des start-up, dynamiques dans le département, le climat général est à l’optimisme malgré des difficultés réelles en mars et avril, en particulier pour les plus récentes.  « La grande force de ces sociétés, c’est qu’elles ont une capacité à télétravailler de manière assez énorme, elles sont déjà habituées au travail à distance, là c’est juste un changement d’échelle », explique Mathieu Le Gac, directeur du Startup Palace. La situa­tion est globalement bonne, mais cela dépend des marchés auxquelles elles s’adressent. » Ainsi, pour celles qui travaillent avec les restaurants, « c’est catastrophique ». Alors que des effets d’aubaine ont pu émerger, comme pour Captain Vet et Valwin. Ces deux start-up développent des solutions, respec­tivement, pour les vétérinaires et les pharmacies. « À leur création, elles ont été confrontées à des postures, des ordres professionnels qui ne les soutenaient pas beaucoup. Maintenant ils se ruent sur ces solutions technologiques. Ce sont des start-up qui font sens et qui tirent parti de la crise. » D’autres encore se sont adaptées à la situation. Comme Box’n Services : la conciergerie d’entreprise s’est mise à livrer au domicile des salariés en télétravail (lire l’encadré p.15). Ou encore Benevolt, plateforme qui met en lien des retraités actifs et des associations, qui a élargi son domaine d’intervention (lire l’encadré p. 14). L’agilité de ces structures face à l’adversité prouve la capa­cité des structures du numérique, organisées en start-up, de s’ajuster à leur marché.

DÉVELOPPEMENT DU FREEMIUM

Pour les toutes jeunes pousses en cours d’incubation, « la crise n’est pas très impactante, constate Thomas Lelièvre, directeur d’1Kubator Nantes. Elles n’ont pas de salariés, pas de charges, pas ou peu de chiffres d’affaires puisqu’elles sont encore en phase de conception. C’est plus gênant pour celles qui ont passé la phase d’incubation, elles sont plus fragiles, commençaient à faire du chiffre et des levées de fonds. C’est un coup de frein pour certaines. Nous sommes actionnaires chez elles donc nous les suivons à ce titre. »

Ludivine Chaillou, maire du Village by CA Atlantique Vendée

Au Village by CA Atlantique Vendée, qui justement soutient les start-up en phase d’accélération, la « maire », Ludivine Chaillou, parle du travail des développeurs qui « en ont profité pour plancher sur des sujets de fond qui n’étaient pas prioritaires ou ont mis en place des offres gratuites temporaires de leurs solutions pour rendre accessibles plus de fonctionnalités de leurs applications. Et d’ajouter : les start-up que nous avons interrogées ont besoin d’être accélérées. Nous nous devons d’être présents pour elles. Nous avons finalement lancé notre 7e appel à candidatures le 27 avril. La facturation d’accompagnement a été mise en pause pour les soutenir, elles paieront plus tard, et l’accompagnement sera prolongé d’autant. Par ailleurs, nous devions changer de locaux fin juin pour doubler nos capacités d’accueil. Ce projet est décalé. »

Chez Atlanpole, qui accompagne 86 start-up dont un tiers dans le digital, Simon Boisserpe, conseiller en développement et innovation, explique que les activités en R&D ont pu se poursuivre. « Le gros point noir, c’est l’activité commerciale. Certaines continuent car elles proposent des services que les clients continuent d’utiliser. » Mais lui aussi constate que la situation s’avère très variable selon le secteur d’intervention : « Les services numériques pour l’industrie sont stoppés, idem pour le culturel, il n’y a pas de nouvelles commandes. Les entre­prises travaillent à satisfaire celles reçues avant le confinement, limitent les annulations… »

BROUILLARD DES DISPOSITIFS

S’agissant des aides de l’État, toutes les entreprises n’y ont pas eu recours. Le baromètre national de Syntec numérique indique que près d’un quart des salariés du secteur sont en chômage partiel. Mais dans l’Ouest,« pour plus de 30% des répondants, ils n’en ont pas eu besoin, insiste Franz Jarry. C’est une donnée encourageante pour la suite. » 

Selon le baromètre de Syntec numérique, près de 6 chefs d’entreprise sur 10 ont eu ou pourraient avoir recours aux délais de paiement des charges sociales et plus de 4 sur 10 aux prêts garantis par l’État (PGE). L’enquête flash d’ADN Ouest montre que, dans la région, la renégociation des échéances de crédit n’est pas la priorité. Sur les 164 entreprises répondantes, 67 ont déclaré ne pas l’avoir demandé et 110 n’envisagent pas de recourir à la médiation du crédit.

