Couverture du journal du 20/05/2022 Consulter le journal

Sylvain Grisot : « Tout bâtiment qui peut être réhabilité doit l’être »

Sylvain Grisot, urbaniste, fondateur de l’agence Dixit.net à Nantes, conférencier et chercheur est aussi le co-auteur de Réparons la ville !1 qui vient de paraître. Un essai qui propose d’adapter la ville aux enjeux qui l’attendent en la rendant adaptable à nos envies et nos besoins. Interview.

Sylvain GRISOT, Réparons la ville !

Sylvain GRISOT © Benjamin Lachenal

Pour vous, on ne réfléchit plus à l’aménagement du territoire depuis plusieurs années. Pourtant, on ne manque pas de documents d’urbanisme, à commencer par les PLU…

Globalement, en effet, on ne manque pas de documents de planification, on en produit même massivement via la commune, l’intercommunalité, la région, les schémas départementaux thématiques… Mais on manque de stratégie. On n’a plus de vision systémique du territoire. L’État s’est retiré, ne pose plus de vision et en même temps ce rôle n’a pas été repris par des collectivités qui pourraient poser un regard sur le temps long. Et d’ailleurs ce ne serait plus l’aménagement du territoire qu’il faudrait penser mais plutôt l’aménagement des territoires.

 

Vous écrivez aussi que nous avons longtemps écouté le passé pour anticiper les problèmes et imaginer les solutions, mais que nos références ne sont plus valides. C’est-à-dire ?

Sylvain GRISOT, Réparons la ville !

Réparons la ville ! par Christine Leconte et Sylvain Grisot, aux éditions Apogée © Benjamin Lachenal

La façon dont on gère le risque urbain est toujours inspirée des événements qui ont eu lieu dans le passé. C’est le cas par exemple pour les inondations. Aujourd’hui, avec le dérèglement climatique, on a à la fois une intensification des événements à risque, mais ce qui est encore plus perturbant, c’est qu’on en a à des endroits où on n’en avait pas l’habitude. On se retrouve donc face à l’inconnu et il faut s’organiser différemment pour être en capacité d’être globalement résilient. Très concrètement, par exemple, nos réglementations sur le risque inondation – qu’on a d’ailleurs du mal à appliquer concrètement-, doivent devenir dynamiques, c’est-à-dire évoluer dans le temps. C’est un peu une mise à jour de ces plans qui est nécessaire, mais aussi une organisation des services publics différente. À Nantes, l’été dernier, nous avons eu quelques journées de canicule. Et qu’est-ce qu’on a fait ? On a fermé des écoles, ce qui pose une question : où aurait-on mis les gens si on avait eu un événement d’ampleur plus importante ? Et la deuxième chose qui s’est arrêtée, c’est le tramway. Ça veut dire que le mode de transport essentiel s’arrête parce qu’on dépasse un peu les 30°C et ça, ce n’est pas possible. Il faut donc se poser la question de ce qui est essentiel et doit tourner quoiqu’il arrive.

 

Pour Christine Leconte et vous, la ville constitue à la fois le problème, la victime et la solution. Qu’entendez-vous par là ?

D’abord, quand on évoque la ville, c’est au sens large, c’est-à-dire le territoire urbanisé – la métropole mais aussi le village – dans la façon dont on le fait et le vit. La ville est le problème, parce qu’aujourd’hui on est face à trois crises : climatique, bien sûr, car on émet beaucoup de gaz à effet de serre quand on construit et quand on vit, du fait de la mobilité qui génère un sur-usage de l’automobile. Mais c’est aussi une crise des ressources. Car faire la ville en consomme énormément, minérales ou immatérielles comme l’espace, et elle émet aussi beaucoup de déchets, avec des impacts – et c’est la troisième crise – sur la biodiversité par l’étalement urbain.

Pour autant, la ville est aussi victime parce que les dérèglements climatiques touchent principalement les territoires denses, minéralisés. Et il faut qu’elle devienne la solution. Les virages que l’on peut prendre sur la façon de penser et de vivre la ville peuvent nous amener à avoir des modes de vie et des façons de penser le temps long qui soient compatibles avec les enjeux planétaires.

 

Pour autant, vous expliquez que 80% de la ville de 2050 est déjà là. Du coup, comment fait-on pour la réinventer avec une marge de manœuvre aussi faible ?

