Couverture du journal du 30/07/2021 Consulter le journal

Virginie Guyot : « Sans l’humain, on ne peut pas performer durablement »

Virginie Guyot a été la première femme à intégrer la prestigieuse Patrouille de France avant d’en être le leader, ce qui lui a permis d’être la première femme au monde à avoir dirigé une patrouille nationale. Invitée d’honneur de l’AG de l’Ordre des experts-comptables Pays de la Loire le 9 juillet à Angers, elle a mis en lumière les analogies entre son univers et celui de l’entreprise.

Patrouille de France

Pour intégrer la Patrouille de France, ce n’est pas forcément le pilote qui a le plus d’heures de vol au compteur ou celui qui accomplit les plus belles prouesses techniques qui est choisi, mais celui ou celle qui sera capable de mettre son ego de côté pour mettre toute son énergie au service de l’équipe et de la mission © Shutterstock

À première vue, on peine à trouver des points communs entre le métier de pilote pour la Patrouille de France et celui d’expert-comptable. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré Virginie Guyot, dessinant durant une heure des passerelles entre deux univers a priori aux antipodes, après avoir proposé à l’assistance d’embarquer dans un vol acrobatique imaginaire à bord d’un Alphajet. Sous-vêtements ignifugés, combinaison de vol, pantalon anti-G pour éviter la perte de vision, voire l’évanouissement, gilet de combat avec matériel de survie… En tout elle explique que c’est avec plus de 7kg d’équipement sur le dos qu’il faut se hisser à bord, sur un siège éjectable sous lequel se trouve un moteur-fusée, dans une cabine étroite, avant d’enchaîner les figures de voltige à 700km/h…

Pour réussir cette performance, la pilote prévient: «tout est une histoire d’esprit collectif, de relation humaine». Loin de l’image à la Top Gun car «sans l’humain, on ne peut pas performer durablement», insiste-t-elle. Et pour qu’un collectif comme celui de la Patrouille de France soit fort, il faut d’abord «regarder dans la même direction», dit-elle. Et de souligner l’importance de partager une ambition et une vision communes. En l’occurrence pour l’équipe de la Patrouille de France: générer un vrai sentiment d’appartenance auprès des Français, être des ambassadeurs de tous les militaires français engagés et ce, depuis le secrétaire jusqu’au leader, en passant par les agents d’opérations, les mécaniciens, les logisticiens… Une raison d’être essentielle selon elle pour ne pas perdre de vue la raison pour laquelle on se lève le matin et qui permet au collectif de fonctionner.

La confiance, pilier de l’intelligence collective

Au-delà de cette vision partagée, Virginie Guyot a tenu à mettre en lumière les valeurs essentielles permettant d’animer un collectif. Avec, au premier rang, la confiance qu’ont les différents maillons entre eux, pilier selon elle de l’intelligence collective. Cette confiance, rappelle-t-elle, ne se décrète pas, mais se construit au quotidien depuis le premier jour, lors de la sélection des pilotes de la patrouille, patrouille qui se renouvelle par tiers chaque année. «Malgré ce jeu de chaises musicales et ce turn-over dans les générations de pilotes, ça fera 70 ans en 2023 que la Patrouille de France existe et qu’elle reste un symbole d’excellence et de performance», rappelle-t-elle. Dans le processus de sélection, elle explique que ce n’est pas forcément le pilote qui a le plus d’heures de vol au compteur ou celui qui accomplit les plus belles prouesses techniques qui est choisi, mais celui ou celle qui sera capable de mettre son ego de côté pour mettre toute son énergie au service de l’équipe et de la mission. Et de rappeler la résonance forte des mots d’Aimé Jacquet à Éric Cantona justifiant de ne pas l’avoir sélectionné pour la Coupe du monde de football : « Tu es le meilleur de l’équipe, mais l’équipe est meilleure sans toi ».

Le respect mutuel et la communication

Virginie Guyot

Virginie Guyot © Aurélien MAHOT

Autre valeur, indissociable de cette confiance: le respect mutuel. « Au départ, on n’est pas cablés pareil, mais ce qui compte, c’est de réussir la mission aérienne », rappelle Virginie Guyot. Et pour cela, les pilotes à eux seuls ne suffisent pas. Pour développer ce respect mutuel, l’armée de l’air a d’ailleurs mis en place une sorte de «Vis ma vie» d’une semaine lors du processus d’intégration pour comprendre les contraintes des uns et des autres, leurs attentes et ainsi mieux collaborer et créer des synergies.

Enfin, dernier élément essentiel mis en avant par Virginie Guyot : la communication. « C’est l’un des meilleurs moyens d’incarner les valeurs qui nous animent », affirme-t-elle. Si elle s’avère forcément cruciale en vol, la communication est tout aussi importante lors du briefing et du debriefing. « La réussite d’une mission aérienne dépend à 80% de la qualité de la préparation » dont fait partie le briefing, pose-t-elle. «Quel que soit le type de mission qu’un pilote va briefer en tant que leader, il va toujours suivre le même guide de briefing. On a même mis des process dans notre façon de mener nos réunions avant vol. De cette façon, détaille-t-elle, chaque équipier sait où il va trouver l’information qui lui manque et on ne va pas passer deux heures en réunion, une personne ne prenant la parole que pour dire quelque chose qui va intéresser tout le monde.» Un cadre ultra discipliné certes, mais qui n’empêche pas la participation de tous. «Si un équipier a une meilleure idée que le leader -et ça arrive souvent- il faut que cette idée sorte car le but du briefing c’est que l’équipe soit la mieux armée pour faire face à l’imprévu». Une partie entière du briefing est même consacrée aux «What if» pour «what to do if» -que faire si- ça ne se passe pas comme prévu dans le plan de vol (conditions de vols qui se détériorent plus vite que prévu, avion qui se prend des oiseaux…). L’idée étant de partager une même perception des risques pour être agiles et résilients ensemble quand une difficulté se présente.

De la même manière, le debriefing, systématique, se fait dans une démarche d’amélioration continue, chacun faisant preuve d’humilité pour partager ses erreurs dans un esprit bienveillant, sans jugement. «Le but de ce debriefing est de se faire grandir, à la fois individuellement et collectivement, en capitalisant sur les erreurs des uns et des autres, mais aussi sur les bonnes pratiques.» Et de conclure : «C’est un outil hyper important, à partir du moment où il est bien fait, que chacun joue le jeu, car alors tout le monde prend conscience qu’on est dans le même bateau.»