Couverture du journal du 30/09/2022 Consulter le journal

Édifice : l’immobilier se penche sur son avenir

Le Club Immobilier de Nantes Atlantique (Cina) organisait le 30 juin la première Biennale de l’immobilier en mouvement au Palais des congrès de La Baule. Retour sur trois moments forts d’un événement visant à apporter aux participants un éclairage à 360° sur leurs principaux enjeux.

Virginie Raisson-Victor, présidente du Giec des Pays de la Loire, immobilier

Virginie Raisson-Victor, présidente du Giec des Pays de la Loire © Brunet-Monié Photographie

Interpeller et favoriser la réflexion collective, telles étaient les deux ambitions du Club immobilier de Nantes Atlantique (Cina) en organisant, l’année où il fête ses 30 ans d’existence, un événement comme la Biennale de l’immobilier. Pari réussi pour cette première édition d’Édifice, qui a réuni un panel d’intervenants de haut vol devant près de 400 décideurs (professionnels de l’immobilier, de la construction, du bâtiment, réseaux sociaux-économiques, institutionnels et politiques) pour une journée de débats, conférences et tables rondes pensées pour aider toute une filière à intégrer les mutations en cours et penser les grands enjeux de demain.

DU LOCAL, MAIS PAS DE RETOUR AUX SOURCES

Spécialistes du climat, de la santé, sociologues, architectes, urbanistes, politiques, géopolitologues et prospectivistes, étudiants, promoteurs et agents immobilier ont ainsi croisé leurs analyses et confronté leurs regards. Avec, en ligne de mire, un objectif concret, rappelé par Christine Serra, la présidente du Cina : dix propositions issues de ce temps fort seront livrées à la rentrée et un nouveau rendez-vous a d’ores et déjà été posé dans deux ans. Histoire de capitaliser sur les constats et d’évaluer les résultats de ce qui aura été entrepris…

Parmi les prises de paroles remarquées, celles de Jean Viard, sociologue, Virginie Raisson-Victor, présidente du Giec1 des Pays de la Loire et celle de Philippe Madec, architecte urbaniste. « De plus en plus, les hommes vont courir après la nature », a ainsi prévenu Jean Viard, évoquant « une rupture historique » et invitant l’assemblée à suivre le précepte de Winston Churchill, pour qui « il ne [fallait] jamais gâcher une bonne crise ». L’expert, réputé pour ne pas mâcher ses mots, et convaincu que « le tout économique est en train de se casser la figure », a mis en lumière un certain nombre d’évolutions sociologiques intéressant directement le monde de l’immobilier. « On va vers une société du local, mais ce n’est pas un retour aux sources », a-t-il ainsi averti, mettant en avant le mouvement récent de la population vers les petites villes, couplé à la montée en puissance des technologies qui créent notamment « une société de la livraison ». « Le lien numérique a pris les pas sur les autres liens », a-t- il ainsi estimé. Constatant que le télétravail modifie durablement le rapport à l’espace, le sociologue a enjoint les responsables politiques à repenser le rôle de la ville. Selon lui, le télétravail ne devrait ainsi pas se faire au domicile, mais dans des tiers lieux. Et a également proposé de mettre en place deux droits de vote : là où vivent les gens et là où ils travaillent, sachant qu’aujourd’hui la ville est pensée « pour ceux qui dorment ». « Il faut métisser nos sociétés », a-t-il conclu.

LA RÉGION SE DISTINGUE PAR SON ÉTALEMENT ET SA PRÉFÉRENCE TRÈS MARQUÉE POUR L’HABITAT INDIVIDUEL

« ON NE PEUT PAS S’ARRANGER AVEC LA NATURE »

Autre grand témoin, autre réalité, avec Virginie Raisson-Victor. La présidente du Giec des Pays de la Loire est revenue sur le récent rapport, remis une semaine plus tôt à Christelle Morançais, sur la contribution du territoire régional aux émissions de gaz à effet de serre et sur ses vulnérabilités face aux impacts du changement climatique. Dégageant des données intéressant la filière de l’immobilier, l’experte a certes constaté que les émissions résidentielles avaient baissé de 15 %, mais que cette baisse ne suffisait pas à compenser les émissions supplémentaires générées par les déplacements. « Ces mobilités principalement individuelles sont dues à l’extension de la mobilité pendulaire », a-t-elle souligné.

Évoquant également l’artificialisation des sols, Virginie Raisson-Victor a rappelé qu’entre 2009 et 2020, la consommation d’espaces liées au secteur de l’habitat avait progressé de 68 %, le territoire ligérien comptant aujourd’hui 11 % de sols artificialisés (contre 9 % pour la moyenne nationale), avec une progression parmi les trois plus fortes derrière l’Île-de-France et la Bretagne. « La région se distingue par son étalement et sa préférence très marquée pour l’habitat individuel », a-t-elle relevé. Autant d’éléments qui portent les experts du Giec à envisager une accélération du réchauffement climatique dans la région, qui se traduirait notamment par 10 jours de canicule par an dès 2035 et jusqu’à 69 jours si rien n’était fait pour diminuer durablement notre impact d’ici la fin du siècle. Si la sécheresse constitue le principal sujet de préoccupation pour nos territoires, la hausse du niveau de la mer et le risque de submersion qui en découle est un autre risque majeur pour les zones littorales, sachant qu’elles représentent 19 % d’occupation aujourd’hui. « On ne peut pas s’arranger avec la nature. C’est à nous de nous adapter », a martelé l’experte. Et d’inviter chacun à prendre cette donne non plus comme seule contrainte, mais comme une règle du jeu permettant d’inventer de nouveaux modes de vie afin que le changement devienne désirable. « Un défi passionnant ! », a-t-elle conclu.

DES EXPÉRIMENTATIONS DE « FRUGALITÉ HEUREUSE »

Troisième grand témoin de cette journée Édifice, Philippe Madec, a lui aussi bousculé l’auditoire. L’architecte urbaniste, pionnier de l’écoresponsabilité, se présentant comme « adepte de la frugalité osée, heureuse et créative » a fait preuve d’un optimisme relatif, jugeant qu’« on a gagné la bataille des idées, mais pas celle du terrain ». « On sait faire différemment depuis longtemps (…), il faut juste avoir envie de le faire en fait ! » Et l’expert d’évoquer différents exemples comme la transformation et l’extension de la ferme de Meyrin à Gaujacq (40) qui a servi de laboratoire à un projet frugal et bioclimatique. Ou de la démarche expérimentale de relogement des habitants de la commune du Prêcheur en Martinique confrontés à des risques anciens (volcan, tremblements de terre) auxquels se sont ajoutés ceux liés au changement climatique (élévation du niveau de la mer, cyclones). Philippe Madec estime que pour massifier cette démarche, il faudra obligatoirement en passer par « l’enrôlement de la société civile » : « La médiation citoyenne prend du temps, mais vous en fait gagner en fin de compte », a-t-il argué, soulignant que pas un seul recours n’avait été déposé pour ce projet.

1. groupe interdisciplinaire d’experts sur les évolutions climatiques.