Couverture du journal du 15/01/2021 Consulter le journal

La métallurgie en mal de visibilité

Face au choc économique que génère l’épidémie de covid, notre rédaction a choisi de prendre le pouls de plusieurs secteurs clés. Cette semaine, c’est au tour de l’industrie métallurgique. Touchée à des niveaux très variables selon les domaines d’intervention des entreprises qui la composent. Avec un constat unanime : le manque de visibilité pour les prochains mois.

industrie métallurgique

Industrie métallurgique © ABC Pliage

L’industrie, c’est le deuxième moteur économique du département Loire-Atlantique. 70 000 emplois et 4 471 établissements en 2019, portés par de grosses machines donneuses d’ordres telles Airbus, Manitou ou encore les Chantiers de l’Atlantique.

Nous avons choisi de centrer notre article sur la métallurgie, qui représente 32 000 salariés et 302 entreprises adhérentes, en Loire-Atlantique, au syndicat patronal de la branche, l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM).

Selon un tout dernier sondage réalisé par l’Insee entre le 28 octobre et le 19 novembre 2020, « le climat des affaires dans l’industrie en Pays de la Loire se détériore légèrement, de même que les perspectives des chefs d’entreprises ». « Certains domaines industriels cartonnent, tels la navale ou tout ce qui concerne la santé, avec des augmentations de chiffre d’affaires, ou encore ceux qui ont des logiques d’investissement à très long terme », commente Yann Trichard, président de la CCI Nantes St-Nazaire. Quand d’autres entreprises sont très fragilisées comme « celles qui fabriquent pour les biens considérés non essentiels, celles qui travaillent à l’export ou les nouvelles entreprises », rapporte de son côté Alain Allaire, président de l’UIMM 44. Sans parler des PME sous-traitantes qui travaillent principalement pour l’aéronautique et ont dû lancer des plans de sauvegarde de l’emploi (2 000 emplois annoncés par nos confrères de Ouest-France en juillet). Pour les autres, l’UIMM 44 évalue à – 20% la baisse du chiffre d’affaires sur l’exercice.

Alors comment vivent les entreprises de notre territoire ? Nous en avons interrogé cinq, sous-traitantes de plusieurs tailles, pour différents domaines, et enracinées en Loire-Atlantique depuis plusieurs dizaines d’années.

Parmi elles, ABC Pliage, basée à Nantes depuis 1995. Dirigeant associé, Patrice Berthe corrobore le chiffre de – 20% de perte de CA avancé par l’UIMM 44. « Le dernier exercice clôturait au 31 mars donc la crise n’a pas joué mais nous sommes repartis avec un boulet de -20% de CA environ », précise-t-il. L’entreprise, spécialisée dans la fabrication d’urgence de pièces de pliage, travaille surtout avec le bâtiment : « Notre métier, c’est de fabriquer vite, nous sommes habitués à une faible visibilité, mais quand ça freine, ça freine vite aussi. » L’impact de la crise du Covid reste relatif sur le CA car leur plus gros client (sur un total de 9 000) représente 6% du CA total (1,5 M€ annuel).

Il faut garder la foi et ne pas nous recroqueviller. Yann TRICHARD, président de la CCI Nantes St-Nazaire

En mars, les commandes se sont arrêtées d’un coup, alors que la production était en plein boom pour des commandes conclues quelques jours plus tôt. Les 18 salariés, dont 11 à la production, ont été placés en chômage partiel sur les dix premiers jours. Les trois dirigeants associés « ont renoué avec leurs premières amours », se sont remis aux machines et à la réception des demandes de devis, pour des commandes divisées par cinq par rapport à l’habitude. Puis, il y a eu un virage au déconfinement le 11 mai, et l’activité a été intense en juillet, les chantiers de construction ayant pris près de deux mois de retard. « Ce qui est caractéristique dans cette crise, c’est que les données chiffrées oscillent beaucoup. Nous sommes incapables de faire des prévisions. Par exemple, août a été moins bon que l’année dernière alors que nous avons fait un super mois d’octobre, quand d’habitude, avec les vacances scolaires, l’activité est plus réduite. » Au deuxième confinement aussi, Patrice Berthe parle d’un niveau de commandes erratique avec un arrêt de la demande dans la semaine qui a suivi, puis une deuxième semaine où ils ont été débordés. « C’est le brouillard complet. Pour l’instant, le niveau d’activité repose sur les chantiers lancés avant ou pendant la crise, mais quel sera le niveau de permis de construire ensuite ? Est-ce que les donneurs d’ordre vont lancer les projets ? Quid des travaux chez les particuliers ? », s’interroge-t-il.

