Couverture du journal du 23/09/2022 Consulter le journal

[ Dossier automobile ] L’automobile à la croisée des mondes

Entre la chute des ventes de véhicules neufs, la ruée sur l’occasion, le marché des véhicules verts qui décolle, des prix en hausse et des voitures qui peinent à sortir des chaînes de production par manque de semi-conducteurs, le secteur automobile est en perte de repères.

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Avec 1 659 008 immatriculations enregistrées sur l’année 2021 dans l’Hexagone, le marché de la vente de véhicules neufs reste historiquement bas : -25,1 % par rapport à 2019 et ses 2,214 millions de véhicules neufs écoulés. « Le marché traverse effectivement une période très compliquée », confirme le Vendéen Pascal Brethomé, vice-président national de Mobilians, l’ancien Conseil national des professions de l’automobile qui rassemble 1 300 adhérents dans la région. Après 2020, l’année 2021 a une nouvelle fois été marquée par un effondrement des ventes de véhicules neufs, notamment thermiques : -31 % sur le diesel, -14 % sur l’essence. « Cette tendance se vérifie dans la région, avec une chute des ventes d’environ 20 % sur le neuf par rapport au niveau d’avant-crise, poursuit le représentant de la profession. Aucune partie du territoire n’est épargnée. Ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est que cette baisse se poursuit en ce début d’année 2022. » En effet, les chiffres du premier trimestre de la Plateforme automobile, entité publique représentant les acteurs du secteur, sont tout sauf rassurants : 365 000 voitures neuves ont été immatriculées, soit 17 % de baisse par rapport à la même période de 2021. »

UNE CRISE AUX RAISONS MULTIPLES

En 2020, c’est l’arrêt des chaînes de production et la fermeture des concessions qui avaient entraîné un effondrement des immatriculations. Rien à voir en 2021, où la demande des consommateurs était bien là, mais la majorité des marques incapable d’y répondre. « On a un carnet de commandes raisonnable sur les véhicules neufs, mais on rencontre des difficultés sur les livraisons de composants électroniques et de matières premières. Il y a notamment une pénurie de semi-conducteurs qui englue toute l’industrie au niveau mondial depuis l’année dernière et qui se poursuit actuellement, détaille Sergio Capitao, directeur général d’ID4Car, pôle de compétitivité des filières véhicules et mobilités du grand Ouest qui rassemble 400 membres. Des chaînes de montage tournent au ralenti ou sont même arrêtées en raison de cette pénurie, qui ne se normalisera pas, au mieux, avant le second semestre 2022. »

Dans l’état actuel des choses, les constructeurs préfèrent donc réserver le peu de puces électroniques qu’ils trouvent à leurs modèles haut de gamme, forcément plus rentables.

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De plus, l’augmentation des prix des véhicules neufs, en moyenne de 7 000 € entre 2010 et 2020 selon L’Argus, continue de peser sur les ventes. Et plus récemment, la guerre en Ukraine a engendré une hausse des matières premières et une pénurie sur certains composants, notamment l’acier et le plastique. Dernière explication aux chutes du neuf : les délais de livraison qui s’allongent. Il faut désormais en moyenne compter six mois, voire huit, pour prendre le volant de sa nouvelle voiture.

LES VÉHICULES VERTS DÉCOLLENT

Si les ventes de véhicules neufs sont globalement en berne, un segment a néanmoins largement progressé en 2021, celui des véhicules verts. Aidées par une législation toujours plus incitative, les ventes de voitures hybrides non rechargeables ont progressé de 69 % en 2021 par rapport à 2020 (126419 unités vendues) et de 46 % pour l’électrique (162106 unités vendues). Les véhicules branchés représentent désormais près d’une vente sur cinq de véhicules neufs en France. Sur l’année 2021, c’est la Tesla Model 3 qui a été la plus vendue dans l’Hexagone (24911 exemplaires), devant la Renault Zoe (23573 immatriculations), et la Peugeot E-208 (17858 immatriculations). Ces trois modèles représentent à eux seuls 44 % du segment.

« La transition énergétique est bel et bien engagée, confirme Pascal Brethomé de Mobilians. J’ai d’ailleurs rencontré pas mal de responsables de concessions qui ont terminé leurs portes ouvertes de mars en ne vendant quasiment que de l’électrique. Pour l’hybride, le marché est également porteur, sauf pour l’hybride rechargeable qui peine à décoller. »

« La tendance se confirme dans la région avec une forte croissance de vente de véhicules électrifiés. C’est une réalité aujourd’hui en termes d’immatriculations. Mais comme ces véhicules sont nettement plus chers à l’achat, ils écartent une grande partie de la population de leur acquisition », nuance Sergio Capitao.

