Couverture du journal du 30/09/2022 Consulter le journal

Jacques Audureau, le capitaine d’industrie vendéen : « une farouche volonté de servir le collectif »

Sa disparition à l’automne 2021 a laissé l’industrie vendéenne orpheline. Travailleur infatigable, Jacques Audureau était un visionnaire et un fédérateur. Grand humaniste, ce capitaine d’industrie n’a eu de cesse de transmettre son savoir et sa passion d’entreprendre en s’engageant auprès des jeunes. Retour sur le parcours inspirant de l’ancien PDG du groupe Vensys et fondateur d’Hydrokit pour le deuxième volet de notre série consacrée aux sagas entrepreneuriales vendéennes.

Hydrokit

L’équipe Hydrokit, entreprise fondée en 1980 par Jacques Audureau © DR

« Mon père a travaillé jusqu’au bout. Il a voué sa vie entière au développement de l’entreprise et de l’économie locale. C’était un homme charismatique, confiant et optimiste, avec un éternel esprit de conquête. » Le 1er octobre 2021, l’entrepreneur vendéen Jacques Audureau disparaissait à l’âge de 75 ans. Sophie Renner, sa fille cadette et dirigeante du groupe familial Vensys depuis 2016, lui rend un hommage tout en admiration.

« Enfant, je le voyais peu et j’ai finalement appris à le connaître en rentrant dans le groupe il y a 15 ans. J’ai compris l’entrepreneur, l’homme, l’humaniste proche de ses collaborateurs qui lui vouaient un grand respect. Il connaissait le prénom de chacun, leur disait bonjour chaque matin. Il était reconnaissant de leurs compétences et de leur implication. Même à la retraite, il était là tous les jours. Il était toujours au fait de ce qui se passait, toujours en veille. Il continuait de s’impliquer avec un rôle de sachant. Tout le monde continuait de le consulter. J’arrivais néanmoins à trouver ma place car il n’interférait pas sur la gestion opérationnelle. Nos échanges étaient libres et constructifs. Il respectait le rôle de chacun. Il était très intelligent, très ouvert. »

Arnaud Ringeard, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Vendée, ne tarit pas non plus d’éloges à propos de Jacques Audureau. « La première fois que nous nous sommes croisés, c’était en 2004 à l’UIMV, le syndicat de la métallurgie de Vendée, dont il fut le président (2004-2011). Puis, nous avons travaillé ensemble à la CCI où nous étions tous les deux élus. C’était un homme simple, avec un sens fort du business et une volonté farouche de servir le collectif entrepreneurial. C’était un bâtisseur, avec un charisme naturel. »

« Jacques Audureau n’a eu de cesse de porter haut les couleurs de l’industrie vendéenne au service du développement de l’économie ligérienne, renchérit Benjamin Traché, secrétaire général de l’UIMV. Mais il ne dissociait jamais l’économie du social. Les deux allaient forcément de pair. Il répétait à qui voulait l’entendre que pour développer son business, il fallait d’abord faire grandir les Hommes (ses collaborateurs) et leur confier des responsabilités. Il savait faire confiance. Mais si on la trahissait, il savait aussi remettre son interlocuteur à sa place. C’était aussi sa force. »

UNE FAMILLE D’ENTREPRENEURS

Cette furieuse envie d’entreprendre, de servir un territoire, ce goût des autres, Jacques Audureau l’a puisée dans son histoire. Il était en effet la quatrième génération d’une famille d’entrepreneurs basée à La Copechagnière, dans le bocage vendéen. Hyacinthe Audureau, son arrière-grand-père, compagnon du Tour de France, y démarre une activité de forgeron en 1880. Il fabrique des machines de traction animale, des semoirs, des pulvérisateurs ou encore des distributeurs d’engrais. En 1920, son fils Hyacinthe, ingénieur de formation, reprend les Établissements Audureau, développe l’activité et motorise les machines. Il est à l’origine de la désileuse 1, une révolution dans le monde agricole. Dans les années 1960, arrive la troisième génération avec Bernard Audureau. « Il effectue un virage stratégique très fort, témoignait son fils Jacques il y a quelques années. Il arrête la partie fertilisation/semoir pour se tourner vers le matériel de manutention, animé par la technologie hydraulique. » Le 1er juin 1971, Bernard Audureau crée la Serta pour développer une gamme de vérins hydrauliques. Il demande à Jacques de le rejoindre pour en prendre la direction.

Le jeune homme d’à peine 25 ans a passé les 18 premières années de sa vie en Bretagne où son père a longtemps dirigé les Fonderies et Ateliers de l’Ouest (FAO) à Vitré. Après un diplôme de commerce, Jacques Audureau travaille pendant deux ans à Angoulême dans une entreprise de moteurs électriques comme cadre commercial en charge de la Belgique et de la Grande-Bretagne, avant de devenir directeur adjoint de la division internationale. C’est avec cette courte mais solide expérience qu’il revient en Vendée au sein de l’entreprise familiale.

En 1980 naît Hydrokit, une activité de systèmes hydrauliques pour les machines agricoles, les matériels de travaux publics et de manutention. L’année suivante, Bernard Audureau prend sa retraite. Jacques s’attèle alors à moderniser l’outil industriel d’Audureau SA jusqu’à en faire le leader européen pour le matériel de désilage lors de sa vente en 1989 2. Serta connaît un destin tout aussi prodigieux. En 2015, lorsque la société est à son tour vendue à de gros industriels capables d’accompagner son développement international, Serta est le leader français des vérins hydrauliques et le numéro trois en Europe. Jacques Audureau se consacre alors pleinement à l’activité post-équipement 3 avec Hydrokit. Avec succès : l’entreprise est leader sur le marché français et reconnue à l’échelle européenne.