« Pour les start-up, cela dépend des statuts des dirigeants. Beaucoup ont un statut de mandataire social et ne peuvent pas bénéficier du Fonds de solidarité national. Il y a une multiplicité de dispositifs, à saluer certes, mais nous naviguons dans le brouillard pour les trouver. Il y a beaucoup de supports, nous sommes abreuvés d’informations. Au départ, les aides étaient centralisées par l’État, puis les régions ont déployé les leurs. Monter ces dossiers prend beaucoup de temps. L’expert-comptable est d’une grande aide, mais il est aussi submergé de demandes », constate Mathieu Le Gac du Startup Palace. 

Il semblerait que les start-up en cours d’incubation recourent plus au PGE alors que celles qui sont accélérées ont uniquement demandé des mesures de chômage partiel. « Les enveloppes de subventions de 1 500 à 5 000 € ne sont pas pertinentes pour les start-up en cours d’accélération, relève Ludivine Chaillou. Elles ont des besoins financiers bien plus importants et ça n’est pas une bonne option pour elles. »

INCONTOURNABLE NUMÉRIQUE

Quid de la reprise ? Selon le baromètre national de Syntec numérique, 56% des répondants pensent que le redémarrage sera lent et progressif entre septembre et décembre, et 40% estiment qu’il s’étalera sur un an. Mais Jean-Paul Chapron se veut malgré tout optimiste : « Il me semble que les sociétés du numérique en Pays de Loire, tout en étant prudentes, sont un peu moins impactées sur la baisse de leur CA, plus proche de 20% (25% au national) et un peu plus optimistes sur la reprise. En tous cas, c’est vrai pour ASI, avec une baisse de CA de 18% sur le deuxième trimestre contre 25% au national.»

Un optimisme relayé par de nombreux acteurs de la filière du territoire. « Le mot-clé à la mode est bien ‘‘résilience’’, et au-delà de l’aspect ‘‘mode’’ de ce terme, bien que la filière numérique soit impactée, elle va savoir rebondir, je n’en doute pas ! », estime Franz Jarry.

PLUS DE CIRCUIT COURT EN LIGNE

Pour Ludivine Chaillou, l’avenir dépend de la situation de la start-up et en particulier de la qualité du management. « Est-ce que l’entrepreneur a été suffisamment clairvoyant ? Lucide ? Quelle prise de risque a-t-il effectuée en termes de liqui­dités ? » Comme pour l’impact sur l’activité en mars et avril, la reprise dépend aussi du secteur sur lequel les entreprises interviennent. « Nous constatons tout de même un fort optimisme. Pas avec des œillères, mais un optimisme réaliste. Les bases sont solides. Il y a des capacités à rebondir, à entreprendre les arbitrages nécessaires pour adapter la production et garder des liquidités. En revanche, si cet impact fort perdure avec neuf mois de perte de chiffres d’affaire, alors l’optimisme en prendra un coup. Mais certaines start-up du numérique peuvent avoir du CA car leurs revenus sont récurrents avec des systèmes d’abonnement, analyse Ludivine Chaillou. Sous l’angle de l’économie du numérique, nous avons noté un phénomène d’autonomisation avec le développement de différentes plateformes solidaires. On compte moins sur les fonctions étatiques et on plébiscite la consommation en ligne en circuit court. Certaines plateformes qui peuvent tirer leur épingle du jeu en accélérant la ‘‘low touch economy’’, avec des plateformes et services qui expliquent leur fonctionnement à distance, permettent de commander en ligne et d’être livré à domicile. Cela pourrait encourager certaines plateformes à pousser plus loin leur modèle en mettant l’accent sur le service. C’est une innovation d’usage qui correspond à une transformation de la société. »

« Dans le monde d’après, le numérique sera réellement incontournable », renchérit Jean-Claude Chapron. Le numérique est encore plus un levier de compétitivité. On le voit aujourd’hui avec les applications, le matériel nécessaire, les réseaux… 
Il y a une prise de conscience encore plus forte des clients que le numérique est un élément clé. » Pour preuve, notamment, le recours au télétravail qui explose et devrait devenir une pratique plus courante. « Les entreprises constatent que, finalement, le télétravail est très efficace. Les collaborateurs sont plus productifs. Il y a moins de stress dû aux déplacements. Certains clients y étaient réfractaires, notamment pour des questions de confiance, mais constatent que les projets sont bien délivrés en temps et en heure. »

DES DÉMISSIONS POUR PROJETS ?