Si les véhicules verts représentent désormais 36 % de parts de marché, il reste néanmoins du chemin à parcourir sur la voie de la transition globale : 43 % des véhicules neufs vendus en 2021 étaient encore des SUV ou des 4×4. « La mode du SUV n’est pas près de passer, ajoute le vice-président de Mobilians. On va d’ailleurs bientôt voir arriver sur le marché des SUV hybrides et électriques tant les automobilistes sont friands de cette catégorie. »

Enfin, pour que l’électrique continue de progresser, il apparaît essentiel de renforcer le réseau de bornes de recharge, comme l’explique Sergio Capitao : « Il faudrait une borne pour 7 à 10 voitures pour ne pas saturer le système, alors qu’aujourd’hui on en a une pour 14 à 17 voitures selon les territoires. On est donc en sous capacité, ce qui peut constituer un frein à l’achat. »

LES PROS DE L’OCCASION PRIS D’ASSAUT

Faute de voitures neuves disponibles à des prix accessibles, les automobilistes en quête d’un nouveau véhicule n’ont pas eu d’autre choix que de se reporter sur le marché de l’occasion : 6 millions de véhicules ont changé de propriétaire en 2021 (+6 % par rapport à 2020), soit quatre fois plus de véhicules vendus que sur le marché du neuf. « Début 2022, nous sommes partis sur les mêmes bases, avec un très fort dynamisme du marché de l’occasion, révèle Pascal Brethomé. Mais depuis quelques semaines, on constate un ralentissement des ventes chez les spécialistes. Cela s’explique par l’augmentation récente de 20 % des prix sur le marché de l’occasion, mais aussi par le fait que les professionnels n’ont quasiment plus de véhicules récents en stock. » En effet, après avoir atteint un niveau record en 2021, les ventes de seconde main reculent pour le quatrième mois d’affilée, une tendance qui s’accélère pour atteindre un recul de 14 % en mars. « La baisse de ventes de voitures neuves se répercute en cascade sur le marché de l’occasion puisqu’elle finit par assécher la source de nouveaux véhicules », confirme quant à lui le directeur d’ID4Car.

« Contrairement aux concessions, le réseau secondaire, qui regroupe agents et mécaniciens réparateurs automobiles (MRA), s’en sort mieux, car il arrive encore à trouver des véhicules, notamment à l’étranger, poursuit le vice-président de Mobilians, également à la tête d’un point de vente au Poiré-sur-Vie et d’un garage à Dompierre-sur-Yon. Mais il devient de plus en plus difficile de les importer car tous les pays rencontrent désormais la même problématique d’immatriculation de véhicules neufs. On manque donc globalement de stock et c’est très frustrant de voir des clients repartir de nos garages sans avoir réussi à trouver ce qu’ils recherchaient, soit par manque de choix, soit à cause des prix désormais affichés 2000 ou 3000 € de plus qu’il y a quelques mois. »

Enfin, dernier indice que le marché de l’occasion est en ébullition : certains modèles dépassent le prix du neuf. Soit à cause du malus écologique, soit par ce qu’il s’agit de modèles particulièrement convoités et dont les délais de livraison ont explosé. C’est le cas actuellement de la Tesla 3, de la nouvelle Corvette, du Toyota HC-R ou encore de l’imposant Mercedes classe G.

UN PARC AUTOMOBILE QUI VIEILLIT

Dans ce contexte inédit où l’offre n’est plus suffisante pour répondre à la demande, les propriétaires n’ont pas d’autre choix que de conserver leurs véhicules plus longtemps, ce qui fait vieillir le parc automobile (10,3 ans de moyenne d’âge dans la région). « Guerre, élections, pénurie de composants électroniques… En ce moment, les automobilistes sont dans une phase où ils regardent et comparent les différents types de véhicules. Ils ont globalement tendance à repousser leur achat car il y a trop d’incertitudes sur les mois à venir et qu’ils ne savent pas vers quel type de voiture se tourner, confirme Pascal Brethomé. Sans compter qu’avec l’augmentation des prix du neuf, les consommateurs ont en réalité beaucoup moins le choix qu’il y a quelques années. » Le secteur subit donc aussi l’immobilisme des consommateurs, qui attendent que la transition énergétique soit plus aboutie pour se positionner sur un type de véhicule.

