Couverture du journal du 21/01/2022 Consulter le journal

La souffrance au travail passée au crible

La Faculté de Droit de Nantes a accueilli le 8 décembre un colloque sur les « Souffrances au travail et pratiques managériales ». Un véritable temps fort, à la hauteur de la complexité du sujet.

souffrance au travail

© Shutterstock

La crise sanitaire a remis brutalement en lumière la question des souffrances au travail. Dans une étude de la Dares (ministère du Travail) datant de mai dernier, 32 % des salariés faisaient ainsi état de conditions de travail en partie dégradées. Mais le sujet, lui, est ancien, ce dont les témoignages de burn-out voire de suicides professionnels régulièrement mis au jour, soulignent.

C’est pour interroger en profondeur cette problématique, qui concerne toutes les entreprises, qu’un colloque sur les « Souffrances au travail et pratiques managériales » a été organisé à la Faculté de Droit de Nantes le 8 décembre. Ouvert librement et gratuitement aux salariés, il est le fruit d’une collaboration entre l’Université de Nantes qui a fait plancher ses étudiants en Master 2 de droit social, le cabinet d’avocat nantais La Boétie et le syndicat CFDT. L’événement a fait le plein.

UNE VISION À 360°

Professionnels de l’entreprises, médecin, avocats, conseiller prudhommal, enseignants-chercheurs : le colloque a intégré l’ensemble des parties prenantes attachées à cette thématique, afin d’offrir une vision à 360°. Objectif affiché : « discuter, échanger et confronter les expériences et les points de vue, sur un sujet qui concerne toutes les organisations », a souligné Franck Héas, professeur de droit privé à l’Université de Nantes.

Cinq tables-rondes ayant chacune une thématique complémentaire se sont ainsi succédées, partant de la définition et l’identification des souffrances au travail, pour évoquer tour à tour la manière d’intégrer cette problématique dans l’organisation de l’entreprise afin de mieux prévenir les souffrances, la question de la possible reconnaissance des maladies psy- chiques comme maladies professionnelles ou encore la façon dont les nouvelles organisations du travail impactent la santé des salariés.

LA SOUFFRANCE AU TRAVAIL PEUT-ELLE ÊTRE RÉPARÉE ?

Parmi les sujets abordés, celui de la réparation des atteintes à la personne humaine a été ouvert par une illustration éclairante de la complexité du sujet, quatre étudiants ont abordé la délicate question de l’indemnisation financière. La souffrance au travail, préjudice moral, ne se monnaye pas, a ainsi argué une première étudiante, pointant d’ailleurs l’absence de barème d’indemnisation. Un argument auquel un autre a répondu par cette assertion : « Dans le système économique actuel, l’argent est au centre de nos rapports (…). En l’absence d’indemnisation, la victime sera lésée une seconde fois. » Un troisième lui opposant à son tour que, pour réparer la souffrance au travail, les victimes ont surtout besoin de la condamnation de ses auteurs.

Prenant la parole, le chercheur en science du travail et juriste de droit social, Nicolas Chaignot-Delage, a apporté sa pierre à l’édifice en posant une autre question, philosophique : « Peut-on réparer la souffrance ? » Rappelant le rôle pivot du travail dans la vie de chacun, le clinicien a fait état « d’une réalité ordinaire, mais jamais banale » de cette souffrance. Ordinaire, car « le rapport contractuel est par nature déséquilibré » en défaveur du salarié. C’est ce qu’a pour sa part relevé Anne-Laure Bellanger, avocate gérante au cabinet La Boétie, rappelant la subordination juridique du salarié envers l’employeur, ce dernier disposant du pouvoir d’ordonner et de sanctionner.

Dans ce cadre, Nicolas Chaignot-Delage a rappelé la vertu du droit comme élément permettant de canaliser la violence.

« C’est notamment parce que l’entreprise a conscience des sanctions encourues qu’elle évitera de mettre en place les conditions de travail génératrices de souffrance », a abondé Anne-Laure Bellanger.

La trajectoire pour parvenir à la réparation Judiciaire est un vrai parcours du combattant. Anne-Laure Bellanger

Néanmoins, l’avocate de salariés a dit se trouver constamment face à un dilemme : comment aider ses clients à réparer leur sentiment d’injustice « sans se brûler encore plus les ailes » ? Car, pour elle, « la trajectoire pour parvenir à la réparation judiciaire est un vrai parcours du combattant. » Si l’effet réparateur est indéniable, il ne faut pas sous-estimer « la violence du combat judiciaire » qui, de plus, s’inscrit souvent sur plusieurs années.

PRÉVENIR PLUTÔT QUE « GUÉRIR »

La meilleure arme contre la souffrance au travail est encore d’agir en préventif plutôt qu’en curatif. Ce que n’ont pas manqué de rappeler les différents intervenants. Et dans ce rôle, les interlocuteurs sociaux (DRH, médecin du travail, référent(s) harcèlement au sein de l’entreprise) ont souligné l’importance de deux facteurs : la confiance entre les acteurs, préalable à toute négociation, et la diffusion la plus large possible de l’information au sein de l’entreprise. DRH du groupe Terrena (14 000 salariés), Philippe Grié a attiré l’attention de l’assistance sur un point : « Plus vous traitez tôt le problème, moins c’est difficile. Si le sujet arrive jusqu’à moi, le harceleur et le harcelé quittent l’entreprise. »

Pour autant, le DRH a tenu à rappeler que « le management n’est pas pire aujourd’hui qu’hier. Il ne faut pas trop fantasmer sur le “c’était mieux avant” », estime-t-il, relevant néanmoins que ce qui a changé, c’est l’intensité du travail et la complexité grandissante des organisations. Et d’alerter sur « les solutions pires que le mal ». Évoquant les accords et les chartes sur la qualité de vie au travail de 60 pages que personne ne peut lire, il a ainsi mis en garde les participants : « Ce n’est pas en ajoutant plus de contraintes, d’injonctions que l’on va faire baisser la souffrance au travail. »