Lire, c’est voyager sans billet, franchir les siècles en un battement de page. Marcher aux côtés de Victor Hugo dans les rues du XIXe siècle, ressentir les tourments humains décrits par Émile Zola ou se laisser happer par les récits des tensions intimes et sociales de Leïla Slimani. Le livre transporte, bouleverse, questionne. Entre deux trains, à la plage ou à la tombée de la nuit, le livre est ce compagnon discret du quotidien. Et pourtant, derrière la place qu’il occupe dans nos vies, une réalité se dessine. Le dernier baromètre bisannuel « Les Français et la lecture », publié en 2025 par le Centre national du livre (CNL), dresse un constat préoccupant, où seuls 63 % des Français déclarent avoir lu au moins cinq livres dans l’année, soit 6 points de moins qu’en 2023. Pire, chez les jeunes, le décrochage est vertigineux, avec 35 % des 16-19 ans qui ne lisent pas, selon les dernières données du CNL consacrées à la jeunesse, publiées le 14 avril 2026. La présidente de l’établissement public, Régine Hatchondo, est sans détour : « Les écrans sont là, au quotidien dans nos vies ». Si « un bon usage du numérique peut apporter beaucoup », elle pointe le smartphone devenu une sorte de « doudou greffé au bout du bras », et appelle à « une prise de conscience individuelle et collective », jugée nécessaire pour « l’avenir de nos sociétés et celui de la filière du livre ».
À l’échelle régionale, ces inquiétudes prennent une forme bien tangible, le recul de la lecture venant peser sur les ventes de livres et, par ricochet, sur la santé économique des éditeurs. La filière des Pays de la Loire repose sur 101 maisons d’édition recensées par le cabinet Axiales : un niveau très inférieur à l’Île-de-France (1 000) et encore en deçà de la Nouvelle-Aquitaine (247), mais comparable à celui de la Bretagne (118). Pour en esquisser le profil, le dirigeant ligérien est âgé de cinquante ans, à la tête d’une structure souvent associative (29 %) ou en SARL (26 %), dévoile l’une des études de Mobilis, le pôle régional du livre et de la lecture. Souvent seul à la barre, il cumule les fonctions éditoriales, commerciales et administratives, publie en moyenne quatre titres par an, gère une vingtaine d’auteurs et fonctionne majoritairement en autodiffusion et autodistribution. Les catalogues sont tournés vers la littérature (roman, théâtre, poésie, policier, imaginaire), la jeunesse et les beaux livres.
Mais difficile de dégager de véritables marges, plus d’une maison sur deux (55,5 %) réalise moins de 50 000 euros de chiffre d’affaires, signe d’un secteur où l’on s’engage davantage par passion que dans l’espoir de faire fortune. Dans ce paysage, quelques maisons émergent à Nantes, comme les éditions de l’Atalante (imaginaire) et les Éditions MeMo (livre illustré et jeunesse). Elles restent toutefois l’exception dans une constellation d’initiatives individuelles.

Le dernier baromètre bisannuel « Les Français et la lecture », publié en 2025 par le Centre national du livre (CNL), dresse un constat préoccupant, où seuls 63 % des Français déclarent avoir lu au moins cinq livres dans l’année. SHUTTERSTOCK
« Faire mieux avec une production limitée »
Pourtant, derrière la difficulté d’exister, le métier nourrit les vocations. Alors pourquoi certains se lancent-ils encore dans l’aventure ? La question traverse la profession. Sans doute moins par calcul que par conviction, avec l’envie de réinventer le métier, de s’affranchir de ses logiques les plus industrielles et d’expérimenter d’autres façons d’éditer. Une ambition que revendique Sarah Hamon, cofondatrice de La Cabane bleue avec Angela Léry. « La volonté de porter un projet en accord avec nos valeurs était forte », abonde-t-elle. Lancée à Nantes en 2019, sa maison d’édition publie des ouvrages jeunesse pour sensibiliser les enfants à la protection de la planète. Pour se différencier, elle s’est construite en rupture avec les pratiques traditionnelles. « Nous faisons moins mais mieux, avec une production limitée à quatre titres par an. Ce rythme permet de travailler chaque ouvrage en profondeur et de l’accompagner dans la durée, à contre-courant d’un marché où les livres disparaissent rapidement des rayons », résume l’éditrice, forte d’une dizaine d’années d’expérience.

Sarah Hamon, cofondatrice de La Cabane bleue et présidente de Coll.LIBRIS. MATHIEU MARIN – IJ
« Faire autrement » devient son leitmotiv. Un format unique pour contenir les coûts, des tirages de 2 000 exemplaires, des réimpressions plutôt que des stocks dormants, et surtout, le refus du pilon. « C’est une des choses contre lesquelles on lutte », souligne Sarah Hamon dans un milieu où une part importante des ouvrages finit détruite. Une façon de privilégier l…