Le fait que le carburant ait dépassé les 2 € le litre a créé un déclic psychologique chez de nombreux consommateurs qui hésitaient à convertir leur véhicule essence. Sergio Capitao

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Autre conséquence de la pénurie sur le neuf et des carburants toujours plus chers : le retour en force des conversions à l’E85, un biocarburant produit en France à partir de betteraves à sucre et céréales, deux fois moins cher à la pompe (0,76 € le litre en moyenne). « Un phénomène lié à l’explosion du prix des carburants suite à la guerre en Ukraine, qui concerne surtout le marché de l’occasion », confirme Pascal Brethomé.

« Le fait que le carburant ait dépassé les 2 € le litre a créé un déclic psychologique chez de nombreux consommateurs qui hésitaient à convertir leur véhicule essence », analyse quant à lui Sergio Capitao. « Cette pratique n’est pas forcément sans risque, reprend le garagiste vendéen. Car un véhicule converti peut perdre sa garantie et la conversion nécessite un entretien plus rigoureux. Sur un véhicule à l’éthanol, on change par exemple les bougies plus souvent. » En revanche, les deux représentants sont unanimes : « Il s’agit d’une tendance à court terme qui ne constituera pas un véritable marché d’avenir pour la profession. »

DE NOUVELLES TENDANCES ÉMERGENT

À l’inverse, l’autopartage et le covoiturage semblent être de nouvelles tendances susceptibles de modifier les habitudes des automobilistes sur le long terme : « Toutes les formes d’utilisation de la voiture comme moyen de transport en commun sont en forte croissance depuis plusieurs années, signe qu’il y a un véritable changement de mentalité. En termes de kilomètres parcourus, on voit une progression beaucoup plus marquée du covoiturage que de l’autopartage », confirme Sergio Capitao.

Le retrofit, qui consiste à convertir un véhicule thermique en électrique, semble également avoir de beaux jours devant lui.

Pas forcément chez les automobilistes pour qui l’investissement est conséquent, mais plutôt chez les transporteurs, explique Pascal Brethomé : « Sur les véhicules légers, le retrofit s’est heurté à une réalité économique : très peu d’automobilistes sont prêts à mettre 15 000 € pour convertir leur véhicule à l’électrique alors que l’opération est beaucoup plus rapidement amortie pour un poids-lourd. »

Enfin, « avec l’arrêt annoncé des véhicules thermiques, on constate sur le marché un regain d’intérêt pour les véhicules de collection, observe le directeur général d’ID4Car. On sent qu’il y a une volonté des passionnés de conserver certains types de modèles, avec des clients qui sont de plus en plus jeunes, mais on voit aussi arriver sur ce marché de plus en plus d’investisseurs. »

UN NIVEAU DE RECRUTEMENT BAS ET DES TENSIONS

Si les pénuries et l’augmentation des prix n’ont pas encore généré de casse en termes d’emploi, « le niveau de recrutement n’est pas florissant du fait des arrêts d’approvisionnement qui ont généré du chômage partiel. Même s’ils savent qu’il y a du volume et des commandes à tenir, d’autres professionnels gèlent leurs recrutements car ils n’arrivent plus à produire », poursuit Sergio Capitao.

À l’opposé, la branche des véhicules verts est en tel développement « qu’elle subit des tensions fortes de recrutement sur des profils extrêmement pointus car elle est en concurrence directe avec l’industrie du numérique », très présente en Loire-Atlantique.

Un constat approuvé par le vice-président de Mobilians : « Les plus fortes tensions se situent dans des métiers nouveaux, en lien avec l’automobile et la mobilité de demain. Aujourd’hui, une voiture, c’est 40 % d’électronique et de logiciels. Recruter des experts en cybersécurité automobile, des architectes de l’électronique de puissance, des spécialistes de la batterie ou des bornes de recharge est quasiment mission impossible alors que ces métiers sont indispensables à la transition du secteur. »

Pour répondre à cette problématique, « on a besoin de plus de jeunes qui s’orientent vers les filières scientifiques, techniques et technologiques, poursuit le directeur d’ID4Car. Il va donc falloir créer les formations de demain, expertes dans les nouvelles technologies et plus hybrides. Cela devrait se faire sans souci puisqu’on a les meilleures écoles dans la région ».

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UN SECTEUR QUI S’APPRÊTE À PERDRE 2 000 SALARIÉS PAR AN

Si le secteur automobile et ses 30900 salariés dans la région sont à la croisée des mondes d’hier et de demain, les professionnels du secteur se préparent à perdre des salariés.

