Couverture du journal du 12/08/2022 Consulter le journal

Ruptures : quand l’élite de demain déchante

Face à l’urgence écologique et aux nouveaux enjeux sociétaux, de plus en plus de diplômés de grandes écoles ne s’y retrouvent plus dans les formations et perspectives d’avenir. Ils seraient ainsi près de 30 %1 à changer de cap pour une vie riche de sens plutôt que d’un gros salaire.

Hélène Cloitre et Arthur Gosset, la coréalisatrice et le producteur du documentaire Ruptures

Hélène Cloitre et Arthur Gosset, la coréalisatrice et le producteur du documentaire Ruptures © IJ

Comprendre les nouvelles attentes des diplômés des grandes écoles dans un contexte où ils sont de plus en plus nombreux à renoncer à l’avenir qu’on leur promettait, pour une vie compatible avec les enjeux environnementaux et sociétaux actuels. Tel était le thème de la table ronde de l’Université d’été proposée aux Dirigeants responsables de l’Ouest2, le 8 juillet dernier, au manoir de la Violaye, à Fay-de-Bretagne (Loire-Atlantique).

L’intervention s’appuyait sur les témoignages d’Arthur Gosset et Hélène Cloitre, le producteur et la coréalisatrice et protagoniste de Ruptures, un documentaire qui suit le parcours de six jeunes censés incarner l’élite de demain. Ils sortent de Polytechnique, Sciences Po, Centrale ou de prestigieuses écoles de commerce et cherchent du sens dans leur travail comme dans leur vie. Mais face à un marché du travail qui ne répond en rien à leurs attentes, ils ont fait un choix radical : rompre avec le destin qui leur était tout tracé pour ouvrir une crêperie, devenir prof de kite-surf, créer une entreprise de tiny house… Bref, s’engager dans une voie en adéquation avec leurs convictions, quitte à mettre de côté le salaire et la belle carrière qu’on leur promettait.

« UNE FORME DE DÉSARROI VIS-À-VIS DES FORMATIONS »

Arthur Gosset, lui-même diplômé de Centrale Nantes, a d’abord expliqué comment est né le documentaire : « En 2018, je suis en deuxième année d’école d’ingénieur et il y a le fameux manifeste étudiant pour un réveil écologique. Il s’agit d’un texte fort signé par plus de 30 000 étudiants des grandes écoles réclamant des formations à la hauteur des enjeux et annonçant aux entreprises polluantes qu’ils n’iraient plus travailler chez elles si elles ne changeaient pas immédiatement de cap. » Quelques mois plus tard, Clément Choisne, lui aussi de Centrale Nantes, prononce un discours qui marque les esprits lors de sa remise de diplôme : « En trois minutes, il a réussi à mettre des mots sur ce que nous sommes très nombreux à ressentir au sein des grandes écoles, poursuit le producteur. C’est-à-dire une forme de désarroi vis-à-vis des formations, où l’on est en dissonance au quotidien, avec des cours sur la RSE qui évoquent les limites de la planète, et juste après une intervention sur les avions à réaction, où on nous explique que le moteur à combustion, c’est l’avenir. »

« HYPER DÉCEVANT DE VOIR SA FILLE S’ENGAGER DANS L’ASSOCIATIF »

Autre élément pointé du doigt par les jeunes diplômés : les rapports entre grandes écoles et entreprises. « Sur les forums d’école, on a toujours les mêmes entreprises qui sont présentes. Ce ne sont en général pas les plus vertueuses d’un point de vue écologique et social, mais celles qui financent les écoles, déplore l’ingénieur devenu cinéaste. Du coup, on a commencé à se demander comment ne pas contribuer à ce système destructeur. Pour pas mal d’amis et de connaissances, c’est passé par des choix de vie radicaux, qui les ont menés à de nombreuses ruptures, y compris avec leurs proches. Par exemple, Emma, une bonne amie de Centrale, a décidé de faire son stage de deuxième année dans une association. Son père a arrêté de lui parler du jour au lendemain. Pour lui, c’était inconcevable et hyper décevant de voir sa fille s’engager dans l’associatif plutôt que dans une belle boîte, avec le salaire qui va avec. C’est là que l’idée de réaliser un documentaire sur ce sujet est devenu une évidence. »

Le producteur du documentaire, Arthur Gosset, est lui aussi passé par la case rupture, y compris avec ses parents, qui le considéraient comme catastrophiste alors que lui se voyait au contraire réaliste.

