Couverture du journal du 18/06/2021 Consulter le journal

Bureaux du cœur : « On se sent utile en faisant des choses simples »

Dirigeant de l’agence de communication Nobilito et président du CJD Nantes, Pierre-Yves Loaëc a fondé les Bureaux du cœur pour inciter les chefs d’entreprise à ouvrir la nuit leurs locaux aux personnes qui en ont besoin.

Bureaux du Coeur Nantes

Souleymane, à gauche, est actuellement l’invité de Nobilito. Les Bureaux du cœur sont une idée de son dirigeant, Pierre-Yves LOAËC © Bureaux du cœur

À qui s’adresse les Bureaux du cœur ?

On propose un sas à des personnes proches de la réinsertion. On ne peut pas apporter notre aide à tous ceux qui sont dans la rue, car il y en a qui ont des problèmes psychiatriques et d’addiction, mais on peut en aider entre 20 et 30%. L’intérêt, c’est de remettre les gens dans un contexte qui les emmène vers la réinsertion en leur proposant un espace individuel. Ça permet aussi d’offrir une solution d’urgence, par exemple à des femmes qui subissent des violences conjugales. C’est quand même mieux de se retrouver dans les locaux d’une entreprise que dans un foyer ou dans sa voiture…

 

Comment est née l’association ?

L’idée est venue assez naturellement. Elle est la conjonction de trois choses. Il y a d’abord eu ma femme qui voulait héberger un migrant, mais je n’étais pas très chaud… Puis, un jour, je me suis fait la réflexion en voyant une femme que je croisais matin et soir et qui dormait sur une bouche d’aération, que j’aurais pu lui ouvrir nos bureaux. Enfin, c’est l’énergie de mes copains du CJD avec lesquels on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. Avec une dizaine d’entre eux, on a bordé le concept et on l’a présenté à des associations qui s’occupent de SDF et de personnes en difficulté de logement. Elles nous ont dit que le problème c’était le manque de lits la nuit et pas seulement en hiver.

 

Comment ça s’est déroulé pour vous ?

On a d’abord accueilli Buba, un réfugié gambien, qui est arrivé en janvier 2020, puis Souleymane, qui est arrivé mi-octobre. Évidemment, il faut un lit, une armoire qui ferme à clé pour que la personne puisse mettre ses affaires et avoir l’esprit tranquille. Après, si on a un micro-ondes et une douche, c’est mieux, mais ce ne sont pas forcément des prérequis car les associations peuvent fournir la nourriture et la douche durant la journée. Du coup, ça ouvre l’initiative à énormément d’entreprises et pas uniquement du centre-ville : il y a des travailleurs en réinsertion qui ont besoin d’être proches de leur travail et celui-ci ne se trouve pas forcément dans le centre de Nantes.

 

Toutes les entreprises peuvent-elles s’inscrire dans cette initiative ?

C’est un petit projet d’entreprise, mais c’est beaucoup plus simple qu’on ne le croit ! Je dis ça, parce que nous, nous sommes passés par un temps de questionnement long, quasiment dix-huit mois, pour explorer les voies assurantielles, juridiques, etc. Tout cela, on l’a consigné dans un cahier que l’on fournit aux entreprises qui veulent accueillir des invités en leur expliquant comment ça peut se passer pour elles. Ça peut nécessiter un peu d’aménagement, mais c’est très léger.

 

Vos collaborateurs sont-ils impliqués ?

Il faut les impliquer ! Chez Nobilito, ils ont très vite été séduits par l’idée et ont fait preuve d’une solidarité naturelle : on n’a jamais demandé à nos collaborateurs d’être sympas avec les invités, mais de manière tout à fait naturelle, ils les ont pris sous leurs ailes. Quand Buba est arrivé, par exemple, il avait ses affaires dans un sac poubelle, donc on a commencé par lui donner un sac. Et puis un des collaborateurs lui a passé un vieux smartphone pour qu’il puisse communiquer avec sa famille qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs mois. On l’a aussi aidé à refaire son book car il fait de la mosaïque. On lui avait même trouvé un job, mais comme il n’avait pas de papiers, il n’a pas pu l’exercer…

C’est assez magique, car on crée une cohésion autour de cette cause de l’invité, ça développe une vraie fierté aussi pour les collaborateurs de participer à l’action et on se sent utile en faisant des choses simples, à notre niveau. Comme on est une PME, on n’a pas forcément les moyens de faire un chèque de 10 000 € pour faire du mécénat. En ouvrant nos bureaux, ça ne nous coûte pas grand-chose et, pour autant, ça nous permet de rendre 10 000 € à la collectivité, c’est-à-dire l’équivalent d’un lit d’urgence pour une année.

 

Qu’est-ce que cette expérience vous apporte ?

On découvre la difficulté d’aider des personnes dans ce type de situation. Quand vous êtes chef d’entreprise, votre job c’est de réussir et là, le taux d’échec en réinsertion est monstrueux. Ce qui est difficile aussi, c’est que lorsque vous essayez d’appeler la préfecture pour dire que vous hébergez quelqu’un de bien et que ce serait bien de reconsidérer son dossier, vous n’avez personne à joindre. Et si vous écrivez, personne ne vous répond. En tant que chef d’entreprise, on est habitués à avoir du répondant. Là, c’est le mur, et c’est le mur pour nous qui sommes assez débrouillards. Alors imaginez pour une personne qui ne parle pas français et qui vient d’arriver : c’est l’enfer ! Mais c’est aussi ce qui fait l’aventure humaine des Bureaux du cœur : c’est très enrichissant de pouvoir rencontrer des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés par ailleurs. Il n’y a pas d’écran, pas de filtre avec l’émotion comme lorsqu’on voit des reportages. On ne monte pas des entreprises pour vivre ces aventures humaines, mais avec son entreprise on peut vivre ça. J’avoue que je n’étais pas prêt, ça a été une vraie claque… Et, du coup, on a vraiment envie d’aider.

 

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