« Avec le virage électrique qui est engagé, on commence à réaliser que les véhicules électriques nécessitent moins d’entretien que les thermiques car ils ne produisent pas de vibration, poursuit Pascal Brethomé. Les électriques s’abîment globalement moins et viendront donc moins en atelier. On estime ainsi qu’on va perdre d’ici 2035 2000 salariés par an dans les ateliers automobiles français. Et la région ne sera bien évidemment pas épargnée. » À l’heure actuelle, les concessionnaires sont également nombreux à envisager des suppressions d’emplois : « D’une part, car les stocks de neuf sont au plus bas et d’autre part, car la ruée sur l’occasion ne compense pas la baisse de ventes de véhicules neufs. »

LE TOUT ÉLECTRIQUE À PARTIR DE 2035

« À partir de 2035, on basculera dans le tout électrique et ce sera encore plus difficile pour la profession. Les concessionnaires auront par exemple rapidement besoin de formation pour assurer l’entretien des véhicules de demain garantis par les constructeurs », prédit le vice-président de Mobilians, qui reste néanmoins confiant en l’avenir. « Des transformations et des crises, le secteur en a toujours subies et s’y est toujours bien adapté : l’arrivée du diesel, de la boîte de vitesse automatique… On s’oriente aujourd’hui vers une mobilité verte. De nouveaux métiers vont donc faire leur apparition, comme des centres de recyclage pour batterie ou de reconditionnement pour véhicules électriques. Et demain, il n’est pas exclu que l’on travaille dans nos garages sur des trottinettes ou des skates électriques comme le faisaient nos prédécesseurs avec les cyclomoteurs. »

UN CHANGEMENT DE MODÈLE ENTRE TRANSITION ET PRÉCIPITATION

« De manière plus globale, il y a bel et bien un changement de modèle qui est en train de s’opérer entre transition et précipitation car on court après le temps dans un domaine ultra concurrentiel, conclut le directeur général d’ID4Car. Avec une électrification et une décarbonation de la mobilité fortes à l’avenir, on va s’écarter progressivement du modèle tout voiture au profit d’une intermodalité massive. Ce changement va amener le secteur à réfléchir sur le modèle économique de l’automobile de demain : est-ce que c’est quelque chose qu’on possèdera ou au contraire qu’on louera de manière à pouvoir le renouveler plus souvent ? Il y a enfin la perspective du véhicule autonome, dont on a du mal à mesurer les impacts, mais qui interroge forcément. Est-ce qu’il aura vocation à devenir un transport public individuel, un peu comme un taxi disponible 24h/24 jamais à l’arrêt ? Cette éventualité génèrera une transition technologique forte. Combinée à celle environnementale avec l’impact de l’électrification et sociétale sur les nouvelles mobilités, le secteur automobile est donc au croisement de toutes ces transitions et c’est de loin la filière la plus impactée à l’heure actuelle. »

FINANCEMENT : la propriété n’a plus la cote 

De nouvelles tendances sont à noter en matière de financement des biens automobiles. En effet, être propriétaire de sa voiture attire de moins en moins les Français, qui préfèrent désormais la location avec option d’achat (LOA ou leasing). Si la location longue durée (LLD), en général réservée aux professionnels, et la LOA gagnent du terrain (47,2 % des voitures neuves de particuliers ont été financées par le leasing en France en 2021), on voit également arriver de nouvelles formules. À l’image de Volkswagen qui vient, à l’occasion de la sortie de Taigo, son dernier SUV citadin, de dévoiler son abonnement automobile, une offre à mi-chemin entre LLD et LOA.

 

LE SECTEUR AUTOMOBILE en chiffres

Selon le régioscope 2022 de l’Observatoire des métiers des services de l’automobile, la branche est constituée en France de 159732 entreprises et 416525 salariés (soit plus de 500000 actifs). À l’échelle des Pays de la Loire, 30900 salariés et indépendants travaillent dans le secteur (24958 salariés et 7632 entreprises), dont 23 % de femmes. Cela re- présente environ 2,2 % des effectifs salariés de la région.

Selon les derniers chiffres de l’Insee (fin 2021), les effectifs salariés du secteur sont en hausse sur un an (+0,9 %), dans un contexte de baisse régionale liée à la crise Covid. L’essentiel des effectifs est concentré dans le commerce de véhicules automobiles (10236 salariés), en légère baisse annuelle (-0,2 %), suivi de l’entretien et la réparation de véhicules automobiles (8876 salariés), qui progresse de 1,9 % en un an.

Les départements qui comptent le plus d’entreprises et de salariés sont la Loire-Atlantique, avec 2725 entreprises (9218 salariés) et le Maine-et-Loire avec 1524 entreprises (5257 salariés). La Vendée arrive troisième avec 1446 entreprises pour 4940 salariés.

Le secteur est composé d’une majorité de petites structures : près de la moitié des entreprises n’ont pas de salarié, et 2500 d’entre elles ont entre 1 et 5 salariés.