Le producteur du documentaire, Arthur Gosset, est lui aussi passé par la case rupture, y compris avec ses parents, qui le considéraient comme catastrophiste alors que lui se voyait au contraire réaliste. © D. R

MANQUE DE SENS ET CONTRIBUTION À UN SYSTÈME DESTRUCTEUR

À peu près simultanément, Hélène Cloitre, la petite amie d’Arthur Gosset, décide de démissionner de l’entreprise américaine où elle avait décroché son premier poste. « Je me suis retrouvée dans une grande école de commerce par défaut car c’était la “voie royale“, raconte l’intéressée. Comme j’étais fortement engagée pour la justice sociale et climatique, j’ai voulu travailler dans une entreprise à impact. Mais on m’a répondu que pour avoir un meilleur CV, il faudrait que j’aille faire un stage de fin d’études dans une grosse boîte. Chose que j’ai faite. À la fin de ce stage, on m’a dit qu’il fallait continuer pour avoir une première expérience professionnelle solide. On m’a proposé un CDI et j’y suis allée. J’étais commerciale à Nantes auprès de 40 grandes surfaces. Je vendais des lessives, des tampons et des couches. J’y suis restée deux ans, et au moment où je devais partir travailler au siège, j’ai démissionné pour deux raisons. D’une part le manque de sens puisque je poussais au quotidien les gens à surconsommer avec des promos type “un shampooing acheté, le deuxième offert“. D’autre part car j’ai réalisé que je contribuais à mon échelle à un système destructeur, dans le sens où l’on me demandait d’améliorer mon chiffre d’affaires d’année en année pour satisfaire les objectifs des actionnaires. J’ai donc dit stop et j’ai décidé de lancer une conserverie anti-gaspillage au Mans. Son principe est simple : récupérer les fruits invendus des magasins pour les transformer en confiture avant de les revendre dans des épiceries locales. »

« PRÈS DE 30 % DES ÉTUDIANTS RENCONTRÉS SONT EN RUPTURE »

Après un an de tournage et autant de montage, Ruptures est sorti le 10 septembre 2021 sur la plateforme Spicee. Il a obtenu le prix “coup de cœur“ du Festival international du film écologique et social de Cannes 2021. Diffusé depuis auprès de 20 000 étudiants, il a permis aux coproducteurs de prendre conscience que le phénomène sur lequel ils ont mis le doigt est tout sauf isolé. Ils ont donc profité de cette table ronde pour faire passer le message aux Dirigeants responsables de l’Ouest, tout en leur donnant quelques conseils pratiques pour recruter et fidéliser les jeunes diplômés : « Près de 30 % des étudiants que l’on a rencontrés lors des projections se considèrent en rupture, résume Arthur Gosset. Un chiffre qui ne fait que grandir au fil des mois. Cela s’explique par le fait qu’on assiste depuis plusieurs années à une montée en puissance de la radicalité chez les jeunes diplômés. C’est-à-dire qu’ils refusent catégoriquement d’avoir une activité professionnelle qui va contribuer ne serait-ce qu’à 1 % du désastre écologique ou des injustices sociales. Aujourd’hui, une entreprise qui souhaite recruter notre génération n’a plus d’autre choix que d’accueillir cette radicalité. Cela implique d’entamer une transformation profonde si sa raison d’être n’est pas vertueuse. »

Le discours des diplômés d’AgroParisTech appelant à déserter en avril dernier confirme que le phénomène de rupture au sein des grandes écoles est tout sauf isolé ruptures

Le discours des diplômés d’AgroParisTech appelant à déserter en avril dernier confirme que le phénomène de rupture au sein des grandes écoles est tout sauf isolé. © D. R.

« LE GREENWASHING DÉTRUIT LE LIEN DE CONFIANCE ENTRE JEUNES ET ENTREPRISES »

« Il faut aussi que les entreprises aient bien en tête que désormais le greenwashing ne fonctionne plus, complète Hélène Cloitre. Pire, il détruit le lien de confiance entre les jeunes diplômés et le monde de l’entreprise. Seuls 12 % des jeunes diplômés considèrent sincère l’engagement des grands groupes vis-à-vis de l’urgence écologique alors que ce chiffre grimpe à 80 % pour les associations. Pour les entreprises, il y a donc une urgence à faire preuve de transparence dans leurs démarches et à accepter leurs défauts. Car pour notre génération, la carrière n’a plus aucune importance si le monde dans lequel on vit demain n’est plus soutenable. » Dans ce contexte, certains jeunes diplômés n’hésitent plus « à infiltrer les entreprises pour les faire changer de l’intérieur, ajoute le producteur. En revanche, s’ils ont l’impression de ne plus être écoutés ou de ne plus avoir d’influence, ils n’hésiteront pas à une seconde à démissionner et aller voir ailleurs ».