DE L’IMPORTANCE DE LA DIVERSIFICATION

Pour autant, l’entreprise n’a pas recouru au chômage partiel depuis juin, « même si on garde le dossier sous le coude ». ABC Pliage a utilisé toutes les aides possibles (PGE, reports de charge). Patrice Berthe tient d’ailleurs à féliciter ces décisions gouvernementales « mises en œuvre avec efficacité ».

« Une bulle d’air » car les investissements avaient été importants ces deux dernières années. Soit 150 000 € en cours sur l’exercice, engagés à 70%, pour des remboursements de nouvelles machines, ou encore l’achat d’outils digitaux. « Nous avons choisi de ne pas freiner l’investissement. Si tout le monde arrête d’investir, c’est le drame », estime le dirigeant. Patrice Berthe reconnaît aussi le soutien important des réseaux nantais dans la communication des informations (CCI, CJD, Réseau Entreprendre, UIMM 44…).

Sur la production en elle-même, il n’y a pas encore eu d’impacts sur les prix des matières premières, mais « nos fournisseurs nous alertent, depuis septembre, sur de probables augmentations à venir »… Par ailleurs, Patrice Berthe rend compte de ruptures de stock, depuis septembre, liées à un début de pénurie de bobines sur le marché et principalement sur quelques références en acier.

ABC Pliage estime ne pas avoir pâti des mesures sanitaires car « en tant qu’entreprise industrielle, nous avons l’habitude d’être soumis à des protocoles exigeants ».

Ce que rapporte aussi Oliver Baret. Il est le dirigeant de SFCMM, créée en 1965 et basée à Saint-Herblain, spécialiste du tube métallique de toute dimension pour de nombreux secteurs (machinisme agricole, loisirs, médical…) ainsi que pour des ouvrages d’art tels les Machines de l’île. « L’adaptation aux normes a été rapide, notamment parce que nous avions conservé les masques achetés lors du Sras… »

Le chef d’entreprise rapporte lui aussi un coup d’arrêt brutal, – 80% de CA, sur les premières semaines de confinement.

Nous allons bien, mais qu’en est-il de la santé de nos clients ? Olivier BARET, dirigeant associé chez SFCMM

« Mais nous sommes remontés à – 10% en juillet, en surfant sur les opportunités, notamment pour créer les supports métalliques des bornes de gel hydroalcooliques. » Un business qui a duré deux mois. Certaines commandes payées ont même finalement été suspendues. Et les pièces fabriquées se retrouvent stockées dans les grands entrepôts de l’entreprise, récemment agrandie (15 000 m2). Mais pour Olivier Baret, cela démontre l’intérêt du made in France, son leitmotiv : « On a prouvé qu’on sait faire à des prix compétitifs et dans les délais. Il y a une prise de conscience de cette nécessité de produire en France. On essaye de le défendre, notamment auprès des entreprises du patrimoine vivant. » Le dirigeant est d’ailleurs de ceux qui plaident pour l’instauration d’une TVA sociale qui permettrait, notamment, de remplir les caisses de l’État en élevant la taxation des importations, plutôt que d’imposer des barrières douanières. « La baisse des impôts de production, ça n’est pas vraiment ma préoccupation. Il faut pouvoir accompagner aussi les gens en difficulté dans notre société. »

Olivier BARET (à droite), David GUIHEUX (à gauche), directeur général de 3G Industrie, filiale de la SFCMM, et l’équipe de 3G Industrie autour du « nuage » qui sera intégré au nouveau Conservatoire de Rennes © Benjamin Lachenal

Olivier BARET (à droite), David GUIHEUX (à gauche), directeur général de 3G Industrie, filiale de la SFCMM, et l’équipe de 3G Industrie autour du « nuage » qui sera intégré au nouveau Conservatoire de Rennes © Benjamin Lachenal

Olivier Baret parle aussi d’une demande très fluctuante avec une nécessaire organisation à trouver, la mise au chômage partiel de 50% des effectifs le premier mois mais plus aujourd’hui. « Les volumes se maintiennent, sauf pour les secteurs les plus touchés telle la restauration. » Une des préoccupations de cette entreprise familiale a été de maintenir le lien « entre les cols bleus et les cols blancs », ceux qui étaient en télétravail et ceux restés sur site qui avaient peur au début. Et de marteler : « Le travail rend heureux, ça n’est pas une idéologie mais la réalité, l’activité donne du sens et ça a été perturbant aussi car nos services sont en contact permanents, avec la nécessité d’évaluer les stocks par exemple. Notre modèle est basé sur la réactivité avec la possibilité d’une prise de commande à 7 h et une livraison le lendemain… » Tout comme ABC Pliage, ce qui sauve la SFCMM c’est une dilution de la part des clients (1 200) dans le chiffre d’affaires avec un panier moyen faible (entre 500 et 1 000 €), et un gros donneur d’ordre, Manitou, qui ne représente que 3 à 4% du CA total (18 M€ en 2019). Aujourd’hui, l’entreprise déplore surtout de ne pas pouvoir atteindre ses objectifs de croissance initiaux (+ 20%).

