Couverture du journal du 30/09/2022 Consulter le journal

Ils sont devenus chefs d’entreprise à 50 ans

Ces porteurs de projets sont généralement des cadres, dotés d’une solide connaissance de l’entreprise et rêvant depuis longtemps d’être leur propre dirigeant. Et à la cinquantaine, les planètes semblent alignées pour enfin se lancer dans ce nouveau défi professionnel.

Jérôme Dugast, 31 ans passés chez AMP visual TV, devient communicant indépendant. entreprise

Jérôme Dugast, 31 ans passés chez AMP visual TV, devient communicant indépendant. © David Fugère

En France, si l’âge moyen de création d’une entreprise individuelle est de 37 ans selon l’Insee, un créateur d’entreprise sur cinq est âgé de 50 ans ou plus*, les trois-quarts étant des hommes.

Et parmi ces entrepreneurs quinquagénaires, certains se lancent dans l’aventure pour la première fois, aspirant à une autre vision de l’entreprise et du management. Création ou reprise d’activité, leur changement de vie n’a rien d’un coup de tête, bien au contraire.

C’est ce qu’observe depuis plusieurs années Philippe Provost, responsable des chargés d’études au sein de Réseau entreprendre Vendée. Chaque année, avec son équipe, il étudie une vingtaine de dossiers de créateurs ou repreneurs avant de les porter devant le comité d’engagement. À la clé : un accompagnement de deux ans et un prêt d’honneur. Un tiers de ces porteurs de projets ont 50 ans et plus.

À LA CROISÉE DES CHEMINS

« Il s’agit le plus souvent de cadres moyens qui ne se retrouvent plus dans leur entreprise, en termes de valeurs ou de perspectives de carrière, indique t- il. Ils ont de l’expérience et une bonne connaissance de l ’ organisation du monde de l’entreprise. Ils sont à la croisée de plusieurs chemins de vie, ont envie de se réaliser professionnellement et se sentent plus libres que jamais pour entreprendre. »

À 55 ans, Jérôme Dugast est l’ancien directeur de la communication d’AMP visual TV. Après 31 ans passés dans la même société, c’était le « bon » moment pour entreprendre.

« Mes enfants sont grands et j’avais besoin d’un nouveau défi pour booster ma fin de carrière. J’avais envie de travailler autrement, peut-être plus longtemps, mais avec une charge de travail quotidienne moindre. Alors, en février 2022, je me suis lancé en tant que directeur communication partagé auprès de PME qui ont besoin de mes compétences de façon ponctuelle mais régulière. On me dit que c’est courageux. Moi je pense que les planètes étaient juste alignées. Je me sens plein d’énergie, heureux et très serein. »

Isabelle Lucas, ingénieure matériaux et qualité dans la plasturgie pendant 20 ans, est sur la même longueur d’ondes. À l’aube de la cinquantaine, elle lance sa savonnerie artisanale Namitiis cette semaine à Mouchamps (85).

« La maison est payée, les enfants sont adultes et j’ai la chance d’avoir un mari avec une bonne situation professionnelle. C’était plus facile de me lancer maintenant. »

Serge Divel, lui, ancien ingénieur chez Atlantic (fabricant vendéen de radiateurs, chaudières et pompes à chaleur) pendant 26 ans a repris la Sofma (mécanique industrielle) en octobre 2020. Un choix qu’il regrette de ne pas avoir fait plus tôt. « En même temps, à 50 ans, on a l’expérience et davantage les moyens », nuance-t-il aussitôt.

DONNER VIE À UN VIEUX RÊVE

Le point commun entre ces trois parcours, c’est sans aucun doute cette envie profonde d’entreprendre qui a longuement maturé, toute une carrière parfois. « Une fois que la décision est prise, c’est un soulagement, souligne Philippe Provost. Ces quinquagénaires négocient leur départ pour avoir des fonds propres et concrétiser leur projet. Le plus souvent, ils reprennent une entreprise car c’est plus facile de partir de l’existant pour se projeter. »

Serge Divel (premier rang, au centre) a repris une entreprise de mécanique industrielle après une carrière au sein du groupe Atlantic., entreprise

Serge Divel (premier rang, au centre) a repris une entreprise de mécanique industrielle après une carrière au sein du groupe Atlantic. © D.R

« Et cela rassure le banquier quand le porteur de projet reste dans le même domaine d’activité, commente Serge Divel, qui rêvait de créer son activité dès ses 18 ans. Je voulais d’abord comprendre le fonctionnement de l’entreprise. Aujourd’hui, je fais les mêmes choses qu’avant mais sans avoir de comptes à rendre à quiconque : je suis maître de mes décisions. »

Isabelle Lucas a elle aussi toujours eu envie d’avoir sa propre société, sans doute parce qu’elle est fille et petite-fille d’entrepreneurs. « Mon grand-père est le fondateur de Lucas-G à Chanverrie (85), mon père a pris sa suite. À la sortie de mes études, je n’étais pas prête à poursuivre l’aventure. Je suis entrée dans l’industrie. J’ai adoré la plasturgie, j’y ai beaucoup appris. À 40 ans, l’envie d’entreprendre est revenue me chercher. J’avais un besoin viscéral d’autre chose, d’être plus en accord avec moi-même. »

Isabelle Lucas, ancienne ingénieure dans la plasturgie, ouvre une savonnerie artisanale en Vendée, entreprise

Isabelle Lucas, ancienne ingénieure dans la plasturgie, ouvre une savonnerie artisanale en Vendée. © D.R.

En 2018, Isabelle et son mari cherchent à reprendre une société ensemble mais le projet n’aboutira pas. Adepte du « Do it yourself » (le fait-maison), Isabelle s’essaie un jour à la fabrication de savon. Et c’est finalement à cette activité bien loin de son domaine initial qu’elle décide de se consacrer pleinement, en autodidacte. « Je me suis juste formée à la réglementation cosmétique européenne que je ne connaissais pas. Le reste m’était assez familier. Dans la plasturgie, je faisais déjà de l’homologation de formule, de la qualité… Le référentiel change, mais les principes de certification restent les mêmes. »

« UNE TELLE VOLONTÉ DE RÉUSSIR »

Un vieux rêve de jeunesse qui se réalise et de l’expérience : est-ce un gage de réussite suffisant ? À en croire l’étude américaine « Âge et entrepreneuriat à forte croissance » publiée en mai 2018 par le National bureau of economic research, « un créateur d’entreprise âgé de 50 ans a 1,8 fois plus de chances de réussir». Les chercheurs se sont appuyés sur de nombreuses données administratives et les 2,7 millions de fondateurs d’entreprises aux États-Unis entre 2007 et 2014. Cette statistique ne surprend pas Philippe Provost de Réseau entreprendre Vendée. « Ces quinquagénaires ont une telle envie de réussir qu’ils sont plus à l’écoute des conseils que l’on va leur donner. Ils veulent se prouver qu’ils ont eu raison de partir de leur boîte. Ils ont de l’expérience mais attention, cela ne suffit pas. Comme pour tout nouveau dirigeant, il y une différence entre le rêve et la réalité. D’où la nécessité de se faire accompagner. »

*Source : Insee, enquête quadriennale Sine, 2018 : Insee.fr/fr/statistiques/2015206#-tableau-figure1.