RECRÉER LE LIEN DE CONFIANCE ENTRE JEUNES ET ENTREPRISES

En guise de conclusion, Hélène Cloitre a rappelé que ces mêmes jeunes diplômés restent néanmoins convaincus que c’est grâce aux entreprises que se fera la transition : « Selon une étude Ipsos datant de 2021 sur l’orientation des jeunes diplômés, 94 % d’entre eux considèrent que les dirigeants ne prennent pas ou pas suffisamment en compte les enjeux climatiques dans leurs décisions. Mais la même étude révèle que 90 % de ces mêmes étudiants considèrent l’entreprise comme acteur majeur pour transformer la société. Il y a donc une vraie ambivalence actuellement. Si les jeunes ne trouvent pas les entreprises à la hauteur des enjeux, ils sont néanmoins convaincus que s’il y a un acteur en mesure de faire bouger les choses, ce sont les entreprises, avant même le gouvernement, les associations et les citoyens. Cela signifie qu’il reste de l’espoir du côté des jeunes. L’urgence numéro 1, c’est donc de recréer ce lien de confiance entre entreprises et l’élite de demain. Car c’est le seul moyen de sortir de ce cercle destructeur… Et la priorité numéro deux, c’est de revoir le contenu des formations proposées dans les grandes écoles en mettant les moyens humains et financiers pour accélérer la transformation. »

1. Chiffre avancé par les coréalisateurs du documentaire Ruptures.

2. Les Dirigeants Responsables de l’Ouest est l’association référente en matière d’économie responsable dans le grand Elle été créée en 2010 avec l’objectif de fédérer des chefs d’entreprise des Pays de la Loire et de Bretagne, convaincus que la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) améliore la performance économique de leur entreprise. Elle compte 163 adhérents en Pays de la Loire, soit 82 212 emplois sur le territoire, qui, face à l’urgence environnementale et sociale, se mobilisent, expérimentent et transforment leurs entreprises pour un futur désirable.

ruptures

Diplômée de Polytechnique, Aurélie a quitté son CDI parisien pour vivre en Bretagne sur un bateau et monter un projet de village de tiny houses. © D. R

LA RUPTURE d’Aurélie, Maxime et Melvin

Ruptures se penche également sur le cap qu’a choisi de prendre Maxime, diplômé de Science-Po Toulouse. Lui a décidé de s’engager dans des groupes d’actions de désobéissance civile comme Alternatiba ou Extinction Rébellion. « Cela signifie qu’il désobéit aux lois qu’il considère destructrices pour le vivant et pour l’homme en participant à des actions non violentes comme le faisait il y a des dizaines d’années Rosa Parks, icône de la lutte contre la ségrégation aux États-Unis, précise le producteur. Aujourd’hui, Maxime est engagé en politique au niveau national. Il fait du lobbying auprès de députés et de responsables politiques pour faire évoluer la loi en faveur de la protection de l’environnement. » Il vient également de cofonder à Arles un lieu dédié à l’art au service du vivant. Aurélie, polytechnicienne, a quant à elle quitté son CDI parisien pour fonder un village de tiny houses (des petites maisons écologiques mobiles construites sur une remorque) à Saint-Brieuc. Depuis, elle est partie vivre dans la Drôme, où elle est devenue prof d’acroyoga (mix d’acrobatie et de yoga). En parallèle, elle a cofondé une société de conseil de redirection écologique, où elle effectue des missions auprès des entreprises pour les transformer en profondeur sur tout l’aspect écologique. Elle est également en train d’écrire un livre sur le sujet. Et puis il y a Melvin. Ce Vendéen, qui a décroché le bac avec mention, n’a pas attendu d’être en école d’ingénieur pour “rompre“. Comme il n’en pouvait plus de rester huit heures par jour assis sur une chaise, il a confié à ses parents sa volonté d’arrêter ses études pour partir à la rencontre de personnes capables de lui apprendre les bases de l’alimentation, l’énergie et l’habitat. « Il est ainsi parti s’auto-former pendant quatre ans. Il est passé par le woofing, qui consiste à s’engager bénévolement dans des fermes biologiques en échange d’un logement et de la transmission de savoirs des exploitants. Puis il s’est intéressé à la construction », précise le producteur. Aujourd’hui, il est embauché en CDI en Vendée dans le tiers-lieu de Marc de la Ménardière, le réalisateur du film En quête de sens. Il accueille désormais ceux qui viennent y résider et s’occupe du potager.

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