DES LICENCIEMENTS DEPUIS L’ÉTÉ

Dans une situation bien différente, le sous-traitant de rang un de l’aéronautique, fabriquant de moules et d’outillages de grande dimension composites et métalliques, Loiretech a dû licencier six personnes cet été après « le choc brutal du mois de mars », indique son dirigeant Marc Moret. Travaillant à 80% pour l’aéronautique et le spatial, l’industriel prévoit une baisse d’activité entre 20 et 25% en 2020. Sans perspective de nouveaux investissements de ses clients, la baisse devrait se répercuter jusqu’à fin 2021. Autre volet en baisse : l’activité de sa filiale basée à Montréal qui réalise un CA annuel de 1,25 M€ sur les 15 M€ de CA annuel de Loiretech. « Nous étions déjà très décalés sur ce marché d’Airbus qui a racheté le programme CSeries de Bombardier début 2020, mais l’année prochaine va être drastique au Canada. » Ce qui limite la casse : le marché de l’aviation militaire qui continue de tourner (avec notamment Airbus Hélicoptères) et le volet spatial avec le lanceur d’Ariane 6. Mais la situation reste compliquée pour cette société qui existe depuis 1988, d’autant que les prédictions étaient en croissance constante pour les sept ans à venir. Loiretech avait investi 2 M€ pour l’ouverture de son site de Bouguenais, où elle a regroupé ses activités en 2018 et pour lequel l’entreprise avait choisi de rester locataire des murs afin de continuer d’investir (1 M€ par an). « Aujourd’hui, l’exploitation ne permet pas d’amortir les investissements réalisés », indique Marc Moret. L’industriel ne baisse pas les bras et répond aux appels à projets du plan de relance national. Loiretech a ainsi obtenu une subvention de Bercy de 800 000 € dont la moitié versée tout de suite, le reste d’ici à 2023 ; ainsi qu’une avance remboursable de 700 000 € de la Région. Ces fonds sont destinés à diversifier l’activité sur des marchés qui nécessitent de hautes performances, des travaux de recherche, notamment dans les énergies décarbonées et le militaire ainsi que la construction d’une offre d’outillage 4.0. Par ailleurs, avec un bureau commercial implanté en Chine, Loiretech espère récupérer un peu de chiffre. L’entreprise a été sollicitée pour intervenir sur les avions chinois. « Là-bas, ça repart de manière forte mais depuis peu de temps. Cela donne de l’espoir pour le rythme de redémarrage chez nous. Nos projets doivent y commencer en 2021 mais cela ne compensera pas les pertes d’Airbus. »

Atelier de Loiretech à Bouguenais © Loiretech

Atelier de Loiretech à Bouguenais © Loiretech

Parmi les difficultés rencontrées durant cette crise, Marc Moret note une augmentation des prix des assurances pour les contrats en cours à hauteur de 15%. « Ils arguent que, sans cela, leur net va baisser alors que, pour nous, cela a un effet croisé sur nos potentiels clients, dans un contexte où, la demande étant faible par rapport à l’offre, les prix du marché de nos produits ont déjà chuté de 10%… »

Avec une dette à 2,5 M€, beaucoup de facteurs pèsent donc sur la rentabilité de l’entreprise. Loiretech planche sur différentes solutions pour se maintenir à flot. En particulier, l’augmentation de son capital ; soit avec l’ouverture à un industriel, soit par une opération de fusion/acquisition. Cela pourrait aussi passer par un nouveau plan social, même si Marc Moret espère continuer de bénéficier de l’activité partielle longue durée pour ne pas perdre une main-d’œuvre compétente. « On reste combatif, la crise est importante mais il faut s’en servir pour chercher de nouveaux marchés. Si on se morfond, on ne va pas avancer mais on reste réaliste. Il ne faudrait pas que cette phase transitoire dure trop longtemps. »