Même son de cloche chez Startup Palace : « Pour l’instant, nous abordons l’avenir sereinement parce qu’il n’y a pas de grosses annulations, uniquement des reports donc les mesures d’aides devraient nous permettre de tenir. Il y a quand même un sentiment d’inquiétude quand on voit des grosses sociétés comme Daher qui annonce 3 000 suppressions de poste. Mais nous sommes sur le volet de l’innovation, on aura besoin de nos services pour imaginer le monde de demain. » 

Chez Atlanpole, Simon Boisserpe estime que « la grande question concerne l’investissement. Est-ce que les investissements, privés et publics, vont se poursuivre à la reprise ? Est-ce que les budgets seront uniquement tournés vers la gestion de la crise ? » Difficile de trancher dès maintenant. « Nous sommes confiants pour les start-up que nous accompagnons car nous croyons en leur projet. Nous avons de bons espoirs qu’elles puissent traverser la crise et puissent se développer, estime de son côté Thomas Lelièvre. Le confinement a pu susciter des vocations, faire émerger de nouveaux projets avec des remises en question sur l’utilité du travail de certains salariés. Peut-être auront-ils un déclic pour se lancer ? C’est ce qu’on espère chez 1Kubator. Nous le sentons arriver avec les mesures de démission indemnisée mises en place depuis novembre, notamment via l’Apec et Pôle emploi. Nous avons déjà constaté une augmentation des démissions avec des projets entrepreneuriaux. Cela pourrait s’amplifier. Pour le moment c’est compliqué, on verra si cela se confirme dans les prochains mois. Mais nous sommes plutôt confiants. »

Pour Ludivine Chaillou, du Village by CA, l’essentiel réside en définitive dans la teneur des services numériques : « Ce qui va changer, c’est le sens de l’activité. Elles devront servir à la transformation des entreprises, avec plus de RSE. Nous croyons beaucoup en leur réussite si elles servent cette transformation responsable. » 


Benevolt pivote vers le gratuit

En 2017, Amélie Arcile et Anne-Laure Mesguin créent la plateforme Benevolt pour mettre en lien des retraités bénévoles avec des associations. Avec la crise, la jeune start-up a réorienté son activité en ouvrant la plateforme à tous les âges et en passant au gratuit. « C’est plus risqué car nous ne rentrons pas d’argent, mais au moins on se sent utile », explique Amélie Arcile. « Nous nous sommes aussi rapprochés de grosses structures avec lesquelles on était en discussion. » Ainsi, pour la Croix-Rouge et la Ruche qui dit Oui, Benevolt a lancé une marque blanche sur leurs sites pour rationaliser le flux des demandes de volontariat. Tout ceci est pour l’instant gratuit. « Tout ne repassera pas au payant le 11 mai. On y réfléchit. Continuer notre activité a permis de valoriser le projet. » L’entreprise à mission est accompagnée par l’accélérateur Novapuls car elle prépare une levée de fonds. « Nous avons des inquiétudes car nous ne sommes pas autonomes financièrement. Si le secteur associatif est trop fragilisé, cela sera compliqué. » Une partie de l’équipe est en chômage partiel et Benevolt étudie une demande de PGE. Avant la crise, 3000 bénévoles ont été recrutés via la plateforme pour près de 2000 associations en France. Aujourd’hui, le site en recense près de 10 000, marques blanches comprises.

L’équipe de Benevolt.

L’adaptation éclair de Box’n Services

Conciergerie pour des entreprises de toute taille, Box’n Services 
a revu son offre de service en quinze jours avec la généralisation du télétravail. Au lieu de livrer dans les casiers installés chez 
les clients, l’équipe de Box’n Services livre au domicile des salariés. Tout a été réorganisé avec une livraison une fois par semaine, 
en fonction de la zone géographique. « La livraison coûte 5 €, 
le montant de commande minimum a été augmenté, 
mais nous perdons de l’argent. Cela permet néanmoins de garder le lien avec les clients, de ne pas perdre nos contrats d’abonnement avec les entreprises et devrait nous éviter
 une campagne de communication en septembre », 
explique Marion Tesson.

Marion Tesson, fondatrice de Box’N Services