Il était capable d’entraîner derrière lui des entrepreneurs, ses collaborateurs et tous les acteurs de l’économie locale. Sophie Renner

Jacques Audureau

Avec Victor, footballeur américain animé par des vérins hydrauliques. Logo de la Serta, il symbolise parfaitement les synergies du groupe dirigé par Jacques Audureau jusqu’en 2016 © D. R.

UN HOMME DE RÉSEAUX

Ce qui caractérise très fortement l’entrepreneur Jacques Audureau, ce sont ses engagements multiples, à commencer par son implication dans de très nombreux réseaux professionnels. Dès 1982, il devient membre du comité de direction du Syndicat des constructeurs de machines agricoles (Sygma), puis dix ans plus tard, il est élu à la CCI Vendée où cet homme d’action fait mouche auprès de ses pairs. « En 2008, en pleine crise des subprimes, il est à l’initiative de K-Vendée, un fonds d’investissement géré par la CCI et destiné à aider les PME vendéennes à renforcer leurs fonds propres pour éviter l’hécatombe », raconte Arnaud Ringeard. Son idée ? S’appuyer sur l’ISFPME, une loi qui permet aux contribuables sujets à l’ISF de voir leur impôt sur la fortune réduit en investissant dans le capital d’une PME. « Sa solution concrète nous a convaincus. » Au total, 7 M€ sont investis dans 45 PME entre 2009 et 2015.

À la CCI, on se souvient aussi de lui comme le président de la commission export “Chasser en meute“ ou encore comme le créateur d’Agri-Vendée en 2011, un cluster rassemblant cinq constructeurs vendéens de machinisme agricole. Deux expériences qui expliquent sans doute sa participation à la constitution de Vendée International en 2013, association pour le développement à l’exportation des entreprises vendéennes. Il a aussi été un membre actif du Réseau entreprendre Vendée de 2009 à 2017. Très lié au monde agricole et fervent défenseur de l’innovation, il a également été l’un des fondateurs en 2013 du salon agricole régional Tech Élevage, à La Roche-sur-Yon. « Il était capable d’entraîner derrière lui des entrepreneurs, ses collaborateurs et tous les acteurs de l’économie locale, souligne Sophie Renner. Quelle que soit la météo, il tenait le cap, allait de l’avant mais ne le faisait jamais seul. Il avait l’esprit d’équipe et de cohésion et il était fier d’être Vendéen. »

Travailleur infatigable, cet homme de réseaux était aussi réputé pour avoir une mémoire hors norme. Son secret ? « Son agenda papier, glissé dans une sacoche en cuir qui ne le quittait jamais, témoigne Benjamin Traché. Il y griffonnait des choses dans tous les sens, c’était une vraie encyclopédie dans laquelle il savait parfaitement et rapidement se repérer. Elle était en quelque sorte le symbole de ses nombreuses sollicitations. »

UN FERVENT PARTISAN DE L’APPRENTISSAGE

Jacques Audureau était aussi très impliqué auprès des jeunes et de leur formation. Dès 1982, l’intégration d’apprentis devient un axe stratégique de développement du groupe Vensys. « Il avait fait le constat que les écoles ne formaient pas aux métiers de l’hydraulique sur machine mobile », souligne Sophie Renner. Aujourd’hui, plus de 300 jeunes ont été formés dans les différentes sociétés du groupe, 10 % des effectifs sont des jeunes en alternance. Un tiers des d’employés sont ainsi issus de l’apprentissage. En 1997, représentant la région Pays de la Loire, il participe aux côtés du président Jacques Chirac à une réunion sur l’intégration des jeunes dans l’entreprise. Dans la foulée, il prend la présidence du conseil d’administration de l’IST, école d’ingénieurs basée à La Roche-sur-Yon qui deviendra ensuite l’Icam.

Entretemps, en 1992, en association avec la direction de la Jeunesse et des sports de Vendée, il lance la Bourse des jeunes dont il devient le président. Pendant près de 20 ans, l’association soutient et finance des projets sociétaux, sportifs, culturels ou professionnels. En 2011, les projets présentés sont de plus en plus économiques. En partenariat avec la CCI, la Chambre de métiers, la Chambre d’agriculture de Vendée et le groupe Vensys, la Bourse des jeunes devient les Trophées Avenir. En 11 ans d’existence, ce prix a soutenu 78 initiatives de créateurs et repreneurs vendéens et a aidé au financement de projets à hauteur globale de 251 500 €. Pour lui rendre hommage, le Grand prix Jacques-Audureau est créé pour l’édition 2022.

Demain, ses filles, Annabel Audureau et Sophie Renner entendent rendre hommage à leur père et poursuivre son action en faveur de l’apprentissage en lançant la fondation “Jacques-Audureau“. Celle-ci aura notamment pour objet de « soutenir l’apprentissage comme enjeu de compétitivité et de justice sociale et, plus largement, d’accompagner la société dans les transitions du monde de demain. »

 

  1. Appareil permettant de vider rapidement un silo de son contenu.
  2. Devenu Kuhn-Audureau
  3. Le post-équipement désigne la modernisation ou l’extension des machines sorties de l’atelier du constructeur par l’ajout de technologies Les activités post-équipement permettent à la fois de prolonger la durée de vie des machines, tout en améliorant la performance et la sécurité des utilisateurs, mais également d’adapter le matériel à leurs besoins.