On a tous tendance à penser que la solution est dans la ville d’après, du futur, et que l’on va trouver nos solutions, dans une nouvelle façon de construire par exemple. C’est sans doute vrai, mais pour autant on a déjà construit 80% de la ville de 2050 et on a bien un rendez-vous pour cette date. Ça veut dire qu’il faut qu’on avance en faisant bien ces 20% qui restent, mais surtout en adaptant les 80% qui sont déjà là. Or, aujourd’hui, on passe l’essentiel de nos débats politiques mais aussi de nos efforts à discuter du rythme de constructions neuves, du besoin de construction de logements, des nouvelles normes environnementales, etc. La question est donc de savoir comment faire pour qu’entretenir, améliorer, réparer devienne quelque chose de souhaitable. Parce qu’en fait c’est ça le sujet : ce n’est pas la ville du futur, mais le futur de la ville. Typiquement, quand il y a un bâtiment qui dysfonctionne parce qu’il n’est pas assez isolé, le premier réflexe c’est de dire : « on rase tout et on va faire un bâtiment passif ». Or, il faut que l’on soit aussi efficace sur la réparation. Quand on ne détruit pas un bâtiment, mais qu’on le réhabilite de façon importante, on évite de produire des masses de déchets et de perdre tout le carbone qu’on a investi il y a 30 ou 40 ans. Actuellement, on dépense beaucoup d’énergie et on produit beaucoup de gaz à effet de serre pour construire un bâtiment qui, lui, sera très performant. Au même titre qu’il faut utiliser le plus longtemps possible nos téléphones et nos voitures, parce que c’est ça la vraie sobriété, on doit faire la même chose pour les bâtiments. Et ça tombe bien parce qu’on a aujourd’hui beaucoup de bâtiments obsolètes dans leur enveloppe, leur énergie, mais dont la structure est pérenne. Si on arrive à la préserver, on fait alors un bâtiment comme neuf, extrêmement performant. Sauf que ça, c’est un exercice qui n’est pas habituel…

 

Justement, vous parlez de réparer la ville. Qu’est-ce que cela recouvre ?

En la réparant, on se retrouve un peu dans la logique de lutte contre l’obsolescence programmée. Il faut arrêter de jeter un bâtiment comme on jetait une paille en plastique. C’est déjà regarder les bâtiments qui sont là comme une forme d’héritage positif. Tout bâtiment qui techniquement peut être réhabilité doit l’être. Ça veut dire donner une seconde vie à tous ceux qui ont été construits avant 2000. Et c’est aussi l’idée de faire réparable, c’est-à-dire avoir des gestes qui ne viennent pas fermer l’avenir, qui sauront s’adapter dans le futur à d’autres usages, à des changements de modes de vie. De sorte que l’on ne fasse pas une ville certes très performante sur le plan énergétique, mais qui sera rapidement obsolète. C’est un changement de point de vue.

 

Vous avez aussi la volonté de faire une ville plus désirable. Comment faire ?

Depuis une bonne vingtaine d’années, on a une grosse production pour donner envie de ville car elle permet notamment d’avoir à proximité les services publics, les écoles, etc.

Nous ce que l’on voudrait, c’est que l’on change de point de vue. Que l’on arrête de faire une ville désirable, pour en faire une qui donne envie. C’est une forme de mea culpa a à certains égards, mais la ville que l’on a produit ces dernières décennies ne donne pas envie. Il faut repenser la place donnée dans la ville, le village, mais aussi le périurbain dans lequel 30% des Français vivent aujourd’hui et qui est sans doute la ville du futur dans laquelle on vit bien, même si on est très dépendant de la voiture.

On ne réalise pas l’ampleur du virage qui va être nécessaire pour adapter la ville minérale aux enjeux du réchauffement climatique : il va falloir désimperméabiliser les sols et planter des arbres de façon massive, retrouver de la place, à prendre nécessairement sur la voiture, et ce à la fois dans l’espace privé et public. Ce n’est pas du végétal décoratif, c’est vraiment une présence massive du végétal, mais c’est aussi penser le logement, les espaces communs et publics différemment. C’est donc un vrai sujet politique.

 

Et c’est un sujet qui nécessite une mutation tant des professionnels, que des citoyens et des méthodes utilisées. En somme, une vraie révolution…

Et c’est une transformation des élus aussi. Tout le monde a globalement bien conscience que l’on est arrivés au bout de quelque chose. Preuve en est les débats sur la densification de la ville dense : il y a des conflits, mais pas de débats justement, alors que c’est un sujet important. On n’arrive plus à en parler, notamment parce que l’on a oublié le pourquoi.

Or, on ne peut pas résoudre l’enjeu juste par la discussion sur le profil de la future rue devant le bâtiment en train de se construire. On doit le faire en lien avec le développement de la périphérie, la localisation du travail, les enjeux du transport… Il faut arrêter d’avoir une politique du logement qui soit centrée sur le quantitatif mais avoir une politique et une vision de l’habitat et des territoires plus globale.

 

1 Réparons la ville ! par Christine Leconte et Sylvain Grisot, aux éditions Apogée.