Situation difficile aussi chez Gestal, entreprise créée en 1946 et implantée près de Saint-Nazaire. Seuls 30 à 40% de l’activité ont été conservés pendant le premier confinement. « Il y a eu pas mal de pertes car nous avions beaucoup de travaux pour les Chantiers de l’Atlantique qui, eux, ont tout fermé. De même que pour les sites d’Airbus, expose son président, Laurent Gobinet. Aujourd’hui, à part pour Airbus et Stelia, le travail est revenu mais à un régime plus bas qu’à l’habitude. » Le président de Gestal évalue à 15% les pertes pour cet exercice. « Ce qui nous sauve, c’est la diversification de nos marchés avec la navale qui n’est pas touchée, de même que le reste de l’industrie et l’agroalimentaire. Mais la rentabilité est impactée. » En cause, les pertes d’efficience et de productivité liées à la mise en place des mesures barrières, et, surtout, un climat anxiogène qui fatigue les équipes. « On a constaté beaucoup de peurs, d’interrogations et nous avons beaucoup discuté, explique Laurent Gobinet. Avec ce deuxième confinement, on voit que l’année a été éprouvante et que tout le monde est moralement affecté. » D’autant que l’entreprise, elle aussi très tournée vers l’aéronautique malgré sa diversification, a dû licencier 17 personnes fin octobre,

« mais sur un effectif de 400, c’est assez peu », estime le président. D’autres personnels ont par ailleurs été repositionnés chez des clients de Gestal. Aujourd’hui, Laurent Gobinet constate, comme les autres, un manque flagrant de visibilité : « Sauf pour les EMR et l’éolien qui se portent bien, les autres secteurs sont dans l’attentisme sur leurs décisions d’investissement. Il y a moins de grands projets ou alors ils se décalent. » Autre phénomène : tous les acteurs se repositionnent sur des marchés où ils n’étaient pas présents, ce qui accroît la concurrence. Si Laurent Gobinet salue les aides gouvernementales rapidement mises en place, il regrette que le plan de relance n’intègre pas la question des relocalisations industrielles en conditionnant les aides à une fabrication made in France.

LA COLÈRE DE LEMER

Du côté de l’historique fonderie de plomb Lemer, créée en 1878, à Carquefou, on table sur une baisse du CA de 15% cette année. Portée surtout par le marché de la pêche (40%), avec Décathlon comme gros client, « les commandes se sont cassées la figure au printemps mais avec un rebond très fort au déconfinement, témoigne Laurent Lécole, son directeur. Car « si le foot est l’opium du peuple, la pêche, c’est la paix des Gilets jaunes », lance-t-il, ironique. La fonderie enregistrait +10% d’activité fin octobre par rapport à 2019. « Nous n’avions pas prévu de demandes si fortes, heureusement que nous travaillons avec du stock. Le dirigeant déplore de grandes tensions dans le monde des affaires aujourd’hui. « Ce qui est compliqué, c’est ce que les gens font de cette crise. » Et n’hésite pas à dénoncer : « Tout le monde est nerveux. Le Covid a exacerbé certains comportements individualistes. » Sa colère, Laurent Lécole la dirige surtout envers « les lobbys écologistes » qui veulent interdire la pêche au plomb dans l’Union européenne.

C’est la principale menace qui pèse sur l’entreprise aujourd’hui. « Une absurdité quand on sait que le travail du plomb est très surveillé et qu’il est le matériau le plus inerte et recyclable à l’infini. » Sur 50 salariés, 30 seraient menacés si l’interdiction était décidée. Le chef d’entreprise est aussi agacé quand on lui conseille d’exporter pour se diversifier : « J’ai quelques débouchés au Japon ou en Afrique du Sud. Mais je fais comment pour transporter du plomb ? C’est extrêmement lourd. Le transport me coûterait 10% du prix… » La fonderie Lemer a commencé à travailler des métaux alternatifs tels l’étain ou le bismuth, mais ça ne représente que 5% de son activité pour l’instant.

Des situations très diverses donc, à l’image de l’industrie du département. Avec une grande priorité relevée par le président de la CCI, Yann Trichard : « Le moral de nos industriels est plutôt bon mais il faut que l’économie tourne, et pour cela il faut que la consommation soit relancée… »

Car, malgré tout, un signe encourageant : les CFA sont pleins à la rentrée de septembre et le niveau global d’investissement se maintient. « L’industrie 4.0 est toujours d’actualité, les industriels ne sont pas pessimistes à ce point », estime Alain Allaire. Un optimisme qui contraste avec les annonces de l’UIMM national1, car « notre région se porte plutôt bien par rapport à d’autres », observe Alain Allaire.

Le président de la CCI garde aussi l’optimisme qu’on lui connaît désormais : « Il y a une mobilisation pour aller chercher les appels à projets. La Région est active pour se battre et maintenir notre avancée. » Et d’appeler à « garder la foi et ne pas nous recroqueviller ».

 

  1. Un article du journal Les Echos du 16 novembre titrait « L’industrie fragilisée ne voit pas le bout du tunnel ».